Jacques Camatte
Pour situer d'emblée
Jacques Camatte (1935-2025) est un théoricien français dont la trajectoire déconcerte au premier abord : parti du marxisme le plus orthodoxe et le plus sectaire qui soit — le bordiguisme —, il aboutit cinquante ans plus tard à une sagesse naturaliste qui déclare « je n'ai pas d'ennemis » et cultive son jardin en permaculture. Entre les deux, il a produit, presque seul, dans une revue confidentielle nommée Invariance, une série de thèses qui irriguent aujourd'hui des courants entiers de la pensée critique : l'idée que le capital est devenu une « communauté » qui remplace toutes les autres ; que les organisations politiques, y compris révolutionnaires, fonctionnent comme des « gangs » ; que le prolétariat a été absorbé par le capital et ne peut plus être le sujet de la révolution ; que l'humanité entière est en train d'être « domestiquée ». Pour suivre son évolution sans se perdre, un fil suffit : Camatte cherche toute sa vie la même chose — la communauté humaine — et chaque fois qu'un support la trahit (le parti, puis la classe, puis l'humanité elle-même), il le congédie et déplace son exigence ailleurs. Son œuvre est l'histoire de ces déplacements successifs.
Biographie
Jacques Maurice Camatte naît le 18 février 1935 à Plan-de-Cuques, près de Marseille, et meurt le 19 avril 2025 à Cajarc, dans le Lot, à 90 ans. Entre ces deux dates, soixante-dix ans d'écriture théorique quasi ininterrompue, dont cinquante-sept à la tête d'une seule revue — probablement le plus long trajet théorique individuel de toute l'ultragauche européenne. Précisons au passage ce mot d'« ultragauche », qui reviendra souvent : il désigne l'ensemble des courants révolutionnaires situés « à gauche » du léninisme — ceux qui rejettent à la fois la social-démocratie, le stalinisme et le trotskisme, au nom de l'auto-émancipation directe des prolétaires. Deux grandes familles la composent : la gauche « germano-hollandaise » (les communistes de conseils) et la gauche « italienne » (les bordiguistes). Camatte vient de la seconde.
L'enfance compte, et Camatte lui-même l'a théorisée rétrospectivement — cas rare d'un auteur qui fournit et assume la clé psychobiographique de son œuvre. Pauvreté, mère internée pour maladie mentale, cinq années passées dans un foyer pour enfants abandonnés : il dira que cette période lui a inculqué le sentiment d'une « répression de la naturalité » et un questionnement sur la « méchanceté » des adultes, expériences qu'il désignera comme la source de ses concepts tardifs de menace et de folie. Les notions d'« ontose » et de « spéciose » qu'il forgera dans les années 1980 sont, on le verra, l'élaboration conceptuelle de ce foyer pour enfants abandonnés.
En 1953, lycéen, il rencontre Otello Ricceri, un ouvrier communiste italien réfugié du fascisme, qui lui fait découvrir Amadeo Bordiga. Il faut ici présenter Bordiga, car sans lui rien de Camatte n'est compréhensible. Amadeo Bordiga (1889-1970) fut le premier dirigeant du Parti communiste d'Italie à sa fondation en 1921, avant d'être évincé par Gramsci sous la pression de Moscou. Exclu, marginalisé, il anime après-guerre un petit parti intransigeant, le Parti Communiste International (PCInt), porteur d'une doctrine singulière : le communisme est un programme « invariant », fixé depuis 1848, qui n'a besoin ni d'être modernisé ni d'être soumis au vote ; la démocratie, y compris interne, est une mystification bourgeoise ; l'URSS n'est pas socialiste mais capitaliste d'État ; et l'antifascisme est un piège, car il subordonne les prolétaires à la défense de la démocratie bourgeoise. Ce dernier théorème, défendable comme analyse stratégique des années 1920, aura chez Camatte une postérité désastreuse qu'on examinera plus bas. Ce qui attire le jeune Camatte chez Bordiga : l'intransigeance simultanée contre l'Ouest et contre l'URSS, l'anticolonialisme, et — détail décisif — l'atmosphère du parti, où « intellectuels et ouvriers agricoles se mélangeaient », avec un Bordiga « puissant et affectueux » qui « embrassait les camarades à leur arrivée ». Il faut souligner ce détail : ce que Camatte a d'abord aimé dans le parti, c'est une communauté. Toute son œuvre cherchera cette communauté-là une fois le parti congédié. Correspondance dès 1954, rencontre en 1955 — expérience « lumineuse », dira-t-il. Camatte devient professeur de sciences naturelles à Toulon puis Rodez : la biologie n'est pas chez lui un ornement rhétorique, c'est son métier.
La rupture avec le PCInt survient en 1966, sur un double désaccord : contre un tournant activiste qui abandonne le « centralisme organique » bordiguien (l'idée que le parti fonctionne comme un organisme, sans votes ni fractions), et contre le soutien de moins en moins critique du parti aux mouvements anticoloniaux, dont Camatte juge la direction bourgeoise. La scène finale est théâtrale : lors d'une réunion parisienne houleuse, il se lève et déclare que la réunion est une « mascarade ». En 1968, il fonde la revue Invariance. Le titre est un manifeste : il reprend l'« invariance du marxisme » de Bordiga pour signifier la fidélité au programme, contre les ex-camarades partis fonder Le Fil du temps (autre concept bordiguien). Quand des adversaires ironiseront — « rien ne varie tant qu'Invariance » —, la réponse de Camatte révélera le vrai programme : « l'invariant est l'aspiration à redécouvrir la communauté humaine perdue. »
À partir des années 1980, Camatte vit retiré dans une ferme qu'il rénove lui-même entre Toulouse et Bordeaux, baptisée « Domaine de la certitude » : permaculture, plantation d'arbres, arts martiaux, course à pied. Ce n'est pas une retraite : c'est la théorie devenue régime de vie — « quitter ce monde », pratiqué pendant quarante ans. Il meurt en avril 2025. L'année précédente, la romancière américaine Rachel Kushner avait fait de lui, à peine transposé, le personnage de Bruno dans Creation Lake (finaliste du Booker Prize 2024) : consécration ironique — le théoricien de la sortie du spectacle finissant en personnage de roman mondial.
Pourquoi il compte dans ce corpus
Federico Corriente, son meilleur commentateur en français, appelle Camatte « le chaînon manquant de la critique sociale contemporaine » — et l'expression est exacte : c'est par lui que la vieille Gauche communiste italienne communique avec toute la critique actuelle de la technologie et du capitalisme tardif. Le paradoxe de sa réception, tel que Corriente le formule : un « assourdissant silence » officiel — qu'il explique ainsi : personne n'aime l'auteur qui a démontré que votre organisation est un gang — et pourtant une influence « ample et variée » : « toute "l'ultragauche" française formée à partir de Mai 1968 l'accuse plus ou moins », plus les primitivistes américains, plus les théoriciens de la communisation. Pour MISSILES, sa thèse centrale — le capital échappé de la loi de la valeur, devenu communauté matérielle qui absorbe les classes et domestique l'espèce — est l'armature qui permet de lire le cloud state non comme une dérive du capitalisme, mais comme son accomplissement.
L'évolution de la pensée, étape par étape
Première étape — le bordiguiste orthodoxe (1954-1966)
Les premiers textes de Camatte sont d'une orthodoxie parfaite, et il faut les connaître pour mesurer le chemin. « Origine et fonction de la forme parti » (1961, écrit avec Roger Dangeville) défend le parti compact doté d'un programme invariant : le parti est un « organe de prévision », une « préfiguration de la société communiste » ; après la prise du pouvoir, il deviendra le « cerveau social » de la transition. « La mystification démocratique » (publié en 1969 mais écrit avant) attaque la démocratie comme mécanisme de domination : la démocratie est la forme politique qui convient à des individus atomisés « qui ont perdu leur unité organique originelle avec la communauté » — on vote parce qu'on n'est plus ensemble. Notons le point important : tout Camatte est déjà là, mais sous forme inversée. La Gemeinwesen — le mot allemand de Marx pour « être communautaire », qu'on va expliquer à l'étape suivante — est présente dès le début ; simplement, c'est le parti qui l'incarne. L'évolution de Camatte ne sera jamais une conversion ou un reniement : ce sera le transfert de la même exigence communautaire d'un support à un autre, à mesure que chaque support déçoit.
Deuxième étape — Capital et Gemeinwesen : la découverte de la périodisation (1968-1970)
Le grand travail exégétique de Camatte porte sur un texte de Marx alors presque inconnu : le « VIe chapitre inédit » du Livre I du Capital, intitulé « Résultats du procès de production immédiat » — un chapitre que Marx avait finalement écarté de l'édition de 1867 et qui ne circulait que confidentiellement. Marx y distingue deux régimes de soumission du travail au capital, et cette distinction est la clé de voûte de toute la constellation, donc prenons le temps. La subsomption formelle (ou soumission formelle) : le capital s'empare de procès de travail qui existaient avant lui — l'artisan devient salarié, mais son geste, son outil, son savoir-faire ne changent pas ; le capital se contente d'encaisser, en allongeant la journée de travail (ce que Marx appelle la plus-value « absolue »). La subsomption réelle : le capital refaçonne le procès de travail lui-même — machines, science appliquée, organisation « scientifique » du travail — de sorte que le travailleur ne peut même plus travailler sans le capital ; son geste est désormais conçu par d'autres, pour d'autres fins (plus-value « relative » : produire plus dans le même temps).
Le geste théorique de Camatte consiste en trois opérations successives, d'audace croissante. Première opération : faire de cette distinction « la clé de compréhension de l'entièreté de l'œuvre de Marx » — lecture forte mais défendable. Deuxième : traduire le mot allemand Subsumtion non par « subsomption » mais par domination. Ce choix de traduction est une thèse : « subsomption » décrit une opération logique (ranger sous une catégorie), « domination » désigne un rapport de pouvoir — Camatte veut marquer que le capital est devenu l'agent actif de la relation, que ce n'est plus l'homme qui utilise le capital mais le capital qui utilise l'homme. Troisième opération, la plus lourde : étendre la périodisation du procès de travail à la société entière. Chez Marx, formel/réel qualifie ce qui se passe dans la production ; chez Camatte, cela devient deux âges du monde. En domination formelle, le capital règne sur les usines, mais la société garde des zones franches : paysannerie, communautés, vie familiale, politique autonome. En domination réelle, le capital s'incorpore toutes les conditions de la vie — la science, le langage, le désir, l'imaginaire — et devient un milieu total, dans lequel on naît, pense et meurt. À ce stade, dit Camatte, le capital devient « communauté matérielle » : un « monstre animé » qui saisit « toute la matérialité de l'homme » et réduit les êtres humains à de « purs esprits qui reçoivent désormais leur substance du capital ». (Voir la fiche Domination formelle et domination réelle du capital pour le détail.)
Le texte « Transition » (1970, écrit avec Gianni Collu) tire la règle de méthode, dirigée contre toutes les autres écoles marxistes : toute autre périodisation — « capitalisme de libre concurrence, monopolistique, d'État, bureaucratique » — « abandonne le domaine de la théorie du prolétariat » et retombe dans la social-démocratie ou le léninisme. La cible principale est le débat sur la « bureaucratie » qui obsédait alors la gauche critique (l'URSS est-elle un État ouvrier dégénéré ? une bureaucratie exploiteuse ?) : pour Camatte, tout ce débat prend les conséquences pour les causes — le problème n'a jamais été la bureaucratie, mais le capital, dont la bureaucratie n'est qu'une forme de gestion parmi d'autres.
Troisième étape — « De l'organisation » : la théorie des rackets (1969)
Mai 68 est le tournant. Ce que Camatte y voit d'essentiel : un mouvement révolutionnaire qui « ne posait pas une détermination classiste » — les insurgés ne se battaient pas en tant qu'ouvriers pour des intérêts ouvriers, mais contre la vie entière qu'on leur faisait. Au lieu d'y lire une faiblesse (comme les léninistes, pour qui un mouvement sans direction de classe est voué à l'échec), Camatte y lit une maturité : la révolution qui vient sera « à titre humain » — l'expression signifie : menée par les hommes en tant qu'êtres humains dépossédés, non en tant que membres d'une classe. Et il s'appuie sur Marx lui-même : puisque le but de la révolution a toujours été « la suppression du prolétariat » (le prolétariat ne veut pas se glorifier mais s'abolir), un mouvement qui n'affirme pas d'identité de classe est plus proche du but, pas plus loin. D'où la formule qui condense tout, dans Vers la communauté humaine (1976) : « Ce que je pensais devoir mettre au premier plan, ce n'est pas l'autonomie du prolétariat dont parlait tant Potere Operaio, par exemple, mais sa négation. » Retenir cette phrase : elle est l'exact contrepied de l'opéraïsme, et toute la théorie de la « communisation » en sortira.
La conséquence organisationnelle est tirée dans la lettre « De l'organisation » (1969), le texte qui a rendu Camatte définitivement infréquentable pour tous les appareils. Sa thèse : tous les partis et groupuscules, y compris bordiguistes, ont dégénéré en « gangs » ou « rackets ». Le mot vient de l'argot américain du crime organisé, et son usage théorique a une histoire (Adorno l'employait déjà dans les années 1940) ; chez Camatte, il désigne un mécanisme précis : dans une société entièrement dominée par le capital, toute organisation qui se constitue reproduit malgré elle la forme dominante — elle devient une « communauté illusoire » qui offre à ses membres une appartenance de substitution, exige en échange leur soumission, se définit par rivalité mimétique avec les groupes concurrents, et pratique l'épuration périodique pour maintenir sa cohésion. Qui a fréquenté un groupe militant reconnaîtra le tableau ; c'est bien pourquoi le texte est resté le plus lu de Camatte. La conséquence pratique qu'il en tire : rejeter toute forme de représentation politique et poursuivre le travail théorique « de façon autonome et personnelle ».
Quatrième étape — la rupture avec le marxisme (1972-1974)
Entre 1972 et 1974 — « Errance de l'humanité », « Contre la domestication » (1973), Ce monde qu'il faut quitter (1974) —, Camatte franchit le pas que personne dans sa tradition n'avait franchi : il congédie le marxisme lui-même. La séquence argumentative se déroule en cinq temps qu'il faut suivre dans l'ordre, car chacun s'appuie sur le précédent.
Premier temps : le capital, en domination réelle, a surmonté la loi de la valeur. Rappel de ce qu'est cette loi : chez Marx, la valeur d'une marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire pour la produire — c'est l'ancrage du capital dans le travail humain, donc sa limite interne (pas de valeur sans travail vivant). Or, dit Camatte, par le crédit et le capital fictif, le capital s'est affranchi de cette mesure : il se valorise par anticipation, spéculation, représentation — il « s'échappe » de l'homme qui était sa limite. Deuxième temps : les classes ont été réabsorbées. La généralisation du salariat ne produit pas un prolétariat universel et puissant, mais « une collection d'esclaves du capital » — tous dépendants, personne porteur d'un dehors. Ce n'est plus le prolétariat qui est exploité, c'est « l'humanité ». Camatte date même son basculement d'un chiffre : 1956, l'année où, aux États-Unis, le nombre de travailleurs « improductifs » (bureaux, services, administration) dépasse celui des « productifs » — signe pour lui que la figure ouvrière cessait d'être centrale. Troisième temps : le bilan rétrospectif du mouvement ouvrier, formulé dans « Prolétariat et révolution » (1975) avec une dureté qu'il faut citer : « le prolétariat, en définitive, n'a jamais proposé de mode de vie, ni de société différente, s'étant toujours limité à revendiquer une gestion différente du capital, raison pour laquelle son intervention se borna à favoriser le passage de la domination formelle à la domination réelle du capital ». Comprendre l'énormité de la phrase : les luttes ouvrières, loin d'avoir menacé le capital, l'ont modernisé — en arrachant salaires et protections, elles ont poussé le capital à se réorganiser en plus intégré, plus total. Quatrième temps : le marxisme lui-même est jugé — c'est une « théorie du développement », une apologie de la croissance des forces productives, qui partage avec le capital le culte de la production ; d'où la phrase-scandale : « il devient de plus en plus imbécile de se proclamer marxiste ». Cinquième temps : l'élargissement anthropologique. Si le mal n'est pas seulement le capital mais le productivisme, alors sa racine est plus ancienne — c'est l'« errance de l'humanité » : la séparation d'avec la nature, entamée au néolithique, non par malveillance mais pour conjurer des menaces réelles (prédateurs, catastrophes), et qui a engendré de proche en proche l'agriculture, la propriété, le patriarcat, l'État, et finalement le capital.
Une précision importante pour ne pas caricaturer : même dans cette phase, Camatte garde de Bordiga un anti-eurocentrisme vigoureux. Contre ceux qui ne jurent que par le prolétariat occidental : « Affirmer que tout mouvement social révolutionnaire ne peut qu'alimenter la contre-révolution à partir du moment où en Occident le prolétariat ne fait rien, équivaut à vouloir tout faire graviter autour de l'Occident, c'est faire preuve d'eurocentrisme ou justifier le colonialisme. […] En dernier lieu, cela exprime de la manière la plus aiguë l'inversion de la proposition "le prolétariat n'attend pas de sauveur suprême", devenue "le prolétariat est le sauveur suprême qu'il faut attendre". » La phrase reste une des meilleures armes contre tout messianisme du sujet révolutionnaire.
Cinquième étape — la sortie : Gemeinwesen, biosphère, ontose et spéciose (1976-2025)
Que reste-t-il quand on a congédié le parti, la classe et le marxisme ? Il reste le concept que Camatte portait depuis le début : la Gemeinwesen. Le mot vient des Manuscrits de 1844 du jeune Marx : « l'être humain est la véritable Gemeinwesen de l'homme » — littéralement l'« être-commun », l'essence communautaire de l'homme, ce que la société de classes a brisé et que le communisme doit réaliser. Le projet tardif de Camatte : « rétablir la communauté », ce qui exige de rompre non seulement avec le capital mais avec l'humanisme, le scientisme et la technique — car la technique, argumente-t-il, n'est jamais neutre : elle est déterminée par le mode de production qui l'engendre, et on ne construit pas la communauté humaine avec les outils de sa destruction. À la domination de la nature doit succéder la « réconciliation avec la nature et sa régénération ».
Cela devient très concret dans Émergence et dissolution (1989), qui contient un véritable programme de « régénération de la biosphère » : halte à la construction de routes et de villes, fin de la chasse, de la pêche et de l'élevage industriel, abolition du tourisme et du sport professionnel, abandon du nucléaire, dés-urbanisation au profit de petites communautés multiples, fin des monocultures, arrêt de la croissance démographique. On peut sourire de ce catalogue ; on peut aussi noter qu'il anticipe de trente ans les programmes décroissants les plus radicaux.
Dans les années 1980, sous l'influence de la psychanalyste Alice Miller — connue pour ses travaux sur les violences éducatives et la « pédagogie noire » —, Camatte donne au dispositif sa version psychique. La domestication commence dans l'enfance : c'est « la répression parentale de la naturalité des enfants pour les adapter à un monde séparé de la nature ». Il forge deux concepts jumeaux : l'ontose, la névrose de l'être individuel (ce que la répression de la naturalité fait à chacun), et la spéciose, la névrose de l'espèce (le même mécanisme à l'échelle de l'humanité entière : l'espèce, traumatisée par une menace archaïque d'extinction, rejoue compulsivement cette menace — structure freudienne du trauma et de la répétition, appliquée à l'histoire universelle). C'est dans cette phase qu'il abolit la dernière catégorie politique restante, la distinction ami/ennemi : « Je n'ai pas d'ennemis : l'enfermement s'abolit » — tous les hommes, dirigeants compris, sont fonctionnellement des rouages du capital et souffrent également de la perte de naturalité ; il n'y a personne à combattre, seulement un enfermement à quitter.
Restait la question que Camatte a l'honnêteté de poser lui-même : « Comment des êtres détruits pourraient-ils se révolter ? » Si la domestication a réussi, qui fera la révolution ? Ses réponses sont ténues : la jeunesse « pas encore entièrement domestiquée », les peuples des périphéries « qui n'ont pas entièrement succombé au despotisme du capital », et — piste tardive remarquable — la chute mondiale de la natalité depuis la fin des années 1960, qu'il lit comme une « émergence » spontanée : des formes de vie qui cessent silencieusement de fournir au capital la force de travail dont il a besoin. Le refus d'enfanter comme grève de l'espèce — l'idée mériterait une étude à elle seule.
Sa lettre du 14 mars 2020 à un correspondant suédois, au tout début de la pandémie, condense toute la trajectoire en quelques lignes et vaut d'être citée longuement : « Je pense depuis longtemps que l'espèce a risqué l'extinction. Ceci a été confirmé scientifiquement. Il y aurait eu deux cas : un il y a 120 000 ans et un autre il y a 70 000 ans. Ceci a laissé en l'espèce l'empreinte d'une menace. Pour la conjurer elle est sortie de la nature. Mais, au bout du compte, elle rejoue cette menace et elle provoque elle-même le possible de son extinction. […] Pour échapper à la menace "naturelle" l'espèce s'est séparée de la nature, pour échapper à la menace "anthropique", elle doit s'y réinsérer, ce qui n'implique pas une fusion. » Et il ajoute une mise en garde sur ce qui se jouera dans la pandémie : le partage entre « ceux et celles qui optent pour une virtualisation accusée avec perte de ce qui reste de relations humaines, et ceux et celles qui seront touchés par le retour du refoulé » — la naturalité. Menace, enfermement conjuratoire, virtualisation, retour du refoulé : à 85 ans, Camatte lisait le confinement numérique avec sa grille de toujours — et, quoi qu'on pense de l'anthropologie sous-jacente, la description était saisissante.
Citations à retenir (avec leur contexte)
- « Ce que je pensais devoir mettre au premier plan, ce n'est pas l'autonomie du prolétariat, mais sa négation. » (1976) — le renversement de l'opéraïsme qui commande tout ; la communisation en sortira.
- « Le prolétariat n'a jamais proposé de mode de vie, ni de société différente, s'étant toujours limité à revendiquer une gestion différente du capital. » (1975) — le bilan le plus dur jamais dressé du mouvement ouvrier, par quelqu'un qui en venait.
- « Il ne s'agit pas de prendre parti pour l'un ou l'autre des pôles [capital/travail], mais de les détruire tous deux. » (« Le KAPD et le mouvement prolétarien », 1971) — contre l'idée que le travail est le bon camp : le travail et le capital sont les deux faces du même rapport.
- « Le capital ne craint plus les utopies, il tend même à les produire. » — le capital a conquis le futur, « qui était jadis une arme dans les mains des révolutionnaires ».
- « Le développement du capital est délinquance et démence. Maintenant tout est permis […]. Mais, en vivant les diverses "perversions", les hommes et les femmes peuvent se perdre, se détruire et ne plus être "opératoires" pour le capital ; d'où la nécessité d'une communauté qui les réinsère toujours dans celle du capital (plus exactement cette dernière prend la dimension d'une communauté thérapeutique). » — la société permissive engendre sa propre industrie thérapeutique : le wellness déduit en une phrase de 1973.
- « C'est la production de la réalité par le concept quand il n'y a plus rien en dehors comme présupposition sinon le concept lui-même. » — le capital fictif décrit dans le vocabulaire de Hegel : une spéculation (financière) devenue spéculation (métaphysique).
- « Je n'ai pas d'ennemis : l'enfermement s'abolit. » — l'aboutissement ; sagesse ou abdication, selon le lecteur.
Personnes liées
- Amadeo Bordiga — le maître, présenté plus haut ; « Bordiga et la passion du communisme » (1972) reste l'un des plus beaux textes écrits sur lui. De Bordiga viennent le meilleur (l'anti-démocratisme conséquent, l'anti-eurocentrisme, l'idée du capital comme monstre anonyme) et le pire (la matrice du dérapage de 1982).
- Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano — l'interlocuteur italien majeur. La dette va de Milan vers la France : « c'est chez Camatte que Cesarano a trouvé l'essentiel de ses contenus » (Wajnsztejn). Mais Cesarano refuse la conclusion : plonger dans la totalité négative plutôt que quitter le monde.
- Gianni Collu — coauteur de « Transition » (1970) et coauteur d'Apocalypse et révolution avec Cesarano : le passeur entre les deux rives.
- Fredy Perlman — l'Américain qui traduit « The Wandering of Humanity » en 1975 et diffuse Camatte à Détroit, d'où sa réception primitiviste (Zerzan).
- Alice Miller — la psychanalyste dont les travaux sur l'enfance nourrissent l'ontose/spéciose.
- Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn (revue Temps critiques) — les héritiers critiques français, qui prolongent Invariance en la dialectisant.
Débats et controverses
1982, « Évanescence du mythe antifasciste » — la tache. Il faut traiter ce dossier frontalement. Dans ce texte, Camatte discute Paul Rassinier — présenté plus précisément dans la fiche Détracteurs et critiques : ancien résistant devenu le « père » du négationnisme français. Tout en critiquant l'antisémitisme de Rassinier, Camatte écrit que le « mythe antifasciste » étant fondateur de l'ordre d'après-guerre, « il est impossible d'obtenir une preuve scientifique irréfutable du nombre de Juifs tués tel que le revendiquent les sionistes et leurs alliés […] il en va de même pour l'existence ou la non-existence des chambres à gaz ». La phrase est indéfendable, et la revue Endnotes — qui a pourtant consacré à Camatte un dossier admiratif — la qualifie de « misjudgment sérieux et peut-être impardonnable ». Son diagnostic mérite d'être compris car il dépasse le cas : Endnotes parle de reductio ad revolutionem — la réduction de toute question politique au seul conflit capital/révolution. Le mécanisme : le théorème bordiguiste « l'antifascisme est une mystification » conduit Camatte à refuser la « fausse dichotomie » fascisme/antifascisme ; poussé hors de toute discipline empirique, ce refus aboutit à traiter les faits eux-mêmes (les chambres à gaz) comme des enjeux de « mythe ». Endnotes note aussi que d'autres textes de Camatte de la même période s'opposent à l'antisémitisme. Le contexte aggrave : la Vieille Taupe, librairie de l'ex-ultragauche parisienne animée par Pierre Guillaume, devenait au même moment le foyer du négationnisme « de gauche ». Leçon à formuler pour le corpus : quand la « démystification » devient un réflexe sans frein empirique, elle peut tout dissoudre, y compris la factualité de l'extermination — c'est une pathologie de la radicalité, pas un accident personnel.
La critique philosophique de Brassier. Le philosophe Ray Brassier (« The Wandering Abstraction ») attaque le point d'appui : la « communauté humaine » que Camatte invoque, censée subsister sous toutes les formes sociales depuis des millénaires, est « une abstraction dans le sens le plus problématique du terme » — un postulat d'« anthropologie spéculative », invérifiable par définition. Pire : opposer la bonne communauté à la mauvaise société, c'est reprendre « sans s'en rendre compte le vieux trope réactionnaire » — allusion au sociologue Ferdinand Tönnies, dont la distinction Gemeinschaft (communauté chaude, organique) / Gesellschaft (société froide, contractuelle) a nourri, entre autres, la pensée völkisch allemande. L'objection est sérieuse, et le Camatte tardif lui donne des munitions.
La critique marxienne : le fétichisme n'est pas réalisable. Objection technique décisive, formulée par le philosophe italien Pier Aldo Rovatti et reprise par Corriente : Camatte identifie la tendance du capital à s'autonomiser avec un fait accompli. Or « le procès de fétichisation, d'autonomisation du capital, est un procès non-réalisable » — le fétichisme est contradictoire en lui-même, la lutte reste ouverte. Si le capital avait vraiment tout absorbé, ni Camatte ni ses lecteurs ne pourraient le penser. La correction sauve le concept en le rétrogradant de constat en tendance.
La critique des communisateurs : on ne quitte pas un rapport social. Théorie Communiste et Endnotes, tout en reconnaissant leur dette, refusent « catégoriquement » la sécession : le capital n'est pas un lieu dont on sort, c'est une médiation sociale — la ferme la plus autarcique reste dans le marché mondial par le foncier, les semences, la fiscalité. Wajnsztejn en donne la version dialectique : la vision du « parachèvement du capital » ne laissait que « le grand saut dans le vide ».
Le naturalisme des genres. Dans ses entretiens tardifs (documentés par Ermini), Camatte défend des « rôles naturels » — la maternité pour les femmes, la protection pour les hommes — et lit leur brouillage moderne comme un symptôme de l'abstraction capitaliste. C'est le point où la critique de la domestication bascule dans le conservatisme naturaliste : si toute dé-différenciation est un symptôme du capital, toute émancipation concrète devient suspecte. À ne pas gommer.
Notes et biais potentiels
La cohérence de Camatte est remarquable jusque dans sa dérive : chaque étape radicalise la précédente au lieu de la corriger — le parti trahit la communauté, donc racket ; la classe trahit la communauté, donc humanité ; l'humanité est domestiquée, donc naturalité. La même exigence migre de support en support, et rien ne garantit que le dernier support (la naturalité) soit moins illusoire que le premier (le parti). Sa force : avoir vu avant tout le monde que le capital pouvait se passer de la médiation politique et devenir un milieu. Ses faiblesses : la perte progressive de tout critère empirique et de toute dialectique, l'essentialisme naturaliste croissant, et 1982. Sa réception est schizophrène — cité à la fois par les primitivistes, par les communisateurs et par les accélérationnistes — et cette schizophrénie est un fait théorique : le diagnostic camattien est si robuste que des lignées ennemies se le disputent ; c'est la thérapeutique (l'exode) qui n'a convaincu personne — sinon lui-même, qui l'a vécue cinquante ans avec une cohérence existentielle qu'il faut lui reconnaître.
Articulation au corpus MISSILES
Trois usages. D'abord, la communauté matérielle et la communauté thérapeutique décrivent l'économie des plateformes mieux que les théories de la surveillance : le capital numérique ne surveille pas d'abord, il héberge — il est devenu la communauté, ce qui explique pourquoi on ne le quitte pas (voir la fiche Communauté du capital (communauté matérielle)). Ensuite, la théorie des rackets est un outil d'hygiène à double usage : pour analyser les milieux militants, et, retournée, pour analyser le capital lui-même — Palantir comme racket d'État, communauté illusoire de la « sécurité nationale » en rivalité mimétique avec les gangs souverains concurrents. Enfin, le schéma de la lettre de 2020 — menace, enfermement conjuratoire, virtualisation — s'applique terme à terme à l'Ukraine numérisée : une société qui, pour conjurer une menace d'anéantissement réelle, s'enferme dans le devenir-cloud, rejouant à l'échelle nationale l'errance camattienne. Et la question-limite de Camatte — « comment des êtres détruits pourraient-ils se révolter ? » — est la vraie question de toute politique sous plateforme ; le livre doit y répondre autrement que par la sécession (luxe des non-bombardés) ou le retour à la classe (introuvable) : c'est le problème de la destitution en condition de guerre.
Textes associés
- « Origine et fonction de la forme parti » (1961) ; « La mystification démocratique » (1969) ; « De l'organisation » (1969) ; « Transition » (1970) ; « Le KAPD et le mouvement prolétarien » (1971) ; « Bordiga et la passion du communisme » (1972) ; Capital et Gemeinwesen (1968/1976) ; « Errance de l'humanité » et « Contre la domestication » (1973) ; « Déclin du mode de production capitaliste ou déclin de l'humanité ? » ; Ce monde qu'il faut quitter (1974) ; « Prolétariat et révolution » (1975) ; Vers la communauté humaine (1976) ; « Évanescence du mythe antifasciste » (1982) ; Émergence et dissolution (1989) ; Émergence de Homo Gemeinwesen (inachevé) ; lettre à Mårten (2020)
- Archives : revueinvariance.net, ilcovile.it, marxists.org, archivesautonomies.org
Sources
- Wikipedia — Jacques Camatte
- Endnotes — dossier Camatte
- dndf — F. Corriente, « Jacques Camatte et le chaînon manquant de la critique sociale contemporaine »
- Temps critiques — « Ni apocalypse, ni révolution »
- CCI — « Camatte : du bordiguisme à la négation du prolétariat »
- Brassier, « The Wandering Abstraction » (Mute)
Backlinks Dataview
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