Où va cette pensée, à quoi mène-t-elle, et quels sont ses dépassements ?
Où va cette pensée, à quoi mène-t-elle, et quels sont ses dépassements ?
Pour situer d'emblée
Cette carte fait le bilan : où mène logiquement la pensée de la constellation quand on la suit jusqu'au bout ; ce qui, en elle, a été effectivement dépassé — et par qui, et comment ; ce qui n'a pas été dépassé et constitue son noyau vivant ; et le programme de travail qui en résulte pour le corpus. La méthode : prendre au sérieux le fait que les issues de cette pensée ont été vécues — biographiquement, historiquement — et non seulement pensées ; les trajectoires de Camatte, de Cesarano et de leurs héritiers sont des expériences théoriques grandeur nature.
Où elle mène, logiquement : les trois issues internes
Toute la constellation repose sur une seule prémisse, poussée jusqu'au bout : si le capital domine réellement la société, la révolution ne peut plus être politique. Ni prise du pouvoir (l'État est un organe du capital), ni gestion ouvrière (le prolétariat intégré n'a jamais proposé « qu'une gestion différente du capital »), ni réforme (la politique est devenue théâtre), puisque toute organisation devient racket. De cette prémisse, trois issues seulement sont logiquement dérivables — et toutes trois ont été historiquement atteintes, ce qui permet de les évaluer.
Première issue : l'exode (Camatte). Sécession, communautés, permaculture, vivre « comme si » la Gemeinwesen était déjà réelle, jusqu'au « Je n'ai pas d'ennemis : l'enfermement s'abolit ». Le bilan qu'on peut en dresser : une sagesse — cohérente, vécue cinquante ans durant au « Domaine de la certitude », existentiellement respectable. Mais une sagesse qui ressemble à s'y méprendre à un retrait privé que le capital tolère parfaitement, et qu'il commercialise même (néo-ruralité, slow life, retraites spirituelles : la sortie du monde est un segment de marché). Le critère d'échec est fourni par les communisateurs : rien, dans l'exode, ne menace le rapport social — la sécession est une position dans le marché mondial. Et la question-limite que Camatte posait lui-même se retourne contre sa solution : « comment des êtres détruits pourraient-ils se révolter ? » — s'ils sont détruits, ils ne peuvent pas davantage faire sécession.
Deuxième issue : la guerre totale depuis le corps (Cesarano). Plonger dans la totalité négative, « porter la contradiction à la contradiction elle-même », l'insurrection biologique. Le bilan biographique : le suicide de 1975 — que lundi.am lit comme « refus de voir cette chance historique s'éteindre dans une fictive libération », et qu'on peut lire plus sobrement : la position cesaranienne, avec son triple refus (du léninisme, de la lutte armée, de l'immédiatisme), son isolement et son régime d'urgence, était humainement intenable. Le bilan collectif : le mouvement de 1977, que Cesarano n'a pas vu et qui, selon Wajnsztejn, « lui aurait sûrement redonné du baume au cœur » — puis la lutte armée (Faina), la répression, le reflux. La fenêtre s'est refermée comme il l'avait craint.
Troisième issue : la théorie sans sujet (la communisation). Garder le diagnostic — fin du programmatisme, domination réelle — mais refuser et la sécession et l'espèce, et attendre que la contradiction interne (le prolétariat contre sa propre existence de classe) produise la communisation. Le bilan : la plus défendable des trois issues intellectuellement, et la plus désincarnée — une rigueur qui confine à la théologie négative : Endnotes décrivant, de numéro en numéro, avec une précision croissante, pourquoi rien de ce qui advient n'est encore ça.
À ces trois issues, il faut ajouter la grille prospective que Camatte lui-même avait formulée — les trois devenirs possibles du mode de production capitaliste, rappelés par Bruno S. : « l'automatisation complète : l'homme devient un simple appendice du système automatisé, un exécutant ; une mutation de l'homme, avec un changement dans l'espèce où l'être humain est devenu programmable, totalement domestiqué ; l'être humain se perd dans une folie généralisée. » Relisons cette grille cinquante ans après : l'automatisation complète a un nom (l'IA et la logistique), l'homme programmable a une industrie (les biotechnologies et l'économie comportementale), la folie généralisée a une épidémiologie (la crise de santé mentale, le conspiracisme de masse). La seule correction empirique à apporter : les trois devenirs ne sont pas alternatifs mais simultanés.
Ce qui a été effectivement dépassé (et par qui, et comment)
Cinq dépassements réels, chacun opéré par un critique identifiable.
Le sujet-espèce abstrait a été dépassé deux fois. Par la communisation d'abord : le prolétariat y est réintroduit non comme sujet héroïque mais comme contradiction en procès — « l'union a pour contenu le fait que les prolétaires vouent tous leurs efforts à cesser de l'être » (Roland Simon) ; c'est la négation camattienne du prolétariat, mais redialectisée, remise en mouvement. Par les féminismes matérialistes ensuite : le « corps de l'espèce » est toujours déjà divisé — sexué, racialisé, mis au travail différentiellement — et un groupe entièrement masculin (« tous des hommes », reconnaît Ranieri) théorisant le corps de l'espèce reproduisait l'abstraction qu'il dénonçait. Cette critique n'était pas disponible en 1972 ; elle est incontournable depuis.
La sécession spatiale a été dépassée par la destitution (Tiqqun, Comité invisible, Agamben) : ni prendre le pouvoir, ni le fuir, mais le rendre inopérant — la synthèse explicite des deux pentes de la constellation, l'exode camattien armé de l'immersion cesaranienne. Que cette synthèse fonctionne en pratique est une autre question — le bilan des ZAD et des « communes » est mitigé — mais elle est le dépassement interne le plus sérieux.
L'anthropologie de la naturalité a été dépassée en principe par toute la pensée post-naturaliste (Donna Haraway, Philippe Descola) : il n'y a pas de nature-refuge où revenir, pas de naturalité réprimée à restaurer — le partage nature/culture est lui-même un artefact historique. Mais attention au dépassement trop facile : le problème que Camatte nommait — la menace, l'enfermement dans un devenir conjuratoire, la virtualisation comme surnature profane — survit à la destruction de sa solution (la naturalité). La lettre de 2020 le prouve : l'anthropologie est indéfendable, la description reste saisissante.
Le catastrophisme binaire (apocalypse ou révolution) a été dépassé par Temps critiques : « ni apocalypse, ni révolution à l'horizon, mais critique théorique et intervention ici et maintenant » — c'est le titre même de leur dossier de 2019, appuyé sur leurs articles contre les perspectives catastrophistes (Dréan, Wajnsztejn) et sur la relecture du titre de Cesarano comme un « et » plutôt qu'un « ou/ou » ; Guigou rappelant au passage que l'alternative luxemburgienne « socialisme ou barbarie » était périmée dès 1945, « la rechute dans la barbarie s'étant produite ». Leur « révolution à titre humain » est la formule camattienne de 1968, débarrassée de l'eschatologie.
La clôture du fétichisme a été dépassée par les lectures ouvertes : Rovatti (« le fétichisme est déjà en lui-même contradictoire »), Holloway (« comprendre la valeur comme lutte, comme une lutte dont nous faisons partie »). Ce dépassement est une simple correction de modalité — remplacer « accompli » par « tendanciel » — mais cette correction sauve toute la théorie, en rouvrant l'espace que le « parachèvement » fermait.
Ce qui n'a PAS été dépassé (le noyau vivant)
Cinq acquis que personne n'a réfutés, et qui constituent la valeur d'usage actuelle de la constellation.
- Le diagnostic de l'autocritique du capital. Rien, dans la critique contemporaine de l'ESG, de la transition gérée, de la collapsologie d'État ou du solutionnisme, ne fait mieux que la phrase de 1972 : « la critique va entrer, en tant que mécanisme régulateur, au service de l'économie. » Cinquante ans de confirmations, du marché carbone à l'« alignement » de l'IA.
- La communauté matérielle. La plateforme réalise le concept au-delà de tout ce que Camatte pouvait observer : le capital fournit littéralement la communauté (le graphe social), le sens (le feed), la thérapie (« un ensemble de spécialistes-thérapeutes serviront de médiateurs ») et désormais la guerre (le cloud militaire). Aucun concept concurrent — surveillance, spectacle, biopolitique — ne capture aussi bien le fait décisif : l'appartenance elle-même est devenue le produit.
- La lutte des classes à l'intérieur de la personne. L'idée est devenue le sens commun critique (production de subjectivité, entrepreneur de soi) — mais la version cesaranienne reste supérieure à ses vulgarisations, parce qu'elle est adossée à la valeur : la colonisation de l'intériorité n'y est pas une idéologie ou une culture, c'est un moment de la valorisation (« la dernière qualité à convertir en quantité »).
- La question du corps de l'espèce. L'Anthropocène, les biotechnologies et la guerre algorithmique reposent la question dans les termes exacts de 1972 : qui décide des modes d'évolution de l'espèce ? La réponse cesaranienne (le corps contre la machine) est peut-être introuvable ; la question, elle, est devenue la question — et c'est Cesarano qui l'a posée en termes révolutionnaires plutôt que gestionnaires ou prophétiques.
- La théorie des rackets. Jamais réfutée — vérifiée par chaque organisation qui a prétendu la réfuter.
Synthèse pour MISSILES : le programme du dépassement
Ce que la constellation apporte au livre : le chaînon manquant entre la critique de la valeur et la critique de la technosphère. Elle permet de lire le cloud state non comme la dérive autoritaire d'un capitalisme par ailleurs sain — lecture libérale, qui appelle la régulation — mais comme l'accomplissement tendanciel de l'anthropomorphose : le capital devenu communauté, prophète et arbitre de la survie, avec Palantir en figure terminale du « travail mort » commandant le vivant, jusqu'à la décision de mort.
Ce que la constellation ne peut pas donner, et où il faut la quitter : son refus de toute médiation rend illisible ce qui se joue dans les institutions, les infrastructures et les guerres réelles. L'Ukraine n'a pas le luxe de « quitter ce monde » ; une théorie qui n'a rien à dire à ceux qui ne peuvent pas déserter est une théorie pour temps calmes.
D'où le programme en trois corrections, chacune héritée d'un critique identifié. Garder le diagnostic en modalité tendancielle (correction Rovatti/Holloway) : la domination réelle comme lutte en cours, jamais comme fait accompli. Réinjecter la dialectique manquante (correction Wajnsztejn — « pas assez de dialectique ») : penser les contradictions du cloud state — ses dépendances, ses pannes, ses conflits internes — et pas seulement sa totalité. Indexer sur les corps réellement divisés (correction féministe-matérialiste) : le « corps de l'espèce » n'existe que décliné — le conscrit ukrainien, la modératrice de contenu philippine, l'opérateur de drone ne sont pas le même corps, et une critique qui les confond dans « l'espèce » manque leur exploitation différentielle.
Alors la question stratégique léguée par Cesarano — intervenir « avec la soudaineté d'une force qualitative assez grande pour faire sauter tout instrument de mesure » — peut redevenir un programme de recherche précis : qu'est-ce qui, à l'âge de la prédiction algorithmique généralisée, reste immesurable ? C'est peut-être la meilleure définition disponible de ce que le livre cherche sous le nom de destitution.
Liens
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