Concept — Révolution biologique et lutte pour la présence
Révolution biologique / lutte pour la présence
Révolution biologique
Le concept par lequel Cesarano répond à la question léguée par Camatte : si la classe est intégrée, qu'est-ce qui porte encore la révolution ? Réponse : le corps vivant de l'espèce. La révolte est un fait biologique — enracinée dans les besoins, les pulsions, la chair — avant d'être un fait de conscience. Le corps, séparé du monde depuis la scission originaire, emprisonné dans l'inconscient et le refoulé, réagit à la menace d'extinction par la critique armée, la folie, la passion. Trois cibles simultanées : l'univers inorganique du capital, le Moi-personne, le langage autonomisé. La révolution accomplirait la fin de la préhistoire : la conjonction de la volonté de vivre avec la vie, l'être-là réconcilié avec l'être — une « totalité organique naturante ».
Filiation à voir : c'est la radicalisation du naturalisme bordiguien (la révolution fondée sur les besoins, pas sur la conscience ; voir Auteur — Amadeo Bordiga) croisé avec Freud relu par Norman O. Brown, et avec la « classe universelle » d'Invariance — quand l'utopie capitale s'oppose à l'espèce entière, la distinction de classe devient obsolète.
Lutte pour la présence
L'appui anthropologique, emprunté à Ernesto de Martino. La présence au monde n'est pas donnée : elle se conquiert, elle peut s'effondrer (crise de la présence). L'article de De Martino sur la « fureur suédoise » — jeunes de Stockholm cassant et brûlant en silence, sans revendication, d'origines sociales hétérogènes — fournit le modèle : là où les sociétés traditionnelles donnaient une forme rituelle à la pulsion destructrice (fêtes babyloniennes d'inversion, rites kwakiutl), les démocraties bourgeoises n'en ont aucune. L'émeute muette est alors lisible comme lutte pour la présence : effondrement de la fiction du moi au profit d'un équilibre pulsionnel où corps et esprit coïncident. La passion amoureuse en est l'autre figure. D'où la valorisation cesaranienne de la révolte sans langage — « la raison des corps » contre le langage profané des revendications.
L'objection de Santini — la plus importante du cours
Lire les émeutes des ghettos, la folie, le crime, la violence immotivée comme manifestations immédiates du mouvement communiste, c'est du substitutionnisme : remplacer un prolétariat en reflux par les figures de la désagrégation sociale et psychique. Le concept de communisme s'élargit (totalité naturante) mais se vide — plus extensif, plus abstrait. Et l'œuvre risque de se lire comme critique désespérée tirant sa force de la seule douleur. Santini montre que cette apologie précède la théorie : elle est le reflet de l'impasse pratique du courant après 1970. Corollaire politique : cette lecture a nourri l'immédiatisme armé et son aboutissement catastrophique (Azione Rivoluzionaria).
En 2026
À double tranchant, exactement comme en 1973. Le versant fécond : une grille pour les révoltes sans revendication (émeutes dites « nihilistes », refus silencieux, retraits massifs — le quiet quitting est une crise de présence à bas bruit), qui résiste au réflexe consistant à leur chercher un programme caché. Le versant piège : l'esthétisation de la désagrégation — tenir toute destruction pour politique. Le critère à maintenir, contre Cesarano avec De Martino : la question n'est pas de célébrer la crise de la présence mais de demander quelles formes peuvent l'accueillir sans la trahir — ce qui rouvre la question de l'organisation que toute la constellation a forclose.
Lire
- La section sur la foule et De Martino dans Contre l'utopie du capital — Yann Sturmer.
- De Martino, La Fin du monde (éd. EHESS) — le prolongement majeur, encore inexploité dans le corpus.
- Chapitre 10 de Apocalypse et survie — Francesco Santini — l'objection, avec les citations de la Critique de l'utopie capitale à l'appui.