Bordiga-Cesarano-Camatte-LuddCamatteDomination formelle et domination réelle du capital

Pour situer d'emblée

Ce couple de concepts est la matrice de toute la constellation Cesarano-Camatte-Ludd : c'est de lui que découlent l'anthropomorphose, la communauté du capital, la révolution biologique et la théorie des rackets. L'idée de base peut se dire simplement : il y a deux âges du capitalisme. Dans le premier, le capital s'empare du travail mais laisse le reste de la vie relativement intact — on est exploité huit heures par jour, puis on rentre chez soi, dans sa famille, son quartier, sa culture, qui ne sont pas encore des produits du capital. Dans le second, le capital refaçonne tout — le travail, mais aussi la ville, le langage, les désirs, les loisirs, la science — au point de devenir le milieu même dans lequel on vit. Le passage du premier âge au second change tout pour la théorie révolutionnaire : tant que le capital n'est qu'un pouvoir dans la société, on peut le combattre depuis un dehors (la classe ouvrière, ses communautés, sa culture propre) ; quand il est devenu la société, il n'y a plus de dehors d'où le combattre — et c'est précisément le problème que toute la constellation affronte.

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D'où ça vient : le VIe chapitre inédit de Marx

Le point de départ est un texte de Marx que presque personne ne lisait avant les années 1960 : le « VIe chapitre inédit » du Livre I du Capital, intitulé « Résultats du procès de production immédiat ». Marx l'avait écarté de l'édition de 1867, et il n'a été largement diffusé qu'un siècle plus tard — Camatte est l'un des tout premiers à en faire l'exégèse systématique, dans Capital et Gemeinwesen (Invariance, 1968). Marx y distingue deux manières dont le capital soumet (« subsume ») le travail.

La subsomption formelle : le capital s'empare de procès de travail qui existaient avant lui, sans les transformer. Le tisserand, le forgeron deviennent salariés, mais leur geste, leurs outils, leur savoir-faire restent les leurs ; le capitaliste se contente d'encaisser la différence entre ce qu'il paie et ce qu'il vend. Pour accroître son profit, il n'a qu'un levier : allonger la journée de travail — ce que Marx appelle la plus-value « absolue ». Le rapport de forces reste visible : un patron, des ouvriers, une durée qui se négocie ou s'arrache.

La subsomption réelle : le capital ne se contente plus d'encaisser, il refaçonne le procès de travail lui-même — machines, chimie, organisation « scientifique », chronométrage. Désormais le travailleur ne peut plus travailler sans le capital : son geste est conçu ailleurs, par des ingénieurs, pour des fins qui lui échappent ; il devient l'organe d'un processus qui le précède. Le levier du profit change : produire plus dans le même temps (plus-value « relative »), ce qui exige de révolutionner en permanence la production — d'où le caractère dynamique, expansif, du capitalisme mûr.

Ce que Camatte en fait : trois opérations

Le geste de Camatte consiste en trois opérations successives, d'audace croissante — et il importe de les distinguer, car leur solidité décroît à mesure qu'elles s'enchaînent.

Première opération : la promotion. Camatte fait de cette distinction, chez Marx assez technique, « la clé de compréhension de l'entièreté de l'œuvre de Marx » — la vraie périodisation du capitalisme, celle qui rend compte de sa logique interne et non de ses formes juridiques ou politiques.

Deuxième opération : la traduction. Camatte choisit de traduire l'allemand Subsumtion non par « subsomption » mais par domination. Ce n'est pas un détail philologique, c'est une thèse : « subsomption » décrit une opération logique (ranger quelque chose sous une catégorie), « domination » désigne un rapport de pouvoir. En traduisant ainsi, Camatte affirme que le capital est devenu l'agent actif de la relation — ce n'est plus l'homme qui utilise le capital comme un moyen, c'est le capital qui utilise l'homme comme son support.

Troisième opération, la plus lourde : l'extension. Chez Marx, formel/réel qualifie ce qui se passe dans la production. Camatte étend la périodisation à la société entière. En domination formelle, le capital règne sur les usines, mais la société conserve des enclaves qui ne sont pas (encore) siennes : la paysannerie, les communautés villageoises et familiales, une sphère politique relativement autonome, l'or comme référent monétaire extérieur, et surtout un prolétariat qui a sa culture, ses maisons du peuple, son monde — bref, une extériorité d'où l'antagonisme peut se soutenir. En domination réelle, le capital s'incorpore toutes les conditions de la vie : la science devient force productive, la ville devient marchandise, le langage devient publicité, le désir devient demande, l'imaginaire devient industrie culturelle. Le capital cesse d'être un pouvoir dans la société pour devenir le milieu total de la vie. C'est ce que résume l'entretien de lundi.am : « L'on passe d'une phase de domination formelle, où la figure de l'ouvrier constituait, avec l'organisation en partis, la figure incarnée de l'antagonisme, à une phase de domination réelle, c'est-à-dire ce moment où toute la vie physique et sociale est soumise au besoin de la valorisation. »

La charge polémique de cette périodisation est explicite dans « Transition » (1970, avec Gianni Collu) : « Toute autre périodisation du procès d'autonomisation de la valeur — capitalisme de libre concurrence, monopolistique, d'État, bureaucratique, etc. — abandonne le domaine de la théorie du prolétariat, c'est-à-dire de la critique de l'économie politique, et prend part au vocabulaire de la praxis de la social-démocratie ou à l'idéologie léniniste codifiée par le stalinisme. » Il faut comprendre qui est visé : tout le débat d'après-guerre sur la « bureaucratie » et le « capitalisme d'État » — celui des trotskistes, mais aussi de Socialisme ou Barbarie. Pour Camatte, ce débat prend les conséquences pour les causes : théoriser la bureaucratie comme nouvelle classe dominante, c'est croire que le problème est de savoir qui gère, alors que le problème est le capital lui-même, quelle que soit sa gestion. Corriente le résume : concevoir le dépassement du capitalisme « comme un procès essentiellement politique pour lequel le problème central était celui de l'organisation », c'est déjà avoir perdu.

Les cinq conséquences (pourquoi c'est la matrice de tout)

Une fois posée la domination réelle, tout le reste de la constellation s'en déduit, et il vaut la peine de suivre les déductions une à une.

Première conséquence : la fin du sujet ouvrier. Si le capital a tout refaçonné, l'ouvrier n'est plus l'extériorité antagonique : il est du « capital variable » — un rouage payé du système, dont les luttes salariales font partie de la régulation. D'où la position de Camatte (1971), qui choque encore : « il ne s'agit pas de prendre parti pour l'un ou l'autre des pôles [capital/travail], mais de les détruire tous deux. Dans ce sens, l'autonomisation de la classe ouvrière est une revendication vide de sens si elle ne se pose pas en perspective de son abolition. » Le travail n'est pas le bon camp contre le capital : ce sont les deux faces du même rapport.

Deuxième conséquence : l'antagonisme se déplace dans le sujet. C'est l'apport propre de Cesarano : si la prolétarisation est universelle, « le front de la lutte des classes passe désormais à l'intérieur de la personne » — chacun est à la fois dépossédé et collaborateur, et le champ de bataille devient l'intériorité elle-même.

Troisième conséquence : la théorie des rackets. Toute organisation qui se constitue dans le milieu de la domination réelle en reproduit la forme — communauté illusoire, rivalité mimétique, épuration. Voir Jacques Camatte, « De l'organisation ».

Quatrième conséquence : la fin de la politique. En domination formelle, la politique servait de médiation entre des forces sociales réelles ; en domination réelle, elle devient du théâtre — « la politique comme instrument de médiation du despotisme du capital disparaît » (Cesarano/Collu). La démocratie participative n'est que « l'envers de la violence brute des nouvelles restructurations » ; le peuple consulté est « toujours plus le capital en personne », un « pantin qui parle avec la voix et couvre les mains du ventriloque ».

Cinquième conséquence : la bifurcation stratégique — et le désaccord d'horloge. Si tout cela est vrai, que faire ? La réponse dépend d'une question de datation : le processus est-il achevé ? Camatte tenait la domination réelle pour pratiquement accomplie — d'où sa conclusion : il n'y a plus rien à retourner de l'intérieur, il faut quitter ce monde. Cesarano pensait au contraire, en 1972, que la domination sur le corps n'en était encore qu'à sa phase formelle — lundi.am le rappelle : « il supposait que dans les années 1970, cette domination de l'intériorité n'en était qu'à une phase de "domination formelle", ce qui laissait effectivement un écart, une chance ». Toute la divergence entre l'exode camattien et l'insurrection cesaranienne tient dans ce désaccord d'horloge. Et lundi.am pose la question qui nous revient : « On peut se poser légitimement la question de savoir si les délires transhumanistes et la "révolution" numérique n'ont pas définitivement achevé cette colonisation, et si donc nous n'en sommes pas désormais au stade de la "domination réelle" du capital sur le corps. »

Controverses

Trois objections sérieuses, à connaître avant tout usage du concept.

Le binarisme. Une périodisation en deux temps pousse à transformer une tendance en état accompli, et à dater trop tôt la clôture. La revue anglaise Aufheben (« Théorie de la décadence ou décadence de la théorie », 1994) note que la décennie italienne 1969-1979 — la plus grande vague de luttes de l'Occident d'après-guerre, survenue après que Camatte eut déclaré le prolétariat absorbé — « a mis en relief les limites » de toutes les théories en présence, celles du parachèvement comprises. Si la domination réelle était accomplie, les vagues de 1969, 1977, 1995, 2011 ou 2018 seraient inexplicables.

Le fétichisme non réalisable. C'est la version conceptuelle de la même objection (Rovatti, Holloway — détaillée dans Détracteurs et critiques) : l'autonomisation du capital est une tendance contradictoire, qui ne peut jamais s'achever, parce que le capital reste suspendu au travail vivant et à la lutte. Il faut donc toujours dire : domination réelle tendancielle, jamais accomplie. Cette simple correction de modalité sauve le concept en le rouvrant.

L'usage inflationniste. Le couple sert aujourd'hui à tout périodiser — chez les négristes, dans la critique de la valeur, chez Théorie Communiste — au risque de perdre sa précision d'origine. Il faut se rappeler que chez Marx il s'agit du procès de travail, et que l'extension à « la société entière » est une décision théorique de Camatte, féconde mais qu'il faut assumer comme telle au lieu de l'attribuer à Marx.

Il faut enfin signaler la postérité en miroir : le post-opéraïsme de Negri utilise la même notion de subsomption réelle mais en tire la conclusion inverse — l'intégration totale du travail social rendrait le communisme immanent (le « général intellect », la multitude). Deux lignées ennemies sont sorties du même chapitre inédit de Marx ; voir Pôles opposés.

Citations

  • « Le point de départ de la critique de la société du capital actuelle doit consister en la réaffirmation des concepts de domination formelle et réelle comme phases historiques du développement capitaliste. » — Camatte, « Transition », 1970
  • « Toute la vie physique et sociale est soumise au besoin de la valorisation. » — entretien lundi.am
  • « La démocratie participative et sociale est l'envers de la violence brute des nouvelles restructurations du capitalisme. » — ibid.
  • « Il ne s'agit pas de prendre parti pour l'un ou l'autre des pôles, mais de les détruire tous deux. » — Camatte, 1971

Concepts liés

  • Anthropomorphose du capital — ce que devient le capital en domination réelle (un quasi-sujet)
  • Communauté du capital (communauté matérielle) — ce que devient la société (une communauté de substitution)
  • Utopie du capital — ce que devient l'idéologie (l'autocritique régulatrice)
  • Capital fictif et crédit de sens — ce que devient l'économie (la promesse)
  • Programmatisme / communisation — la reprise par Théorie Communiste : l'époque où la révolution pouvait être l'affirmation de la classe (programmatisme) contre l'époque où elle ne peut être que son abolition (communisation) ; c'est la périodisation camattienne, historicisée et débarrassée de l'essence.

Articulation au corpus MISSILES

Le concept est le pivot d'une thèse possible pour le livre : le cloud state comme troisième moment de la subsomption. Premier moment : le capital s'empare du travail (formelle). Deuxième : il refaçonne le travail et la société (réelle). Troisième : il subsume la cognition elle-même — le langage (modèles de langage), la perception (vision par ordinateur), la décision (algorithmes de ciblage, Palantir), l'anticipation (modèles prédictifs). Ce que Cesarano appelait « conquérir à l'intérieur du corps de l'espèce l'espace conquis à l'extérieur » et « trouver dans l'intimité des corps la dernière qualité à convertir en quantité » reçoit ici sa forme technique achevée. L'avantage de ce cadre sur ses concurrents (biopolitique foucaldienne, « capitalisme de surveillance » à la Zuboff) : il ancre le phénomène dans la valorisation — la subsomption de la cognition n'est pas une dérive autoritaire qu'une bonne régulation corrigerait, c'est la poursuite logique de l'extraction de valeur quand le travail vivant devient marginal. Et le désaccord d'horloge entre Camatte et Cesarano se repose à l'identique aujourd'hui : la subsomption cognitive est-elle accomplie (la critique arrive trop tard) ou encore formelle (la fenêtre est ouverte) ? Le pari du livre devrait être le pari cesaranien, avec cet indice : tant que le processus se présente comme utopie (promesses de l'AGI, bulle IA), c'est qu'il n'est pas accompli — on ne promet que ce qu'on ne tient pas encore.


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