Ludd – Consigli proletari (1969-1970/71)
Ludd – Consigli proletari (1969-1970/71)
Pour situer d'emblée
Ludd est un petit groupe révolutionnaire italien qui n'a existé qu'un an environ, entre l'été 1969 et 1970 (ou 1971 selon les sources), qui n'a jamais compté plus de quelques dizaines de membres, et dont il ne reste que trois bulletins et quelques tracts. Et pourtant, Anselm Jappe — philosophe allemand installé entre France et Italie, spécialiste de Guy Debord et figure de la « critique de la valeur », dont l'article de 2019 est notre source principale — constate que Ludd est devenu « une "légende" pour les milieux de la critique sociale qui se revendiquent des idées situationnistes, aujourd'hui peut-être plus nombreux qu'il y a quarante ans ». Comment un groupe aussi minuscule et éphémère peut-il peser davantage, cinquante ans après, que des organisations qui comptaient des dizaines de milliers de membres ? C'est la question que pose cette fiche, et la réponse tient en un mot : la lucidité. Ludd a vu juste, très tôt, sur trois choses — la nature de l'opéraïsme, le rôle des « récupérateurs », et le terrorisme d'État — et cette justesse s'est vérifiée quand tout le monde se trompait.
Le contexte : l'Italie, seul « 68 » qui a duré dix ans
Pour comprendre Ludd, il faut d'abord se représenter la singularité italienne. Jappe la rappelle : « entre 1968 et 1978, l'Italie a vécu le plus long moment contestataire de tous les pays occidentaux à cette période, tandis qu'ailleurs "68" a été en général aussi intense que bref ». C'est aussi le seul pays où la contestation étudiante a fusionné durablement avec une insubordination ouvrière massive — grèves sauvages, sabotages, l'« automne chaud » de 1969 dans les usines du Nord. On appelle cette décennie le « Mai rampant » : un Mai 68 étiré sur dix ans.
Or la mémoire théorique de cette décennie a été presque entièrement capturée par un seul courant : l'opéraïsme. Le mot vient d'operaio, « ouvrier » ; le courant naît au début des années 1960 dans deux revues — les Quaderni rossi de Raniero Panzieri, puis Classe operaia où Mario Tronti et Antonio Negri élaborent l'idée que la classe ouvrière est le moteur actif du développement capitaliste et qu'il faut organiser son « autonomie ». De l'opéraïsme sortiront les grandes organisations extraparlementaires de la décennie — Potere Operaio, Lotta Continua, puis l'Autonomia — et, bien plus tard, les succès mondiaux de Negri (Empire). Rétrospectivement, dit Jappe, l'opéraïsme « semblait occuper tout l'espace à la gauche du PCI ». Mais à ses marges existaient d'autres courants, « plus radicaux », inspirés des situationnistes français et de la tradition anti-léniniste des conseils ouvriers : ce que l'historiographie italienne appelle la critique radicale — « ce petit territoire de "communistes hérétiques" qui frappait plus par leur lucidité que par leur impact immédiat sur les luttes sociales ». Ludd en fut le regroupement le plus important. L'hypothèse de Jacques Wajnsztejn (revue Temps critiques) donne à cette éclipse sa signification : Cesarano et les siens ont été « victimes du succès de l'opéraïsme », leurs idées « recouvertes, sinon enterrées, par la théorie de son temps ». Étudier Ludd, c'est donc rouvrir une bifurcation perdue de l'histoire des idées.
Le nom : tout un programme
« Le nom était tout un programme », écrit Jappe. Les luddites étaient ces ouvriers anglais du début du XIXe siècle qui détruisaient les métiers à tisser mécaniques — du nom de leur chef mythique, Ned Ludd. Pendant un siècle et demi, la tradition marxiste les a méprisés : Marx lui-même y voyait une forme immature de lutte (s'en prendre aux machines au lieu de s'en prendre au rapport social), et le mouvement ouvrier officiel en a fait le symbole de la réaction technophobe. Puis, en 1963, l'historien anglais E.P. Thompson publie The Making of the English Working Class (traduit en italien en 1969, l'année même de la fondation du groupe), qui renverse le verdict : le luddisme était une lutte parfaitement rationnelle, non contre la technique en soi, mais contre un mode de vie que la machine imposait — la destruction de l'autonomie artisanale, la discipline d'usine, la misère programmée.
Se baptiser « Ludd » en 1969, dans le pays de la Fiat automatisée, c'est donc déclarer trois choses à la fois : que le progrès des forces productives n'est pas l'allié de l'émancipation (contre tout le marxisme officiel) ; que la révolution ne consistera pas à prendre en main l'appareil productif mais à le mettre en cause ; et qu'on assume l'héritage des vaincus méprisés. Le sous-titre complète le programme : Consigli proletari, « conseils prolétariens » — et non « conseils ouvriers ». La nuance est une thèse entière : le conseil ouvrier classique organise les travailleurs d'une usine ; le conseil prolétarien organise tous les dépossédés, car l'aliénation ne s'arrête plus aux portes de l'usine. L'entretien de lundi.am le confirme : Ludd « inventera la notion de "conseil prolétaire" pour sortir de l'identification uniquement ouvrière de l'antagonisme ». Ironie finale relevée par Jappe : malgré ce nom, « on ne trouve dans Ludd qu'un début de critique approfondie de la science, de la technique et du règne des experts » — cette critique-là viendra après, chez Cesarano, Camatte et leurs héritiers anti-industriels.
La généalogie : comment on en arrive là
Le trajet qui mène à Ludd part de l'intérieur de l'opéraïsme naissant. Au début des années 1960, des militants collaborent à Classe operaia ; certains — Gianfranco Faina, professeur d'histoire à Gênes, et Riccardo d'Este, né à Trieste en 1944 — jugent que la rupture avec le léninisme y est « encore insuffisante » : on y critique le PCI mais on garde l'idée d'une avant-garde dirigeante. Ils quittent la revue et fondent à Gênes le Circolo Rosa Luxemburg. C'est là qu'intervient la médiation française, capitale : ils découvrent Socialisme ou Barbarie, la revue de Cornelius Castoriadis (qui venait de cesser de paraître), « la frange la plus avancée en Europe d'une critique du léninisme » — et, à travers elle, toute la tradition conseilliste germano-hollandaise : le KAPD (Parti communiste ouvrier d'Allemagne, scission anti-léniniste de 1920), les théoriciens Herman Gorter et Anton Pannekoek, les conseils ouvriers de la révolution allemande de 1919. Cette tradition d'auto-organisation « hors des partis et des syndicats », précise Jappe, était « tout à fait absente » en Italie — on la découvrait via la France. S'ajoute enfin l'électrochoc du Mai français et la diffusion des thèses situationnistes, notamment le pamphlet « De la misère en milieu étudiant » (1966) et la « critique de la vie quotidienne ». À Gênes, les regroupements se succèdent — Circolo Rosa Luxemburg, puis Lega degli operai e degli studenti, puis Comitato d'azione di lettere — jusqu'à ce que, à l'été 1969, des contacts entre plusieurs villes aboutissent à la fondation de « Ludd – Consigli proletari », lors d'une réunion au Film Studio de Rome.
Le groupe compte au moins quarante participants, venus de Turin, Gênes, Milan et Trente. Outre Faina et d'Este : Giorgio Cesarano (qui fonde la cellule milanaise avec Joe Fallisi et Eddie Ginosa), Pier Paolo Poggio, Mario Lippolis, Piero Coppo, et — recrue surprenante vu sa carrière ultérieure de philosophe de l'art — Mario Perniola, qui avait fréquenté directement les situationnistes parisiens entre 1966 et 1969. « Tous des hommes », rappelle Paolo Ranieri, l'ex-membre devenu mémorialiste du groupe, dans une introduction qui contient « de nombreuses réflexions autocritiques ». À noter : la section italienne de l'Internationale Situationniste, formée début 1969, « maintint ses distances avec hauteur » — l'IS n'a jamais adoubé Ludd. Et la même année 1969 naissent Potere Operaio et Lotta Continua, les frères ennemis que Ludd prendra immédiatement pour cibles.
Ce que disent les trois bulletins
Le refus du travail et l'élargissement du prolétariat. Les auteurs de Ludd, qui se revendiquent « extrémistes », partent d'un constat : le prolétariat est désormais « une catégorie bien plus vaste que les seuls ouvriers », car « l'aliénation et la dépossession s'étendent à la vie tout entière, pas exclusivement au travail, sous la forme d'une "colonisation de la vie quotidienne" » — l'expression vient des situationnistes, mais Ludd lui donne un contenu de classe. D'où un déplacement du regard : là où les organisations classiques ne voyaient que grèves et revendications, Ludd fait « un éloge constant des luttes anti-économiques » — le sabotage, l'absentéisme, les pillages, l'illégalité, « et même la criminalité, la maladie mentale, la marginalisation » : toutes les manières dont des gens refusent, sans programme ni parti, la vie qu'on leur fait. Dans le même esprit, enthousiasme pour la révolte des Noirs américains et pour le soulèvement populaire de Battipaglia (avril 1969, une ville du Sud en émeute contre les fermetures d'usines). La lutte des classes reste le cadre, mais elle « revêt les traits d'un affrontement généralisé entre ceux qui défendent la manière de vivre capitaliste et ceux qui veulent l'abolir » — et l'horizon n'est pas la transformation progressive mais « sa destruction sous la forme d'une insurrection en refusant toutes les médiations institutionnelles ».
Contre l'opéraïsme. La polémique contre Potere Operaio et Lotta Continua est constante : Ludd les accuse « de vouloir diriger à nouveau de l'extérieur la spontanéité prolétaire, d'avoir des "chefs", et d'être disposés à une "modernisation" ou "démocratisation" du capitalisme ». La version théorique de l'accusation, due à Cesarano (bulletin n°3), mérite explication. Les sociologues opéraïstes répondaient aux mutations du travail par le concept de « recomposition de classe » : les nouvelles couches salariées s'« ouvriérisent », donc la vieille grille tient toujours. Cesarano retourne l'argument : cette « opéraïsation » des nouvelles classes est « l'ultime combine, l'ultime mystification pour dissimuler le prolétariat à lui-même » — car ce qui arrive réellement, c'est l'inverse : la prolétarisation devient universelle et déborde toute figure sociologique. En somme, l'opéraïsme rapetisse l'événement pour le faire tenir dans ses catégories.
Contre le militantisme et les « récupérateurs ». Ludd « polémique constamment contre le militantisme et l'esprit de sacrifice : dans l'action révolutionnaire, moyen et fin, vie personnelle et action collective doivent coïncider ». C'est l'héritage situationniste : une révolution qui exige de ses membres qu'ils vivent en petits soldats reproduit la domination qu'elle combat. Jappe précise aussitôt le coût de cette exigence : « les membres de Ludd rencontrent de grandes difficultés à vivre véritablement cette rupture, ce qui génère de fortes frustrations et tensions au sein du groupe » — on y reviendra, car c'est une des causes de la dissolution. L'autre polémique permanente vise les « récupérateurs » : ceux qui « veulent canaliser l'énergie négative du prolétariat vers des réformes tout en promouvant leur propre statut de leader ». Cible favorite : Mario Capanna, tribun charismatique du Mouvement étudiant milanais. Jappe accorde à ces attaques « une grande valeur prophétique » — la carrière ultérieure de bien des leaders de 68 lui donne raison. Mais il note aussi les excès : ranger le psychiatre Franco Basaglia (l'homme qui a fait fermer les asiles italiens) et l'antipsychiatre écossais Ronald Laing parmi les « révolutionnaires partiels » qui renforcent le système, c'est une critique « qui manque de générosité » — le maximalisme rend aveugle aux réformes irréversibles. Il reste que le bulletin n°3 contient, sous la plume de Piero Coppo — qui deviendra un ethnopsychiatre reconnu —, une critique remarquable de la médecine et de la psychiatrie comme instruments de domination, critique qui inclut l'antipsychiatrie elle-même.
Piazza Fontana : le moment de vérité. Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque de l'Agriculture de Milan : seize morts, quatre-vingt-huit blessés. La police arrête massivement des anarchistes ; l'un d'eux, Giuseppe Pinelli, meurt en tombant d'une fenêtre de la préfecture ; la presse unanime accuse l'extrême gauche. Dans cette confusion — « où même à gauche régnait la plus grande confusion », note Jappe —, Ludd diffuse le tract Bombe, sang, capital, qui désigne l'État comme commanditaire du massacre. Ils étaient les premiers à le faire, avec la section italienne de l'IS et son tract « Il Reichstag brucia » (allusion à l'incendie du Reichstag de 1933, que les nazis avaient attribué aux communistes pour justifier la terreur). L'histoire leur a donné entièrement raison : l'attentat était l'œuvre de néofascistes liés à des secteurs des services de l'État, premier acte de la « stratégie de la tension » qui allait ensanglanter l'Italie pendant une décennie — produire la terreur pour pousser le pays vers l'ordre. Ce tract est le titre de gloire de Ludd, et il a une portée épistémologique qu'il faut souligner : c'est leur cadre théorique (l'État comme organe du capital en domination réelle, et non comme arbitre neutre) qui leur a permis de lire correctement, en temps réel, un événement que tous les autres cadres — l'antifascisme d'appareil comme le légalisme — rendaient illisible.
La dissolution et le diagramme des trajectoires
Le groupe se dissout « sans drame » — à l'été 1970 selon Jappe, en 1971 selon Wajnsztejn, qui précise le motif invoqué par Cesarano : le groupe « ne correspond plus à rien en dehors de lui ». La raison de fond, d'après Jappe : « l'incapacité de dépasser la théorie et de s'impliquer réellement dans les luttes collectives », à quoi s'ajoutaient les tensions nées de l'écart entre l'exigence (vivre la rupture) et la vie réelle. Ce qui suit la dissolution est peut-être le plus instructif : les trajectoires des membres dessinent un véritable diagramme des issues possibles quand un groupe radical se dissout au milieu d'une décennie brûlante.
Riccardo d'Este choisit l'illégalisme. Après une brève « Organizzazione consiliare », il fonde fin 1971 Comontismo (actif 1972-73 à Florence, Milan et Turin) — le nom est un néologisme forgé sur la Gemeinwesen marxienne, l'être-en-commun. Le groupe pousse la logique de l'anti-séparation jusqu'au bout : communautés de vie, amour libre, drogues collectives, et en parallèle braquages avec la pègre et pillages de magasins en plein jour à Milan, au cri de Teppistizziamoci ! (« devenons voyous ! »). La répression s'abat ; d'Este est emprisonné en 1975 — et c'est là que Lotta Continua, l'organisation opéraïste, « se déchaîne contre lui, allant jusqu'à le traiter de fasciste » ; Cesarano, qui avait pourtant refusé de le suivre, le soutient publiquement. D'Este sera encore arrêté en Espagne en 1987, et finira son parcours théorique… à la revue Temps critiques, qu'il rejoindra « jusqu'à son décès » — boucle biographique qui relie Ludd à ses héritiers actuels.
Gianfranco Faina choisit la lutte armée. En 1977, il fonde Azione Rivoluzionaria, groupe armé d'inspiration anarchiste actif en Toscane — l'un des rares groupes armés italiens à ne pas être léniniste. Arrêté à Bologne en 1979, atteint d'un cancer du poumon diagnostiqué en détention, il meurt en février 1981. Son cas pose la question que toute la critique radicale a affrontée : que devient la « révolution totale » quand la fenêtre se referme et qu'il ne reste que la rage ?
Cesarano choisit l'écriture comme « vraie guerre », dans un triple refus — du léninisme des groupuscules, de la lutte armée naissante (« nous n'en sommes encore qu'à la première brigade rouge de Curcio et Mara », précise l'entretien de lundi.am), et de l'immédiatisme comontiste. Position intenable qui le laisse « partiellement isolé », et qui produit les trois livres majeurs — puis le suicide de 1975.
Piero Coppo devient ethnopsychiatre : la critique de la médecine poursuivie par d'autres moyens. Mario Perniola rejoint l'université et deviendra un philosophe de l'art reconnu — sa contribution au bulletin sur la « créativité généralisée » anticipait déjà son livre L'aliénation artistique. Paolo Ranieri devient le mémorialiste du groupe, avec les dérapages qu'on va dire.
Théorie, lutte armée, illégalisme, savoir, académie, mémoire : toutes les issues de la décennie italienne sont représentées dans ce seul groupe de quarante personnes. C'est ce qui en fait un objet d'étude si dense.
Controverses
Le livre de 2018 et ses dérapages. Le corpus de Ludd a été fixé par un volume italien, La critica radicale in Italia. LUDD 1967-1970 (introduction historique de Leonardo Lippolis, essai de 200 pages de Ranieri mêlant souvenirs et commentaires). Jappe salue la partie documentaire mais consacre une note entière aux « dérapages regrettables » de Ranieri, qu'il faut restituer car elle dépasse le cas d'espèce. Le plus grave : la défense de Paul Rassinier, présenté comme « calomnié ». Qui est Rassinier ? Un ancien résistant et déporté, socialiste puis « soi-disant anarchiste », devenu après-guerre « le "père" du négationnisme "de gauche" en France » — celui qui a nié la réalité des chambres à gaz et « longtemps inspiré Robert Faurisson ». Jappe poursuit : « À la lecture, dans la dernière page de l'introduction, de phrases sur l'attitude prétendument victimaire des Juifs, on se rend compte qu'une partie de l'ultragauche n'a jamais réglé ses comptes avec le négationnisme, auquel avaient participé plusieurs de ses représentants, ni avec l'antisémitisme qui en constituait la base. Si cela ne permet pas de jeter l'opprobre sur tout ce qu'a fait l'ultragauche française et italienne avant la fin des années soixante-dix, cela devrait cependant être l'objet d'une critique plus que vigilante. » Ce dossier fait écho au texte de Camatte de 1982 (traité dans Détracteurs et critiques) : le même point aveugle — l'anti-antifascisme de principe dérivant vers la mise en doute des faits — traverse les marges de la constellation. Il ne condamne pas Ludd lui-même (le groupe n'a rien écrit de tel), mais il oblige à une vigilance sur sa mémoire.
Le bilan de Jappe : 68 comme modernisation. La conclusion de l'article de Jappe donne la mesure rétrospective : « Le 68 mondial, cette insurrection contre le "vieux monde", apparaît rétrospectivement bien différent de ce qu'étaient les intentions de ses protagonistes : il a produit non pas l'abolition de la société bourgeoise et capitaliste mais sa modernisation ; les contestataires ont aidé, bon gré mal gré, la société de la marchandise à se libérer d'une série d'anachronismes. » Thèse typique de la critique de la valeur (68 a débarrassé le capitalisme de ses pesanteurs patriarcales et autoritaires, le rendant plus fluide), mais Jappe la complète par une réhabilitation : « comme dans toute révolution, il y eut ces moments "d'assaut du ciel" où il semblait possible de vouloir tout […]. Ludd, quoique minoritaire, et dans toutes ses limites, faisait partie de ces "moments transcendants" de l'histoire dont peuvent se nourrir les rebelles encore pour plusieurs générations. » Jacques Guigou (Temps critiques) objectera que cette conclusion — avec la poésie en « moment transcendant » — relève d'une « poussée idéologique » cherchant un ultime refuge du sujet révolutionnaire dans l'art. Le débat reste ouvert : que vaut la « transcendance » d'un moment vaincu ?
Concepts liés
- Utopie du capital — l'essai fondateur de Cesarano paraît dans le bulletin n°3 de Ludd
- Capital fictif et crédit de sens — l'analyse du crédit socialisé, dès 1970
- Domination formelle et domination réelle du capital — la matrice théorique partagée avec Invariance
- Conseil prolétaire (vs conseil ouvrier) — la désidentification ouvriériste de l'antagonisme
- Récupération — la catégorie situationniste devenue grille systématique
Articulation au corpus MISSILES
Trois fils. D'abord Piazza Fontana comme modèle épistémologique : comment un cadre théorique permet de lire correctement, en temps réel, un événement opaque que les cadres dominants rendent illisible — c'est très exactement le problème posé aujourd'hui par les opérations hybrides, les attentats sous faux drapeau numériques et les attributions contestées de la guerre informationnelle ; le tract de Ludd est un précédent méthodologique. Ensuite la sociologie du groupe : quarante personnes, un an, trois bulletins, et une postérité conceptuelle supérieure à celle d'organisations de masse — ce qui interroge ce qu'un groupe révolutionnaire produit réellement (des concepts et des lucidités, pas des effectifs), question pertinente pour évaluer les micro-milieux critiques actuels. Enfin le diagramme des issues post-dissolution (théorie / armes / illégalisme / académie / mémoire) : une grille comparative directement applicable aux devenirs des milieux insurrectionnalistes après 2010-2020, avec son avertissement intégré — l'issue armée (Faina) fut la plus destructrice, l'issue « écriture depuis l'isolement » (Cesarano) la plus féconde théoriquement et la plus coûteuse humainement.
Sources
- Jappe, « Ludd ou le soixante-huit transcendant » (lundi.am, 2019) ; original italien
- Entretien « À propos du Manuel de survie » (lundi.am, 2019)
- Temps critiques — « Ni apocalypse, ni révolution » (précisions Wajnsztejn)
- U.M. Tassinari sur Riccardo d'Este et sur Gianfranco Faina
- Azione Rivoluzionaria (Wikipedia it)
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