Utopie du capital
Pour situer d'emblée
Depuis Thomas More, l'utopie est ce qui s'oppose au monde existant : le rêve d'une autre société, arme des dominés contre l'ordre établi. Le concept d'« utopie du capital » renverse ce rapport : parvenu à ses limites, le capital ne combat plus les utopies — il les fabrique, et il se présente lui-même comme la dernière utopie disponible. L'intuition-mère est de Jacques Camatte, en une phrase : « Le capital ne craint plus les utopies, il tend même à les produire. » Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano en fait un concept complet en l'appliquant à un événement précis — la publication du rapport du Club de Rome en 1972 — et c'est cette précision historique qui rend le concept opératoire : il ne s'agit pas d'une généralité sur la récupération, mais d'une méthode pour lire les documents par lesquels le pouvoir se critique lui-même. Méthode dont on verra qu'elle s'applique presque sans modification aux rapports actuels sur les « risques de l'intelligence artificielle ».
Auteur(s) associé(s)
- Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano (avec Gianni Collu pour Apocalypse et révolution) ; intuition-mère chez Jacques Camatte
Le déclencheur : ce qu'est le rapport du Club de Rome
Cesarano a raconté qu'il s'était mis à écrire en ressentant « une véritable provocation » à la lecture du premier rapport du Club de Rome. Pour comprendre sa lecture, il faut raconter l'objet, car chaque détail compte dans l'analyse — l'entretien de lundi.am les restitue tous.
Le Club de Rome est un consortium informel d'« éminents hommes d'affaires, de dirigeants et de scientifiques », réuni pour la première fois à Rome le 8 avril 1968. Cesarano relève la date : un mois avant Mai 68 — au moment précis où la contestation mondiale allait éclater, les élites industrielles se réunissaient déjà pour penser la crise à leur manière. L'animateur du Club, Aurelio Peccei, siège au conseil d'administration de la Fiat. Ce détail est stratégique : les usines Fiat de Mirafiori, près de Turin, étaient à la fois la vitrine du « miracle économique » italien, un laboratoire d'automatisation et de nouvelles techniques de management — et, depuis 1961, l'un des principaux foyers d'insubordination ouvrière du pays. Le Club, financé notamment par la fondation Volkswagen, commande en 1968 une étude au MIT — précisément au groupe « Dynamique des systèmes » de la Sloan School of Management, qui travaille sur les modèles mathématiques et informatiques de Jay Forrester, un pionnier de la cybernétique. Il en sort en 1972 le « rapport Meadows », The Limits to Growth (Halte à la croissance), qui conclut que la croissance infinie est impossible dans une biosphère finie, et préconise une limitation volontaire — la « croissance zéro ».
Résumons la scène telle que Cesarano la voit : le capital industriel, pris en tenaille entre la révolte ouvrière (Mirafiori) et les limites physiques de la planète, finance la cybernétique pour modéliser sa propre crise et en administrer la sortie. Ce n'est pas un complot, c'est mieux : c'est une classe dirigeante qui apprend à se critiquer elle-même pour durer.
La thèse, pas à pas
Premier temps : la crise est réelle. Cesarano ne nie pas les limites écologiques — c'est un contresens fréquent qu'il faut écarter d'emblée. Au contraire, il prend la menace plus au sérieux que quiconque : « ce ne sont pas seulement les conditions de vie qui sont devenues impossibles, mais à long terme les conditions de survie même de l'espèce » (lundi.am). La question n'est pas de savoir si la crise existe, mais qui l'administre et à quel prix.
Deuxième temps : l'autocritique comme solution du capital. Voici la phrase centrale, à lire lentement : « Si le règne de l'économie semble se disposer à l'autocritique, c'est le moment de croire, non pas que le règne de l'économie a déjà fait son temps, mais que c'est celui où la critique va entrer, en tant que mécanisme régulateur, au service de l'économie. » Décomposons le raisonnement. Quand le pouvoir se met à dire lui-même ce que disaient ses critiques (« la croissance détruit la planète », déclare l'administrateur de la Fiat), la réaction spontanée est de croire qu'il vacille — que la critique a gagné. Cesarano dit l'inverse : c'est le signe que le pouvoir est en train d'absorber la critique pour s'en servir comme d'un instrument de pilotage — un « mécanisme régulateur », au sens cybernétique du terme : un thermostat. L'appel à la frugalité et à la croissance zéro lui apparaît donc comme « une farce qui méritait la plus grande attention » — farce non parce que fausse, mais parce que la vérité y est mise au service de la perpétuation de ce qui la produit. L'autre formule du livre complète : « La limite toujours plus proche de son expansion planétaire impose au capital d'inventer un nouveau monde alors que le monde est sur le point de finir. » Et lundi.am tire la ligne jusqu'à nous : c'est la naissance de « l'écologie en tant que mode de gouvernement et d'ouverture de nouveaux marchés » — avec cet exemple trivial et parfait, une publicité belge de Coca-Cola : « n'achète pas Coca-Cola si tu ne nous aides pas à recycler ».
Troisième temps : la théologisation. Une économie qui ne peut plus promettre l'abondance doit promettre le salut. « Les scientifiques endosseront désormais les habits de prophètes à qui les êtres humains devront léguer aveuglément toute confiance. » Et plus profondément : « Le discours de l'apocalypse, habilement manié par les nouveaux prophètes du Club de Rome et de l'écologie d'État, témoigne d'un investissement du vocabulaire religieux adéquat aux réorganisations nécessaires à l'économie capitaliste. La théologie ne s'est jamais séparée du discours légitimant une réorganisation de l'économie : elle permet de faire écran, en offrant un sens fictif à une peur produite, aux termes d'un véritable antagonisme révolutionnaire. » La dernière proposition est la plus importante : « un sens fictif offert à une peur produite ». La peur de la fin du monde est réelle mais elle est mise en scène par ceux-là mêmes qui produisent le danger ; et le « sens » qu'ils offrent en échange (la transition, la gestion raisonnable) fait écran à la seule question qui compte — l'antagonisme contre le système qui produit la peur. Ce mécanisme est lié au capital fictif : une économie fondée sur le crédit a besoin de croyance, donc de prophètes (voir Capital fictif et crédit de sens).
Quatrième temps : produire l'homme de la survie. « Surmonter une crise, pour le capital, cela ne signifie pas seulement réorienter l'économie, mais aussi produire un homme nouveau adéquat à celle-ci, un homme qui soit capable de la soutenir. » C'est ici que l'utopie du capital rejoint la « personne sociale » et l'« Ego-valeur » (voir Anthropomorphose du capital) : l'utopie de la survie gérée a pour sujet l'individu-entreprise, gestionnaire anxieux de son propre maintien. Le Manuel de survie ajoutera le versant régressif : l'utopie du capital « instille un procès de régression généralisée » combinant « le trait enfantin » (l'esthétique babyish de la publicité) et « l'automatisme sauvage » — « une férocité et une barbarie dans les comportements interpersonnels » (p. 150-151) : l'homme de la survie est un enfant féroce.
Cinquième temps : l'alternative. Si tout cela est vrai, alors « il n'y aura pas de solution "politique" à un processus qui mine la survie même de l'espèce » — les médiations sont devenues des « mensonges criminels » — et l'alternative est totale : « ou bien l'apocalypse, ou bien la révolution », une révolution qui parte du corps et découvre « derrière la domination de la mort le mouvement de la vie luttant pour conquérir un état de maître sans esclave ». Une nuance de Temps critiques est à verser au dossier : le titre du livre se lit moins comme un « ou bien/ou bien » édifiant — à la manière du « socialisme ou barbarie » de Rosa Luxemburg, dont Guigou rappelle qu'il était déjà périmé après 1945 puisque « la rechute dans la barbarie s'était produite » — que comme un « et » : apocalypse et révolution, le désastre et la possibilité entrelacés dans le même présent.
Citations
- « Si le règne de l'économie semble se disposer à l'autocritique […] c'est le moment où la critique va entrer, en tant que mécanisme régulateur, au service de l'économie. » — la phrase-méthode, applicable à tout document d'autocritique du pouvoir
- « La limite toujours plus proche de son expansion planétaire impose au capital d'inventer un nouveau monde alors que le monde est sur le point de finir. »
- « La théologie ne s'est jamais séparée du discours légitimant une réorganisation de l'économie : elle permet de faire écran, en offrant un sens fictif à une peur produite, aux termes d'un véritable antagonisme révolutionnaire. »
- « L'Ego-valeur […] est le sujet de l'ultime utopie "proudhonienne" du capital, la société du libre-marché de la survie. » (§49)
- « L'espoir » est devenu « un mot d'ordre du capitalisme cybernétique ». — d'où la « certitude » cesaranienne comme contre-catégorie
Concepts liés
- Capital fictif et crédit de sens — le mécanisme économique (l'utopie est le sens que le capital emprunte au futur)
- Anthropomorphose du capital — le sujet de l'utopie (l'Ego-valeur)
- Révolution biologique — le pôle adverse exact (la vie contre la survie gérée)
- Communauté du capital (communauté matérielle) — sa sociabilité
- Écologie d'État / capitalisme vert — la postérité directe du diagnostic : l'Encyclopédie des Nuisances et Jaime Semprun en France, la critique de la collapsologie ; Hoss actualise contre « la gauche du capital » cherchant la sortie « à travers une "décroissance" ou une "régulation éthique de l'économie" — dernièrement sous forme d'un "dépassement du capitalisme" par un système de taxation (Piketty) ».
- Théologie économique (Agamben, Le Règne et la Gloire) — le philosophe italien a montré que les concepts du gouvernement moderne descendent de la théologie chrétienne ; le « crédit de sens » cesaranien est la version économique de cette généalogie. À rapprocher aussi du fragment de Walter Benjamin « Le capitalisme comme religion » (1921) : le capitalisme comme culte permanent, sans trêve ni rédemption.
- Solutionnisme (Evgeny Morozov) — la version contemporaine dépolitisée du même diagnostic : chaque problème converti en marché de sa solution technologique.
Controverses
Deux procès à instruire honnêtement, car le concept a des usages dangereux.
Le risque anti-écologique. Si toute écologie est « une ruse du capital », le concept devient un permis d'inaction : certains héritiers de cette tradition ont glissé du rejet de l'écologie gestionnaire au rejet de l'écologie tout court, voire au soupçon envers la science climatique. C'est un contresens sur Cesarano — qui ne nie jamais les limites et fait au contraire de la survie de l'espèce le centre de sa théorie — mais le contresens est rendu possible par la structure du concept. Règle d'usage : distinguer toujours la critique de l'administration de la crise (légitime et nécessaire) du déni de la crise (qui fait le jeu de l'adversaire).
La falsifiabilité. Objection logique : si toute autocritique du capital confirme la thèse (plus le pouvoir se critique, plus il se renforce), la thèse est irréfutable, donc suspecte. Réponse possible : le critère est fonctionnel et vérifiable cas par cas — une critique est « entrée au service de l'économie » quand elle débouche sur de nouveaux marchés et de nouveaux appareils de gestion (crédits carbone, notation ESG, compensation biodiversité) plutôt que sur une désaccumulation effective. Le concept ne dit pas « toute critique est récupérée » ; il donne le test pour savoir quand elle l'est.
Articulation au corpus MISSILES
C'est le concept le plus directement transposable du corpus, parce qu'il fournit une méthode de lecture plus qu'une thèse : lire les documents d'autocritique du capital comme des documents de stratégie. Le geste cesaranien — prendre un rapport de prospective financé par la Fiat et y voir un acte de guerre de classe — doit être refait à l'identique devant trois objets contemporains. D'abord les rapports sur les « risques existentiels de l'IA » rédigés et financés par les laboratoires d'IA eux-mêmes : structure identique au Club de Rome — la crise modélisée par ceux qui la produisent, la peur produite ouvrant le marché de la « sécurité de l'IA » et légitimant la concentration de l'industrie entre les mains des « responsables » ; les prophètes du risque et les prophètes de l'abondance sont les deux guichets de la même banque. Ensuite le long-termisme et l'altruisme efficace comme théodicées du capital-risque : du sens fictif offert à une peur produite, au sens strict. Enfin la doctrine Palantir — se présenter comme le prophète armé de la survie de l'Occident — qui réalise littéralement le troisième temps de la thèse : « les habits de prophètes à qui les êtres humains devront léguer aveuglément toute confiance ». Et la boucle historique se referme d'elle-même, ce qui donne au livre un fil narratif : le Club de Rome inaugurait la gouvernance par simulation cybernétique (les modèles de Forrester) ; le cloud state la généralise — mêmes lieux (le MIT et sa descendance), même structure, même effet : le futur confisqué, « qui était jadis une arme dans les mains des révolutionnaires ». L'utopie du capital est le nom exact de ce que vend la Silicon Valley : non pas des produits, mais le dernier futur disponible.
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