Auteur — Jacques Camatte
Jacques Camatte (1935-2025)
Professeur de sciences naturelles à Toulon puis Rodez, mort le 19 avril 2025 à 90 ans. Le pivot de la constellation : c'est par lui que Bordiga arrive à la génération 68, et c'est chez lui que s'opère la bascule — de la classe à l'espèce.
Repères
- 1953. À 17 ans, lycéen à Marseille, il rencontre le milieu bordiguiste par l'ouvrier italien émigré Otello Ricceri. Bordiga lui donne une position tenable sur la guerre (ni camp ni Résistance) et sur la décolonisation.
- 1961-66. Rédige Capital et Gemeinwesen, exégèse du chapitre VI inédit, relue par Bordiga. 1966 : rupture avec le Parti communiste international, jugé activiste ; lettre à Bordiga restée fameuse.
- 1968. Fondation d'Invariance — le titre est un manifeste : fidélité au Bordiga théoricien contre les épigones militants (Dangeville, parti en même temps, fonde Le Fil du temps).
- 1969-72, la série qui compte. « De l'organisation » (avec Gianni Collu) : sous la domination réelle, toute organisation devient racket ou secte — le groupe autour de la revue est dissous. Extension de la subsomption réelle à la société ; le capital comme communauté matérielle ; le capital devenu représentation. Invariance publie aussi la Gauche allemande, Bordiga traduit, et influence de manière déterminante le courant radical italien.
- 1973-80. « L'errance de l'humanité », Ce monde qu'il faut quitter : abandon de la théorie du prolétariat — la classe est intégrée, la révolution sera une rupture d'espèce ou ne sera pas. « Le capital contraint les hommes à être humains. » Dérive vers le naturisme, l'inversion, la « communauté-parti ».
- 1982-88. Les textes sur le révisionnisme — le point noir, à instruire sans détour : voir séquence 6 du 00.Cheminement et la section 12 de Time is an Invention of Men Incapable of Love.
- 1989-2025. « Émergence et dissolution » : le programme en dix points de régénération de la biosphère ; Homo Gemeinwesen ; le site web rudimentaire tenu jusqu'au bout ; les « révoltes passives » (Thunberg) comme signes.
Les idées-forces
- Le racket — voir Concept — Racket : la forme-organisation elle-même est capturée par le capital. Position d'une efficacité destructrice réelle (Santini la tient pour co-responsable de la dispersion d'avant 1977).
- Domination réelle sur la société — voir Concept — Domination formelle et domination réelle : l'extension décisive, et contestée.
- Communauté matérielle et anthropomorphose — voir Concept — Communauté matérielle et anthropomorphose du capital : le capital devient le rapport social lui-même, puis prend forme humaine.
- Échappement du capital — voir Concept — Échappement du capital : devenu représentation, le capital rompt sa dépendance envers la production et les hommes.
- L'émergence : la sortie ne viendra pas d'une lutte mais d'une désaffection — un devenir-autre de l'espèce. C'est le point où beaucoup décrochent, et où Endnotes tente le sauvetage démographique (baisse mondiale de la fécondité comme « émergence » effective).
Lire
- « De l'organisation » — court ; à lire avec le contre-feu de Santini (chap. 11 de Apocalypse et survie — Francesco Santini).
- « L'errance de l'humanité » (1973) — le texte-charnière.
- « Bordiga et la passion du communisme » — Camatte lecteur de son maître.
- La bibliographie intégrale, avec traductions et originaux téléchargeables, est sur ilcovile.it (section Camatte) ; le fonds anglais sur libcom.org (tag Invariance).
- Dans le corpus : Time is an Invention of Men Incapable of Love — le bilan d'ensemble, avec ma synthèse et mes objections.
Vigilance
Trois choses. (1) Ne pas lire le Camatte tardif dans le jeune : en 1969 il est encore marxiste strict — la périodisation par séries d'Invariance est essentielle. (2) Temps critiques a raison de rappeler qu'on ne peut pas le fondre avec Cesarano : Camatte quitte le conflit, Cesarano le garde. (3) Le dossier 1982-88 interdit toute lecture dévote ; il faut décider soi-même si le mécanisme théorique qui y mène (reductio ad revolutionem) contamine le reste, et jusqu'où.
L'organisation, le racket, la bande : le texte central
Il faut isoler ce dossier du reste, parce qu'il porte un texte précis, daté, qu'on peut lire en une demi-heure et qui a eu des effets pratiques immédiats — dissoudre un groupe réel — avant de devenir une théorie générale.
Le texte fondateur : « De l'organisation »
C'est une lettre, datée du 4 septembre 1969, adressée aux camarades qui commençaient à se constituer en groupe autour de la revue Invariance elle-même. Camatte et Gianni Collu y répondent par une dissolution préventive : la lettre, republiée en 1972 avec une préface qui le confirme, « permit la dissolution du groupe qui tendait à se former sur les positions exposées dans la revue Invariance ». Ce point biographique change la lecture du texte : ce n'est pas un traité abstrait sur les organisations des autres, c'est un autoportrait refusé — Camatte s'applique le diagnostic à lui-même avant de l'appliquer à qui que ce soit.
La thèse tient en une phrase, devenue la formule la plus citée de tout le corpus camattien : « Le capitalisme est donc le triomphe de l'organisation et la forme de celle-ci est la bande : c'est le triomphe du fascisme. » Trois termes à ne pas laisser filer. L'organisation n'est pas ici un moyen neutre que la révolution pourrait retourner à son profit — c'est la forme que prend le capital lui-même une fois qu'il a subsumé la société (Concept — Domination formelle et domination réelle). La bande est le nom que prend cette organisation dès qu'elle cesse d'être une communauté réelle et devient un groupe fermé, hiérarchisé autour d'un noyau qui capitalise l'adhésion des autres. Et le mot fascisme n'est pas une insulte de circonstance : Camatte l'emploie au sens structurel — la discipline de bande, l'exigence de pureté militante, le culte du chef, quel que soit le drapeau sous lequel cela se présente.
D'où la généralisation qui a fait scandale : le racket n'est pas un accident du capitalisme occidental, il est partout où il y a organisation constituée. « Ainsi aux États-Unis, on a le racket à tous les niveaux ; il en est de même en URSS. » La formule vise juste ce que la théorie du « capitalisme bureaucratique hiérarchisé » manque : elle traite le pouvoir soviétique comme une pyramide formelle, alors que Camatte y voit une bande — « un organisme informel », tenu par la loyauté de clan et la peur, pas par l'organigramme. Trois figures de la bande se dessinent en creux du texte, et il vaut la peine de les nommer séparément pour ne pas les confondre : la bande d'affaires — l'entreprise moderne, dont le racket est la forme économique nue ; la bande de délinquants — la révolte individuelle récupérée en gang, qui retourne contre l'extérieur la violence qu'elle ne peut plus retourner contre le système (le lien avec le comontisme, voir Auteur — Ludd et le courant radical, est direct : Camatte écrit avant que le comontisme ne le vérifie en pratique) ; et la bande politique — le parti, le groupuscule, l'organisation qui prétend représenter ou incarner le prolétariat à sa place, et qui, ce faisant, se substitue à lui exactement comme un racket se substitue à la communauté qu'il prétend protéger.
Le texte est traduit en anglais sous le titre On Organisation (accessible via libcom.org et l'archive Marxists ; l'original français circule sur dndf.org) ; une traduction allemande récente (2024) en a fait un objet de discussion dans les milieux anarchistes germanophones.
D'où vient le concept : Horkheimer et la théorie critique du racket
Camatte ne part pas de rien. Le mot « racket » a une préhistoire théorique qu'il faut connaître pour mesurer ce que Camatte garde et ce qu'il change. À la fin des années 1930 et au début des années 1940, autour de Felix Weil et surtout de Max Horkheimer, l'École de Francfort avait ébauché une théorie du racket comme théorie de la société tout entière : le racket y était pensé comme la forme fondamentale de la domination — une société de classes serait, au fond, un ensemble de rackets concurrents, chacun organisant la protection de ses membres contre les autres bandes et contre l'extérieur, sur le modèle du gang plutôt que sur celui de la classe au sens marxien classique. Le projet n'a jamais été achevé : il est resté fragmentaire, dispersé dans quelques essais courts et des mentions marginales, et l'intérêt de la Théorie critique pour le concept s'est éteint dans sa phase tardive.
Camatte reprend le mot, mais pas le projet. Là où Horkheimer voulait faire du racket le point de départ d'une théorie sociale complète (toute société lue comme système de rackets), Camatte l'utilise plus étroitement, comme outil de critique concrète des dynamiques de groupe — un instrument pour diagnostiquer ce qui arrive à une organisation donnée, pas pour refonder l'analyse de la société entière. La lecture critique la plus fine de cet écart (formulée dans les milieux qui ont retraduit et commenté « De l'organisation » en allemand) note ce qui se perd dans le passage : chez Horkheimer, le racket implique un conflit constitutif entre bandes rivales — c'est ce conflit, précisément, qui fait tenir le concept comme théorie sociale. Camatte, en resserrant le racket sur la critique du groupe militant, risque de perdre cette dimension conflictuelle et de traiter le racket comme un diagnostic moral (la bande est mauvaise, il faut la fuir) plutôt que comme une théorie des rapports de force entre bandes. C'est exactement l'angle que reprendra, cinquante ans plus tard, la critique de Théorie Communiste (voir plus bas).
Le prolongement : « Transition »
Un texte compagnon, moins cité mais nécessaire pour comprendre la suite pratique de la lettre de 1969 : « Transition », éditorial de la revue Invariance (Série I, n°8, 1969), où Camatte tire la conséquence positive de la dissolution qu'il vient de prononcer. La tâche théorique, y écrit-il en substance, n'est pas d'être l'organe d'un groupe — formel ou informel, peu importe — mais de combattre les « fausses théories » où qu'elles se trouvent. Les groupuscules concurrents de l'ultragauche de l'époque y sont traités comme des bandes rivales, unies entre elles par un seul dénominateur commun : la « divinisation du prolétariat » — l'incantation d'une classe dont la conscience et la mission sont proclamées plutôt qu'établies. C'est le geste qui prépare directement la rupture de 1973 (« L'errance de l'humanité ») : si même l'invocation théorique du prolétariat peut fonctionner comme un racket rhétorique — un mot de passe qui dispense d'analyser —, alors la sortie de la théorie du prolétariat n'est plus une trahison, c'est la suite logique du diagnostic de 1969.
Les critiques : Corriente et Théorie Communiste
Deux lectures secondaires éclairent la portée et les limites du dossier, et il faut les lire l'une contre l'autre.
Federico Corriente, dans son long essai de présentation Jacques Camatte et « le chaînon manquant » de la critique sociale contemporaine (2015, traduit et diffusé par dndf.org), explique d'abord pourquoi ce dossier a valu à Camatte un silence si tenace dans les décennies qui ont suivi : personne n'aime lire que son organisation est un gang. Il montre ensuite le mouvement propre de la généralisation camattienne — le glissement du racket comme diagnostic ponctuel (telle organisation, à tel moment) vers le racket comme destin structurel de toute organisation constituée, indépendamment même de son rapport à la lutte des classes. C'est cette généralisation qui rend le concept si puissant comme grille de lecture (voir Concept — Racket pour son usage critique complet) et si difficile à limiter une fois qu'on l'a adopté : si toute organisation devient racket par construction, plus aucune forme organisationnelle n'échappe au verdict, et la théorie se retrouve sans réponse pratique — le problème identifié dans Détracteurs et critiques à propos du coût de la dissolution de Ludd et d'Invariance.
Théorie Communiste (le reproche circule via dndf.org et les débats internes à la mouvance communisatrice) va plus loin dans la mise en cause : Camatte aurait confondu deux choses distinctes — la critique légitime du programmatisme (l'idée que la classe ouvrière pourrait s'affirmer comme classe dans la durée, construire son parti, accumuler ses forces jusqu'à la victoire) et la thèse beaucoup plus forte de la disparition définitive de la lutte de classes elle-même. En confondant les deux, Camatte en vient à psychologiser ce qui devrait rester une analyse politique : la dynamique de groupe (rivalité, hiérarchie, capitalisation du prestige) est réelle et documentée, mais elle ne suffit pas à expliquer pourquoi une organisation échoue ou réussit — il faudrait aussi, et Camatte s'en dispense, analyser sa position dans le rapport de classe réel. C'est très exactement l'écart entre domination réelle tendancielle et domination réelle accomplie que pointent Rovatti et Holloway (Détracteurs et critiques) : traiter le racket comme un fait psychologique universel plutôt que comme une tendance à vérifier cas par cas.
L'actualisation : les bandes-racket aujourd'hui
Le concept n'est pas resté enfermé dans les années 1970. Temps critiques l'a repris directement pour lire le paysage politique contemporain : après l'effondrement du bloc soviétique et la reconversion des anciens partis fascistes en droite populiste, les anciens groupes politiques d'extrême droite et d'extrême gauche se seraient réduits à des pratiques de racket appliquées au champ politique — des « bandes-racket » qui se concurrencent de façon quasi clientéliste, dans un climat où la ligne de classe s'efface au profit d'un affrontement bande contre bande. Le cas limite qu'ils examinent est instructif pour la méthode : les Black Blocs échappent-ils à l'accusation ? Leur réponse : oui, précisément parce que ces regroupements, mouvants et organisés pour des tâches concrètes, fuient l'organisation au sens politique du terme — le centralisme, la rigidité bureaucratique, la dépendance à des chefs — qui définit le racket chez Camatte. Le critère de démarcation reste donc opérant cinquante ans après : ce qui fait le racket n'est pas le regroupement en soi, c'est sa fermeture hiérarchique et sa capitalisation d'un territoire ou d'une identité contre les bandes rivales.
Pourquoi ce dossier compte pour le cours
Ce texte de 1969 est la charnière silencieuse entre deux moments déjà traités : c'est lui qui donne son contenu exact au racket convoqué en séquence 2 du 00.Cheminement au moment de la dissolution du groupe Invariance ; c'est lui, via « Transition », qui prépare la sortie de la théorie du prolétariat de 1973 ; et c'est son défaut identifié par Théorie Communiste — la psychologisation d'un problème politique — qui rejoint, en séquence 6, l'objection générale sur le « parachèvement » : un diagnostic juste sur les dynamiques de groupe, mais poussé jusqu'à l'impossibilité pratique de toute organisation, laisse la théorie sans réponse au moment précis où elle en aurait le plus besoin — 1977, pour le courant radical italien qui l'avait pris au mot.