Bordiga-Cesarano-Camatte-LuddCamatteAnthropomorphose du capital 1

Pour situer d'emblée

« Anthropomorphose » : le mot est forgé sur le grec anthropos (homme) et morphè (forme) — littéralement, la prise de forme humaine. L'anthropomorphose du capital désigne donc le moment où le capital devient homme : où il cesse d'être une chose extérieure (des usines, de l'argent, des machines) pour prendre forme humaine — investir les individus de l'intérieur, penser par leurs têtes, désirer par leurs désirs. Et le mouvement est à double sens : pendant que le capital devient homme, l'homme devient capital — chacun se met à se gérer, se valoriser, s'investir comme un petit capital sur pattes. La définition la plus claire est dans l'entretien de lundi.am : « Le capital devient homme (littéralement, prend la forme de l'homme) en cela qu'il investit l'homme d'une vision économique du monde. Le capital s'anthropomorphisant devient ainsi nature, et produit l'homme à son image. » L'intuition peut sembler spéculative ; on va voir qu'elle repose sur un mécanisme économique précis, et qu'elle décrit avec cinquante ans d'avance des choses très concrètes — l'entrepreneur de soi, le profil numérique, et jusqu'à l'IA générative.

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Le mécanisme, pas à pas

Pour comprendre comment le capital peut « devenir homme », il faut repartir de ce qu'il est chez Marx. Le capital y a deux visages. D'un côté, il est substance : de la valeur accumulée, c'est-à-dire du temps de travail humain cristallisé — la valeur d'une marchandise étant déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production (c'est la « loi de la valeur »). De l'autre côté, il est sujet : Marx le définit dans les Grundrisse comme « valeur se valorisant » (sich verwertender Wert) — une valeur qui se met elle-même en mouvement pour s'accroître, comme si elle avait une volonté propre. Tant que règne la loi de la valeur, ces deux visages se tiennent : le capital a beau se comporter comme un sujet, il reste ancré dans le travail humain, qui est sa source, sa mesure et donc sa limite interne — pas de valeur sans travail vivant.

L'anthropomorphose advient, selon Camatte, quand cet ancrage saute. Le vecteur de la rupture est le capital fictif — le capital de crédit et de spéculation, qui ne représente pas du travail déjà accompli mais des droits sur du travail futur (voir la fiche Capital fictif et crédit de sens). Par lui, dit Camatte dans une formule à déplier, « le capital ne se saisit plus seulement en tant que substance, comme temps de travail socialement nécessaire à la création de valeur, mais aussi comme sujet, comme valeur se valorisant sans l'action des hommes eux-mêmes. Le capital s'est échappé de la valeur. » Comprendre : la Bourse monte sans que personne ait produit quoi que ce soit ; la richesse s'engendre — en apparence — par pure anticipation ; le capital semble s'être affranchi de sa vieille dépendance au travail, donc de l'homme, qui était sa limite.

C'est ici que Camatte convoque Hegel, dans un passage qui joue sur le double sens du mot « spéculation » — financière et philosophique : « Le développement du capital fictif s'accompagne du triomphe de la spéculation. Chez Hegel le moment spéculatif est celui où il y a reconstitution de ce qui a été dissocié, le moment où le concept lui-même crée le positif. C'est la production de la réalité par le concept quand il n'y a plus rien en dehors comme présupposition sinon le concept lui-même. » Chez Hegel, le sommet de la philosophie est le moment où le concept ne se contente plus de refléter la réalité mais la produit. Camatte retourne ironiquement cette gloire philosophique : c'est le capital fictif qui réalise le programme de l'idéalisme absolu — une représentation (des chiffres, des titres, des anticipations) qui produit la réalité au lieu de la refléter. « La réalité devient production du capital, elle devient fictive. »

Une fois le capital « échappé », il ne lui reste qu'à occuper la place vacante de l'homme. D'où la formule sur la perte totale : « L'homme s'est complètement perdu et lorsqu'il croit se retrouver dans des représentations antagonistes, il se fait encore absorber par son ennemi qui est devenu miroir de toutes les représentations, qui est devenu mythe. » La phrase est vertigineuse et il faut la peser : même la révolte est désormais un produit du miroir — la contre-culture, la transgression, l'« alternatif » sont des offres du même catalogue. C'est la radicalisation du concept debordien de spectacle : chez Debord, le spectacle est encore une représentation séparée de la vie, qu'on peut donc lui opposer ; chez Camatte, le miroir n'est plus devant l'homme, il est en lui.

Dernier élément du dispositif, contre-intuitif et capital : l'anthropomorphose ne produit pas que de l'atomisation. « Contrairement à ce que l'on peut penser premièrement, il ne produit pas seulement une atomisation des sujets, une destruction des liens traditionnels comme la famille, mais crée également une forme de communauté — il se produit comme seconde nature. Le capital est devenu la communauté que les hommes ont perdue » (entretien lundi.am). Le capital ne se contente pas de casser les liens : il en vend de nouveaux, à sa marque. C'est le pont vers Concept — Communauté matérielle et anthropomorphose du capital.

La version de Cesarano : plus concrète, et retournée en arme

Cesarano reprend intégralement le concept — Wajnsztejn confirme la dette : « nombre de thèses de Cesarano (anthropomorphose du capital, idée de machine-capital, parachèvement du capital) sont bien inspirées de Camatte et d'Invariance » — mais il lui fait subir deux transformations.

Première transformation : il le concrétise, en le faisant descendre dans la psychologie quotidienne. Sa formulation d'Apocalypse et révolution (§47-48) est plus incisive que celle de Camatte parce qu'elle montre le mécanisme à l'échelle de l'individu : le capital fonde « toute "personnalité" à l'image d'une entreprise, la lançant dans la circulation apoplectique du crédit, là où il n'y a pour circuler que la généralité du non-avoir. Le capital qui se fait homme fait de chaque homme le capital, de toute vie l'entreprise de la valeur, de chaque "personne" une firme débitrice en permanence de son sens, créditrice en permanence du non-sens généralisé. […] L'anthropomorphose du capital recompose à l'intérieur de la "personnalité" le procès de la valorisation. » Il faut s'arrêter sur l'image de la « firme débitrice de son sens » : chaque personne devient une petite entreprise qui doit en permanence prouver sa valeur, justifier son existence, rembourser en performances le crédit d'attention qu'on lui fait. Le §49 nomme ce sujet : « L'Ego-valeur, qui devient petite entreprise opérant sur le marché selon le schéma classique de la loi de la valeur (échange de pseudo-équivalents), est le sujet de l'ultime utopie "proudhonienne" du capital, la société du libre-marché de la survie. » Nous sommes en 1972 : l'« entrepreneur de soi » que Foucault décrira en 1979 comme figure du néolibéralisme est déjà là, déduit non de la gouvernementalité mais de la théorie de la valeur.

Seconde transformation : il inverse la conclusion stratégique. Chez Camatte, l'anthropomorphose est un constat de clôture : le capital a gagné, il faut sortir. Chez Cesarano, elle est un champ de bataille : la communauté produite par le capital est « un misérable collage qui produit un effet de miroir, appelé à être détruit ». Sa raison de fond : le collage ne peut pas tenir, parce que ce qu'il recouvre insiste. La Chronique d'un bal masqué (1974, §13) le dit en une phrase-ressort : « au fur et à mesure que dans toute forme de ce qui existe se réalise un moment de la valeur autonomisée, au fur et à mesure que l'anthropomorphose du capital met en scène une "humanité" de robots, ce qui lui est irréductiblement étranger s'insurge pour la combattre. » Et Apocalypse et révolution renverse le tableau final : « sur le monde en train de mourir, le monde se profile comme immédiatement possible ; sur l'espèce qui se meurt, l'espèce émerge comme totalité dans l'être ». Même concept, deux pentes : chez Camatte l'anthropomorphose clôt (d'où l'exode), chez Cesarano elle exaspère la contradiction (d'où l'insurrection). Toute la postérité du concept se distribue entre ces deux pentes.

Citations

  • « Le capital ne craint plus les utopies, il tend même à les produire. » — Camatte. La phrase-clé du dispositif : le futur, « qui était jadis une arme dans les mains des révolutionnaires », est passé du côté du capital.
  • « Le capital qui se fait homme fait de chaque homme le capital, de toute vie l'entreprise de la valeur. » — Cesarano, §47-48
  • « L'homme s'est complètement perdu et lorsqu'il croit se retrouver dans des représentations antagonistes, il se fait encore absorber par son ennemi qui est devenu miroir de toutes les représentations. » — Camatte
  • « La réalité devient production du capital, elle devient fictive. » — synthèse de l'entretien lundi.am

Concepts liés

  • Concept — Domination formelle et domination réelle — la condition historique : l'anthropomorphose est ce qui arrive au capital une fois la domination réelle installée
  • Capital fictif et crédit de sens — le véhicule économique de l'échappée
  • Concept — Communauté matérielle et anthropomorphose du capital — le résultat social
  • Concept — Utopie capitale / Utopie du capital — la forme idéologique
  • Sujet automate (Moishe Postone) — le parallèle le plus rigoureux : ce théoricien américain de la « critique de la valeur » a développé indépendamment, dans Time, Labor and Social Domination (1993), l'idée que le capital est le véritable Sujet (au sens hégélien) de la société moderne. Différence décisive : Postone maintient que la loi de la valeur continue de fonctionner (c'est sa contradiction qui travaille la société), là où Camatte la déclare dépassée.
  • Spectacle (Debord) — le concept que l'anthropomorphose radicalise : de la représentation séparée à la production de la réalité même.

Controverses

L'objection centrale — développée dans Détracteurs et critiques — porte le nom de fétichisme non réalisable. Rappel : le fétichisme chez Marx est le mécanisme par lequel les rapports entre les hommes prennent l'apparence de rapports entre des choses. L'objection, formulée par Rovatti et reprise par Corriente : Camatte confond l'apparence d'autonomie du capital avec une autonomie réelle. Le capital ne peut jamais s'affranchir réellement du travail vivant et de la lutte, il ne peut que le paraître ; en prenant cette apparence pour un fait accompli, Invariance « fait d'une tendance contradictoire un fait avéré ». Brassier ajoute l'objection symétrique : si le capital avait vraiment tout absorbé, l'« humanité » qui resterait à sauver serait une pure abstraction.

La défense possible dissocie deux niveaux. L'ontologie camattienne est indéfendable : le capital n'est pas réellement un sujet pensant. Mais la phénoménologie est robuste : le capital se comporte comme un sujet anthropomorphe, et les hommes se comportent comme ses organes — et la période 1980-2025 l'a spectaculairement confirmée : financiarisation, plateformes, IA, autant de dispositifs qui parlent, anticipent, décident, et auxquels les sujets remettent leur substance. Le concept survit à son ontologie, comme description d'une tendance qui gagne sans jamais pouvoir gagner tout à fait.

Articulation au corpus

Trois applications actuelles. L'IA générative comme anthropomorphose au sens propre : un capital qui prend forme humaine — qui parle, écrit, montre un visage — est désormais une architecture technique commercialisée ; le « miroir de toutes les représentations » où l'homme « croit se retrouver » décrit littéralement le grand modèle de langage, entraîné sur la totalité des représentations humaines. L'Ego-valeur comme théorie du profil : la « firme débitrice en permanence de son sens » décrit le sujet des réseaux sociaux, endetté en visibilité, sommé de se valoriser sur le « libre-marché de la survie » attentionnelle. La guerre algorithmique comme anthropomorphose armée : quand le ciblage létal est produit par le capital-représentation, le « travail mort » de Marx ne se contente plus de commander le travail vivant — il décide de la mort.

Note sur cette copie

Version condensée, réécrite pour ce cours, de la fiche MISSILES/Corpus/Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Camatte/Anthropomorphose du capital.md. Pour l'appareil de sources complet (backlinks Dataview, bibliographie détaillée), consulter la fiche d'origine.

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