Giorgio Cesarano
Pour situer d'emblée
Giorgio Cesarano (Milan, 1928-1975) est un poète italien reconnu qui, à quarante ans, abandonne sa carrière littéraire pour se jeter dans le mouvement révolutionnaire de 1968, et qui produit ensuite, en quatre années d'écriture fébrile, l'une des œuvres théoriques les plus singulières du XXe siècle. Son idée directrice peut s'énoncer simplement avant d'être compliquée : à partir des années 1970, le capitalisme ne se contente plus d'exploiter le travail des ouvriers dans les usines ; il colonise l'intérieur des personnes — leurs désirs, leur langage, leur image d'eux-mêmes — et il menace les conditions biologiques de survie de l'espèce humaine. Si c'est vrai, alors la révolution ne peut plus être une affaire de partis, de programmes et de prise du pouvoir : elle doit partir du corps, de ce qui en chacun résiste encore à cette colonisation. Voilà pourquoi Cesarano parle de « révolution biologique » — expression étrange à première lecture, mais dont la logique se déplie très rationnellement, comme on va le voir.
Biographie
La vie de Cesarano se lit comme deux vies successives, séparées par la césure de 1968, et cette structure biographique n'est pas anecdotique : elle donne à sa théorie son autorité particulière. Cesarano n'a pas découvert la critique radicale sur les bancs de l'université ; il y est venu en brûlant une position sociale déjà acquise, ce qui le distingue de presque tous les théoriciens de sa génération.
La première vie est celle d'un homme de lettres installé. Dans le Milan de l'après-guerre, Cesarano est un poète reconnu : son premier recueil, L'erba bianca (1959), est préfacé par Franco Fortini — précision utile : Fortini est alors l'un des grands intellectuels critiques italiens, poète et essayiste marxiste hétérodoxe, une caution littéraire de premier ordre. Suivent La pura verità (1963) et La tartaruga di Jastov (1966). Sa poésie a une forte dimension narrative — des textes en vers de quelques pages qui fonctionnent, dit l'entretien de lundi.am, « comme des court-métrages ». Il gagne aussi sa vie en écrivant des scénarios pour la RAI, la télévision publique italienne, et en traduisant : sa traduction des Confessions de Rousseau paraîtra en 1976, un an après sa mort. Ce choix de Rousseau mérite qu'on s'y arrête une seconde : Rousseau est le penseur de la transparence perdue et de la naturalité corrompue par la société — des thèmes que le Cesarano théoricien retravaillera à sa manière. Politiquement, il est membre du Parti communiste italien (PCI), dont il se fait expulser pour « déviation ». Autrement dit : un homme du sérail culturel et politique, mais qui n'y a jamais tenu en place.
La seconde vie commence en 1967-68, quand éclate en Italie le mouvement étudiant puis ouvrier. À quarante ans — l'âge où l'on range d'ordinaire ses illusions — Cesarano se jette « à corps perdu » dans les occupations de théâtres et de maisons d'édition, les émeutes, les discussions nocturnes interminables. Il en tire un récit-journal publié la même année, I giorni del dissenso. En 1969, il cofonde la cellule milanaise du groupe Ludd (groupe) — on y reviendra — avec Joe Fallisi et Eddie Ginosa. Il milite aussi au « comité de base » de l'usine Pirelli de Milan : les comités de base (comitati di base) étaient des organes de lutte créés par les ouvriers en dehors des syndicats officiels, et ils avaient cette particularité italienne, rappelée par Jacques Wajnsztejn, de ne pas être strictement réservés aux salariés de l'usine. Cesarano n'est donc pas un théoricien hors-sol : il intervient dans le cœur ouvrier de ce qu'on appelle le « Mai rampant » italien — l'expression désigne le fait qu'en Italie, contrairement à la France où tout s'est joué en un mois, la contestation s'est étalée sur une décennie entière (1968-1978).
Décembre 1969 : une bombe explose à la Banque de l'Agriculture, piazza Fontana à Milan — seize morts. La police arrête massivement dans les milieux anarchistes, et Cesarano fait partie des interpellés, avant d'être relâché faute de preuves. Son groupe Ludd diffuse alors un tract, Bombe, sang, capital, qui accuse l'État lui-même d'avoir commandité l'attentat pour justifier la répression. Sur le moment, l'accusation paraît folle ; l'histoire lui donnera entièrement raison — l'attentat était l'œuvre de l'extrême droite, en lien avec des secteurs de l'appareil d'État, et il inaugurait ce que les historiens appellent la « stratégie de la tension » : produire la terreur pour pousser la société vers l'ordre.
En 1971, Cesarano achète avec des amis une ferme, le podere al Mennucci, pour y vivre en communauté. L'expérience échoue rapidement, et cet échec est une matrice théorique : son livre suivant, le Manuel de survie, peut se lire tout entier comme la réponse à cet échec collectif. C'est important pour comprendre le ton du livre — quand Cesarano critique l'« immédiatisme », c'est-à-dire l'illusion qu'on peut vivre libre tout de suite dans une communauté alternative sans avoir détruit le monde qui l'encercle, il fait d'abord son autocritique. Suivent quatre années d'écriture sous pression, « sous l'effet de l'urgence » selon ses propres mots : Apocalisse e rivoluzione (écrit avec Gianni Collu entre juin et septembre 1972), Manuale di sopravvivenza (écrit à l'été 1973, publié en 1974), et le chantier de son grand œuvre, la Critica dell'utopia capitale, qu'il laisse inachevée.
Il se suicide à Milan en mai 1975, à 47 ans. Ce suicide n'est pas un accident extérieur à l'œuvre, et il a fait l'objet de lectures divergentes qu'il faut connaître. La lecture de lundi.am : Cesarano avait perçu qu'une brève fenêtre historique s'était ouverte dans les années 1970 et « pouvait très rapidement et sournoisement se refermer » ; son suicide serait « un refus de voir cette chance historique s'éteindre dans une fictive libération ». Wajnsztejn ajoute une ironie tragique : mort en 1975, Cesarano n'a pas vu le grand mouvement de 1977 — la dernière flambée de la décennie italienne, celle des « indiens métropolitains » et de l'autonomie diffuse — qui « lui aurait sûrement redonné du baume au cœur ». Le plus grand théoricien de la vague italienne meurt deux ans avant sa crête.
Pourquoi il compte dans ce corpus
Cesarano est le théoricien le plus systématique de ce que l'historiographie appelle la « critique radicale » italienne — un petit courant de « communistes hérétiques », selon le mot d'Anselm Jappe, coincé entre le situationnisme français dont il s'inspire et l'opéraïsme italien qu'il combat. Deux mots d'explication sur ces repères, car tout le paysage en dépend. Le situationnisme est le courant de Guy Debord et Raoul Vaneigem : critique de la « société du spectacle », c'est-à-dire d'un capitalisme qui ne domine plus seulement le travail mais la vie entière à travers les images et la marchandise. L'opéraïsme (de operaio, ouvrier) est le grand courant hétérodoxe italien — Tronti, Panzieri, puis Antonio Negri — qui mettait au centre l'autonomie de la classe ouvrière et qui a fini par dominer toute la mémoire théorique de la décennie italienne. La critique radicale se tient entre les deux : elle partage avec les situationnistes la critique de la vie quotidienne, mais elle refuse l'ouvriérisme des opéraïstes. Wajnsztejn formule l'hypothèse que Cesarano a été « victime du succès de l'opéraïsme » : ses idées ont été « recouvertes, sinon enterrées, par la théorie de son temps ». Le redécouvrir aujourd'hui, ce n'est donc pas de l'archéologie — c'est rouvrir une bifurcation que l'histoire des idées avait refermée.
Pour un corpus sur le capitalisme algorithmique et le cloud state, Cesarano est un interlocuteur étonnamment direct, car il analyse dès 1972 quatre phénomènes qu'on croit récents : la financiarisation (le capital devenu « fictif », fondé sur le crédit et la promesse), la colonisation numérique des subjectivités (qu'il appelle la « personne sociale »), l'écologie comme mode de gouvernement (sa lecture du Club de Rome), et la gouvernance par modèles informatiques (il avait identifié la cybernétique derrière le rapport Meadows). Chacun de ces points va être déplié.
L'évolution de la pensée, étape par étape
Première étape — le texte fondateur dans Ludd (1970)
Dans le troisième bulletin du groupe Ludd (janvier 1970), Cesarano publie un essai au titre programmatique : « L'utopie capitaliste, tactique et stratégie du capitalisme avancé dans ses lignes de tendance ». Tout ce qui suivra y est en germe, sous la forme de trois thèses qu'il faut prendre le temps de dérouler.
Première thèse : le crédit change la nature de l'exploitation. Le raisonnement est le suivant. Dans le capitalisme classique, l'exploitation a lieu au travail : l'ouvrier vend sa force de travail huit heures par jour, et le reste de sa vie lui appartient, au moins formellement. Mais voici que le crédit se « socialise » — c'est-à-dire qu'il n'est plus réservé aux entreprises et aux riches, il est désormais accordé aux prolétaires eux-mêmes (crédit à la consommation, logement, automobile). Conséquence : la marchandise envahit tout l'espace social, et le prolétaire endetté travaille pour rembourser sa consommation passée. « À cause de la dette, le prolétaire est encore plus otage des dominants » : l'exploitation ne s'arrête plus à la porte de l'usine, elle occupe toute la temporalité de la vie. Et Cesarano ajoute une torsion qui donne le vertige : « Ce que l'individu consomme en réalité dans la société capitaliste est toujours et seulement marchandise, c'est-à-dire capital, travail mort, organisé de manière à se reproduire et à s'accroître, qui se reproduit et s'accroît précisément dans la mesure où il est consommé. » Autrement dit : même quand vous consommez, vous ne jouissez pas — vous faites fonctionner le capital, vous êtes son organe. On mesure la précocité : c'est la théorie de l'économie de la dette que le sociologue Maurizio Lazzarato ne systématisera qu'en 2011 dans La Fabrique de l'homme endetté.
Deuxième thèse : le prolétariat n'est plus une catégorie sociologique. Ici, il faut comprendre contre qui Cesarano écrit. Les sociologues opéraïstes de l'époque répondaient à la transformation du travail en disant : de nouvelles couches (techniciens, étudiants, employés) s'« ouvriérisent », rejoignent la condition ouvrière — il suffit donc d'élargir la vieille grille. Cesarano retourne l'argument : cette « opéraïsation » des nouvelles classes est « l'ultime combine, l'ultime mystification pour dissimuler le prolétariat à lui-même ». Ce qui se passe réellement est plus profond : la prolétarisation devient universelle — tout le monde est dépossédé, pas seulement de son travail mais de sa vie —, et du coup le prolétariat ne peut plus se définir par une position sociale (être ouvrier) mais seulement par un mouvement : « puisqu'il est "révolutionnaire ou rien", il est le mouvement qui tend vers la totalité ». D'où son attention aux figures que le marxisme classique méprisait : « l'hétérogénéité des masses qui remplissent les ghettos des inadaptés, les prisons, les asiles ». Jappe signale honnêtement le problème de cette définition « subjectiviste » : si le prolétariat n'est plus identifiable sociologiquement, comment vérifier qu'il existe et qu'il agit ? La question restera ouverte — mais en 1970, au moment où l'ouvrier d'usine commence à perdre sa centralité, cette redéfinition avait une fonction historique précise.
Troisième thèse, la plus grosse de conséquences : « le front de la lutte des classes passe désormais à l'intérieur de la personne. » La logique : si la prolétarisation est universelle, alors chacun est un peu prolétaire — mais symétriquement, chacun participe aussi à la domination et en reproduit les mécanismes (comme consommateur, comme porteur de rôles, comme petit manager de soi-même). Le champ de bataille n'est donc plus seulement l'usine ou la rue : c'est le sujet lui-même, divisé entre ce qui en lui collabore et ce qui résiste. Cette thèse est l'acte de naissance de toute la critique ultérieure de la « production de subjectivité » — ce que Foucault, Dardot et Laval ou Byung-Chul Han développeront sous d'autres noms. Jappe en signale aussi le revers pratique : dans les groupes radicaux, elle a nourri « la recherche souvent obsessionnelle et dénonciatrice de comportements "bourgeois" en soi-même ou dans les autres » — la pureté comme police intérieure.
Enfin, dès ce texte, Cesarano remonte en-deçà de l'économie, vers les origines de l'aliénation : « Avant de se matérialiser dans l'argent, la valeur d'échange se matérialise, sacralisée, dans le sacrifice, dans le mythe, dans le langage comme accumulation sérielle de signifiés. » L'idée, qu'il faut reformuler pour la saisir : bien avant le capitalisme, les hommes ont appris à échanger du sens comme on échange des équivalents — le sacrifice religieux, le mythe, le langage codifié sont déjà des machines à convertir du vivant en signes morts. Le capitalisme n'invente pas l'abstraction ; il en est l'héritier et l'accomplissement. Ce programme — étendre la critique du capital en critique de la civilisation — occupera la Critica dell'utopia capitale.
Deuxième étape — Apocalypse et révolution (1972) : lire un rapport d'experts comme un acte de guerre
Ce livre, écrit avec Gianni Collu, est une riposte à chaud à un événement précis : la publication du rapport du Club de Rome, Halte à la croissance (The Limits to Growth, 1972). Pour comprendre la lecture qu'en fait Cesarano, il faut d'abord raconter ce qu'est ce rapport, car tout l'argument repose sur les détails.
Le Club de Rome est un consortium informel d'industriels, de hauts fonctionnaires et de scientifiques, réuni pour la première fois à Rome le 8 avril 1968 — un mois avant Mai 68, coïncidence que Cesarano ne trouve pas innocente. Son animateur, Aurelio Peccei, siège au conseil d'administration de la Fiat — or les usines Fiat de Mirafiori, vitrine du « miracle économique » italien et laboratoire de l'automatisation, sont aussi depuis 1961 un des hauts lieux de l'insubordination ouvrière. Le Club, financé notamment par la fondation Volkswagen, commande en 1968 au MIT une étude des dynamiques économiques mondiales, réalisée avec les modèles informatiques de Jay Forrester, pionnier de la « dynamique des systèmes » — c'est-à-dire de la simulation cybernétique des sociétés. Le résultat, le rapport Meadows, conclut que la croissance infinie est impossible dans une biosphère finie et préconise une « croissance zéro ».
Que voit Cesarano là-dedans ? Pas un mensonge — il ne conteste pas la réalité des limites écologiques. Il voit une opération stratégique : le capital industriel, pris en tenaille entre la révolte ouvrière et les limites de la biosphère, finance la cybernétique pour modéliser sa propre crise et en administrer la sortie. La phrase centrale du livre mérite d'être lue lentement : « Si le règne de l'économie semble se disposer à l'autocritique, c'est le moment de croire, non pas que le règne de l'économie a déjà fait son temps, mais que c'est celui où la critique va entrer, en tant que mécanisme régulateur, au service de l'économie. » Décomposons : quand le pouvoir se met à se critiquer lui-même (« la croissance détruit la planète », dit désormais le patron de la Fiat), ce n'est pas le signe qu'il vacille — c'est le signe qu'il est en train d'absorber la critique pour s'en servir comme d'un instrument de pilotage. L'écologie naît là, non comme contestation du capitalisme mais comme son nouveau mode de gouvernement et son nouveau marché. Et l'autre formule du livre complète le tableau : « La limite toujours plus proche de son expansion planétaire impose au capital d'inventer un nouveau monde alors que le monde est sur le point de finir. »
Le livre identifie trois « armes nouvelles » du capital dans cette phase. D'abord le millénarisme religieux : le discours de l'apocalypse, manié par les experts, réinvestit le vocabulaire religieux ; « les scientifiques endosseront désormais les habits de prophètes à qui les êtres humains devront léguer aveuglément toute confiance ». Ensuite la colonisation de l'individualité : la fabrication de la « personne sociale », cet individu séparé de ses désirs réels mais rassasié par l'industrie culturelle. Enfin l'économie de la dette, déjà analysée dans Ludd, mais élargie ici en « crédit de sens » : puisque le capital fictif vit de promesses, il doit faire croire — toute crise économique est aussi une crise métaphysique, une crise du sens de la vie, que le capital colmate en vendant du sens fictif contre une peur qu'il a lui-même produite (cf. Capital fictif et crédit de sens).
C'est dans ce livre aussi que Cesarano donne sa version de l'anthropomorphose du capital — concept qu'il reprend de son ami Jacques Camatte et qu'il rend plus concret. L'idée générale : le capital « se fait homme », il prend forme humaine en investissant chaque individu. La version cesaranienne (paragraphes 47 à 49) descend dans le détail psychologique : le capital fonde « toute "personnalité" à l'image d'une entreprise », de sorte que chaque personne devient « une firme débitrice en permanence de son sens, créditrice en permanence du non-sens généralisé ». Il appelle « Ego-valeur » ce sujet contraint de se gérer comme une petite entreprise « sur le libre-marché de la survie ». Il faut mesurer la date : nous sommes en 1972, soit sept ans avant que Foucault ne décrive l'« entrepreneur de soi » néolibéral dans ses cours au Collège de France — et Cesarano le déduit, lui, directement de la théorie de la valeur. Le paragraphe 55 donne enfin la direction générale du processus : il s'agit pour le capital de « conquérir à l'intérieur du corps de l'espèce l'espace que, jusque-là, il a désastreusement conquis à l'extérieur, et de trouver ainsi, dans l'intimité des corps, la dernière qualité à convertir en quantité ». Quand l'expansion géographique est finie (le monde est plein), l'expansion devient intérieure : le corps, les affects, l'attention deviennent les derniers gisements.
Face à cela, conclut le livre, « il n'y aura pas de solution "politique" à un processus qui mine la survie même de l'espèce ». L'alternative est totale : ou bien l'apocalypse, ou bien la révolution — et la révolution part du corps. Une nuance apportée par la revue Temps critiques mérite d'être retenue : le titre se lit moins comme un « ou bien/ou bien » que comme un « et » — apocalypse et révolution, le désastre et la possibilité entrelacés dans le même présent.
Troisième étape — le Manuel de survie (1974) : la traversée du négatif
Écrit pendant l'été 1973, le Manuel de survie est le livre le plus personnel et le plus difficile. Sa structure est savante : deux parties — Critique de la passivité (quatre chapitres) puis Insurrection érotique (deux chapitres) — organisées, selon l'entretien de lundi.am, sur le modèle circulaire de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel : un trajet qui part des formes aliénées du Moi pour parvenir à la subjectivité réelle, puis des formes aliénées de la société pour parvenir à la communauté réelle. Le principe hégélien qui commande tout : on ne dépasse pas une contradiction en la fuyant, mais en la traversant.
Le livre s'ouvre par un règlement de comptes avec Raoul Vaneigem — l'auteur du Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations (1967), le situationniste de la jouissance immédiate et de la radicalité joyeuse. Pour Cesarano, cette « exaltation hédoniste ne combat pas le monde qu'elle prétend vaincre, mais le confirme » : dire « jouissons sans entraves » dans un monde qui a fait de la jouissance un marché, c'est faire la publicité de l'ennemi. Contre l'immédiatisme, Cesarano exige un « séjour dans le négatif » : « on ne dépasse pas une contradiction en la déclarant inexistante, mais en portant la contradiction à la contradiction elle-même ». Son exemple le plus fameux est celui du couple, et il vaut la peine d'être cité en entier parce qu'il montre la méthode : « Sans doute le couple est-il une prison. Mais pour en sortir, il faut d'abord s'y trouver. Il est nécessaire qu'une prison contienne, enferme des êtres virtuels qui, en tant que tels, pourront se découvrir réellement en mesure de s'en évader, et le désirer réellement. Et pour se trouver (matériellement y être) dans la prison du couple, il faut d'abord se trouver. Dans la prison du soi. » Traduction : inutile de proclamer l'amour libre si l'on ne s'est pas d'abord rendu capable d'aimer — la libération sans travail sur soi n'est qu'une fuite qui reproduit la prison ailleurs.
Le cœur anthropologique du livre (cité ici avec la pagination de l'édition française, grâce au texte de Dietrich Hoss) est une théorie de la société comme fausse nature. La société « est depuis toujours la forme pseudo-naturelle où se réalise la communauté fictive » (p. 95). Pour le faire comprendre, Cesarano utilise une image saisissante : les sociétés animales stabilisées — « les termites, les fourmis, les abeilles » — fonctionnent parfaitement parce qu'elles ont nié l'individu ; la termitière est « un individu pluriel » à la « composition organique » parfaite, « où il est difficile de ne point voir le modèle biologique de la téléologie du capital » (p. 95-96). Autrement dit : l'utopie secrète du capital, c'est la termitière — une société-organisme où chaque membre est un rouage sans intériorité. Mais l'espèce humaine a ceci de particulier qu'elle ne peut pas se refermer ainsi : « l'élément constant qui qualifie l'espèce humaine est la contradiction active entre les manières de se produire et de se reproduire du social et la manière dont ses composants individuels se conçoivent » (p. 97). Il y a toujours un écart entre ce que la société fait de moi et ce que je me sens être — « pour être reconnu dans le social, l'individu (être indivisé) doit se nier comme tel et se scinder en deux » (p. 95) : d'un côté la « personne sociale » (le masque, le rôle), de l'autre ce que Cesarano appelle le moi organique. Cet écart douloureux — que la psychanalyse nomme conflit entre principe de réalité et principe de plaisir — n'est pas une pathologie à guérir : c'est le gisement révolutionnaire lui-même. D'où l'une des plus belles formules du livre : « Ce qui nous manque montre la voie. Les mutilations sont autant de signes. » Derrière les dépressions chroniques et les « problèmes psychologiques », il faut apprendre à lire des promesses inaccomplies, un désir de subversion qui cherche sa surface.
Deux autres analyses du Manuel méritent d'être détaillées parce qu'elles semblent écrites pour notre présent. La première : la régression programmée. Le capital, face à la menace d'une maturation collective, « instille un procès de régression généralisée » qui combine « le trait enfantin » — du pop art au babyish publicitaire — et « l'automatisme "sauvage" », c'est-à-dire « une férocité et une barbarie dans les comportements interpersonnels » (p. 150-151). Infantilisation des formes et brutalisation des rapports : quiconque a passé une heure sur un réseau social reconnaîtra l'écosystème. La seconde : la stratégie anti-métrique, dans un passage capital (p. 152) qu'il faut déplier. Le capital, écrit Cesarano, « provoque et programme artificiellement des lieux et des temps d'affrontements parcellaires, dans l'espoir de reconnaître et de définir son ennemi et de quantifier statistiquement, d'un point de vue prévisionnel, son signalement et ses mouvements ». Comprendre : le pouvoir organise lui-même des conflits limités (une négociation, une journée d'action, une consultation) pour photographier son adversaire, le mesurer, le rendre prévisible. Face à quoi deux options seulement : « déserter le rendez-vous que leur fixe la sociologie pratique — ou bien y intervenir avec la soudaineté d'une force qualitative assez grande pour faire sauter tout instrument de mesure ». Ne pas venir, ou venir de façon immesurable. À l'âge de la police prédictive et de la gouvernance par les données, cette phrase de 1973 formule exactement le problème stratégique de toute lutte : la prévisibilité est la forme suprême de la capture.
Dernier fil du livre : la critique de l'espoir. « L'erreur de tous les mouvements révolutionnaires précédents est d'avoir mis au centre la notion d'espoir — qui est devenu également un mot d'ordre du capitalisme cybernétique. Et donc, fatalement, d'être déçus. » L'espoir attend de l'avenir ce qu'on n'a pas ; il est donc structurellement déceptible, et le capital le sait, qui en fait un carburant publicitaire. Cesarano lui oppose la certitude, qui ne vient pas de prévisions mais de l'expérience : « c'est l'expérience concrète — d'autant plus concrète qu'elle est davantage vécue dans la passion — qui constitue le fondement de la certitude » (p. 155). On sait qu'une autre vie est possible non parce qu'on l'espère, mais parce qu'on en a éprouvé des fragments dans la lutte, dans l'amour, dans les moments où la vie cesse d'être survie. La seconde partie du livre, l'Insurrection érotique, explore précisément cela : ce que l'amour — y compris sexuel, « pour peu qu'il ne s'agisse pas d'une sphère autonomisée » — contient de « prétention à être », donc de refus de toute réconciliation avec la misère du présent.
Quatrième étape — la Critica dell'utopia capitale (inachevée)
Le grand œuvre devait accomplir le programme de 1970 : étendre la critique du capitalisme en critique de la civilisation entière. Les outils : la paléontologie d'André Leroi-Gourhan (qui a montré que l'outil et le langage co-évoluent avec le corps humain — l'homme est l'espèce qui s'extériorise dans ses prothèses), la neurobiologie d'Henri Laborit, la psychanalyse de Lacan. La thèse : l'aliénation ne commence pas avec le capital mais avec l'hominisation elle-même — c'est « par différentes prothèses, tant linguistiques, symboliques que religieuses, que le corps s'est peu à peu séparé de lui-même pour faire consister le monde comme chose qui lui fait face ». Mais — et c'est ce qui sépare radicalement Cesarano de tout primitivisme — cette histoire n'appelle aucun retour en arrière : « si les questions métaphysiques ont une histoire, elles se résoudront historiquement ». D'où la formule-emblème, à méditer : « L'origine de l'homme n'est pas derrière lui : elle lui fait face. L'origine de l'espèce est la fin à laquelle tend la révolution biologique » (p. 100). L'humanité n'a pas encore eu lieu ; elle est devant nous. Wajnsztejn, qui a eu l'édition italienne entre les mains, précise que seules les 200 premières pages forment un développement suivi, le reste étant des fiches de lecture — le livre est donc autant un chantier qu'une œuvre.
Citations à retenir (avec leur contexte)
- « Le front de la lutte des classes passe désormais à l'intérieur de la personne. » (Ludd n°3, 1970) — la thèse-matrice, d'où découle toute critique de la production de subjectivité.
- « Le capital qui se fait homme fait de chaque homme le capital, de toute vie l'entreprise de la valeur, de chaque "personne" une firme débitrice en permanence de son sens. » (Apocalypse et révolution, §47-48) — l'entrepreneur de soi, sept ans avant Foucault, déduit de la théorie de la valeur.
- « Si le règne de l'économie semble se disposer à l'autocritique […] c'est le moment où la critique va entrer, en tant que mécanisme régulateur, au service de l'économie. » (Apocalypse et révolution) — la clé de lecture de toute « autocritique » du pouvoir, de l'écologie d'État aux rapports sur les risques de l'IA.
- « Les prolétarisés doivent déserter le rendez-vous que leur fixe la sociologie pratique — ou bien y intervenir avec la soudaineté d'une force qualitative assez grande pour faire sauter tout instrument de mesure. » (Manuel, p. 152) — la stratégie anti-métrique.
- « Ce qui nous manque montre la voie. Les mutilations sont autant de signes. » (Manuel) — la dépression relue comme boussole.
- « L'origine de l'homme n'est pas derrière lui : elle lui fait face. » (Manuel, p. 100) — contre tout primitivisme.
- « Rien ni personne n'offre en cadeau une aventure alternative : la seule aventure possible est de se conquérir un sort. » (Manuel) — contre l'immédiatisme communautaire.
Personnes liées
- Jacques Camatte — l'allié théorique décisif. Wajnsztejn est formel : « c'est chez Jacques Camatte que Cesarano a trouvé l'essentiel de ses contenus pour construire sa critique ». Mais la divergence stratégique est profonde : là où Camatte conclut qu'il faut « quitter ce monde », Cesarano soutient qu'« il ne s'agit pas de "quitter le monde" mais bien au contraire de plonger complètement dans la dynamique du monde, compris comme totalité négative ». Cette opposition — l'exode ou l'immersion — structure toute la descendance.
- Gianni Collu — coauteur d'Apocalypse et révolution, et aussi coauteur avec Camatte du texte « Transition » (1970) : il est le trait d'union humain entre Milan et la revue Invariance.
- Riccardo d'Este — camarade de Ludd, parti ensuite vers l'illégalisme du groupe Comontismo. Cesarano refuse de le suivre, mais le soutient publiquement lors de son emprisonnement en 1975, quand l'organisation Lotta Continua le calomnie jusqu'à le traiter de « fasciste ».
- Piero Coppo et Joe Fallisi — coauteurs de la Chronique d'un bal masqué (1974).
- Franco Fortini — le préfacier des débuts, figure du monde littéraire quitté.
Débats et controverses
Le prolétariat introuvable. L'objection de Jappe : définir le prolétariat comme « mouvement vers la totalité » résout un problème (l'ouvrier perdait sa centralité) en en créant un autre — sans ancrage sociologique, comment savoir si ce prolétariat existe, agit, avance ? Une définition invérifiable risque de devenir un article de foi. Cette aporie court jusqu'aux débats actuels sur le sujet révolutionnaire.
Trop ou pas assez de dialectique ? Le débat interne à la revue Temps critiques (2019) est éclairant parce qu'il oppose deux héritiers. Jacques Guigou reproche à Cesarano son « dialectisme hégélien » — trop de grandes oppositions abstraites (quantité/qualité, présence/représentation). Jacques Wajnsztejn répond exactement l'inverse : « Cesarano ne souffrait pas de trop de dialectique, mais de pas assez » — car sa vision d'un capital « parachevé », totalement victorieux, fermait la contradiction au lieu de la travailler, ne laissant comme issues que le saut dans le vide (Camatte) ou le pari sur un sursaut de l'espèce. L'enjeu du débat dépasse Cesarano : peut-on décrire le capital comme totalité sans se condamner à l'impuissance ?
Des thèses « englobées » ? Guigou encore, et c'est l'objection la plus profonde : la notion d'« être de l'espèce », que Cesarano posait comme le négatif absolu de l'utopie-capital, « a été sévèrement altérée, voire résorbée, par les biotechnologies, les fièvres transhumanistes et autre reproduction artificielle de l'espèce humaine ». Autrement dit : le capital a colonisé jusqu'au point d'appui de la critique — si le biologique lui-même est produit par le capital, le corps ne peut plus servir de tribunal. Le contre-argument (Hoss, Tarì) : c'est précisément parce que le capital attaque désormais le biologique que l'alternative cesaranienne — « communisme ou destruction de l'espèce humaine » — « n'a cessé de se confirmer ». Une thèse récupérée n'est pas une thèse réfutée : c'est une thèse dont l'ennemi a reconnu la justesse.
L'angle mort du genre. Le groupe Ludd était exclusivement masculin (Ranieri le reconnaît dans ses mémoires autocritiques), et une théorie du « corps de l'espèce » écrite par des hommes seuls ignore que le corps est toujours déjà divisé — sexué, racialisé, mis au travail différemment. La critique féministe matérialiste manque à Cesarano plus qu'elle ne le réfute, mais elle manque.
Notes et biais potentiels
Trois précautions de lecture. La prose d'abord : « enflammée », difficile, parfois « lourde » selon Jappe — elle produit un effet d'initiation qui peut tourner au mysticisme si on la lit sans les médiations historiques. Le contexte ensuite : tout est écrit « sous l'effet de l'urgence », depuis une série d'échecs (Ludd, la commune, l'isolement) — c'est une force (rien d'académique) et une limite (peu de vérifications empiriques). La réception enfin : la redécouverte française récente (éditions La Tempête, lundi.am, milieux héritiers de Tiqqun) tend à l'hagiographie, et Temps critiques y voit la quête d'un énième « sujet de remplacement » ; garder les deux lectures ouvertes. Le suicide, enfin, exerce une attraction romantique qu'il faut neutraliser : le traiter comme un fait théoriquement signifiant (l'issue d'une position intenable), jamais comme une preuve de vérité.
Articulation au corpus MISSILES
Trois usages précis. Premièrement, Cesarano fournit une généalogie de la gouvernance algorithmique qui passe par l'écologie : la chaîne Club de Rome → modèles de Forrester → pilotage par simulation est l'ancêtre directe de la gouvernance par les données ; et le geste cesaranien — lire un rapport de prospective comme un acte de guerre de classe — est celui qu'il faut refaire aujourd'hui devant les rapports sur les « risques de l'IA » rédigés par les laboratoires d'IA eux-mêmes : même structure d'autocritique régulatrice. Deuxièmement, la « personne sociale » et l'« Ego-valeur » donnent un cadre fondé sur la valeur (et pas seulement sur la discipline, comme chez Foucault) pour penser le profil numérique : la « firme débitrice en permanence de son sens » décrit le sujet de l'économie de l'attention avec cinquante ans d'avance. Troisièmement, la page 152 — faire sauter tout instrument de mesure — est le pont direct vers la question de la destitution à l'âge de Palantir : qu'est-ce qui, dans une lutte, peut rester immesurable ? Ce fil relie Cesarano aux fiches Tiqqun-Comité Invisible du corpus et au chantier sur la guerre algorithmique.
Textes associés
- Apocalypse et révolution (avec Gianni Collu, 1972 ; trad. fr. éditions La Tempête, 2020)
- Manuel de survie (1974 ; première trad. fr. 1981 ; rééd. La Tempête, 2019)
- Critica dell'utopia capitale (posthume ; non traduite intégralement)
- « L'utopie capitaliste » (bulletin Ludd n°3, 1970)
- Chronique d'un bal masqué (avec P. Coppo et J. Fallisi, 1974)
- I giorni del dissenso (1968, rééd. Castelvecchi 2018)
Sources
- lundi.am — « La révolution part du corps »
- lundi.am — entretien « À propos du Manuel de survie »
- lundi.am — Jappe, « Ludd ou le soixante-huit transcendant »
- Temps critiques — « Ni apocalypse, ni révolution à l'horizon » (Hoss + échange Guigou/Wajnsztejn)
- Il Covile — D'Ettorre, Giorgio Cesarano e la critica capitale
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