Apocalypse et survie
Réflexions sur Critique de l'utopie capitale de Giorgio Cesarano et sur l'expérience du courant communiste radical en Italie
Apocalypse et survie
Réflexions sur l'ouvrage Critique de l'utopie capitale de Giorgio Cesarano et sur l'expérience du courant communiste radical en Italie
Francesco Santini — juillet 1994
1. Introduction
La publication des Œuvres complètes de Giorgio Cesarano, qui a débuté à l'été 1993 avec la parution de la première édition intégrale de Critique de l'utopie capitale, est le fruit du travail d'un groupe de personnes qui s'inspirent directement de cette « critique radicale » dont Cesarano lui-même fut l'un des protagonistes.
En 1983, un groupe de camarades issus du « courant radical » fonda l'Accademia dei Testardi, qui publia entre autres trois numéros de la revue Maelström. Ce noyau, qui existe toujours, entreprit un bilan de sa propre expérience révolutionnaire — mené à bien seulement en partie — qui constitue un précédent idéal pour l'activité que nous menons en rééditant les œuvres de Giorgio Cesarano et en les accompagnant de la discussion dont sont issues les interventions rassemblées dans le présent recueil1.
Dans ce texte, nous nous proposons de replacer l'activité de Cesarano dans son contexte historique, en contribuant à une délimitation critique du milieu collectif dont il faisait partie. Ceci afin de mieux nous situer dans le présent, en clarifiant notre rapport à l'expérience révolutionnaire du passé récent — arme théorique nécessaire pour affronter la situation qui nous entoure, laquelle exige la capacité de résister et de durer dans des conditions globalement hostiles, à certains égards comparables à celles qu'affrontaient les révolutionnaires au début des années 70.
La réédition de textes de cette période revêt une importance bien précise dans la discussion que nous menons actuellement au Centre d'initiative Luca Rossi2 et dans le rapport que nous entendons établir avec les forces révolutionnaires — d'ailleurs très limitées — qui nous entourent. D'une part, comme nous l'avons dit, nous nous inspirons directement des expressions théoriques centrales de la dernière période de conflit social aigu dans notre pays (la décennie du prétendu « Mai rampant », de 1968 à 1978). D'autre part, nous n'entendons revendiquer aucune continuité historique inexistante : le « courant radical » a atteint l'apogée de sa participation directe au mouvement révolutionnaire entre 1968 et 1970 ; par la suite, il a tant souffert du reflux social qu'il s'est affaibli au point de ne pas savoir tirer parti de l'occasion offerte par l'explosion inattendue de 1977, ni de se remettre de cet échec. C'est pourquoi les contenus qu'il a développés au cours de sa brève histoire doivent être étudiés, intégrés et approfondis, notamment afin de donner à son apport une délimitation historique définitive. Même si le bilan de cette expérience critique est pour nous, aujourd'hui, largement positif, il faut solder les comptes du passé. L'horizon historique qui s'offre à nous a tellement changé par rapport aux années soixante et soixante-dix que l'expérience révolutionnaire de l'époque est désormais « historique ».
2. Le « courant radical » et le suicide de Giorgio Cesarano
Le lecteur de Critique de l'utopie capitale ne peut manquer d'être frappé par le suicide de Giorgio Cesarano, à quarante-sept ans, alors même qu'il luttait pour donner naissance à son œuvre majeure. Au moment de son suicide, son activité théorique battait son plein. Sa recherche était en cours et fut brutalement interrompue par la mort, alors que de vives polémiques faisaient rage et que des collaborations fructueuses ainsi que de nouvelles rencontres étaient encore possibles. L'année 1977 approchait à grands pas et Cesarano entrevoyait déjà la possibilité d'un compromis « pratique » personnel, qui lui aurait ouvert les portes de l'action, dont il ressentait un besoin plus urgent encore que celui de la communication théorique. Depuis quelque temps déjà, il participait à Puzz — journal publié par le noyau informel Situazione Creativa de Quarto Oggiaro — et comptait poursuivre et approfondir cette collaboration.
Au printemps 1975, les jeunes de Quarto Oggiaro étaient déjà engagés dans les affrontements de rue, aux côtés d'une Autonomia Operaia naissante : à Milan, les barricades refaisaient leur apparition, ne fût-ce que pour quelques jours. Tout au long de 1975 et de 1976, on assista à plusieurs reprises à des rassemblements spontanés de « radicaux », qui constituaient déjà une référence pour de nombreux petits journaux parus à cette époque dans diverses villes d'Italie. Aux vétérans du long cycle de luttes des années soixante s'ajoutait enfin un bon nombre de jeunes ; le « courant radical » se faisait à nouveau entendre, attirant par ailleurs de nombreux dissidents de l'Aut. Op., de l'université, des assemblées et des places ; à la veille de 1977, il s'apprêtait à redevenir une présence critique centrale, appuyée sur un vaste réseau de contacts.
Dans ce contexte globalement très favorable, Cesarano en percevait les limites : la croissance numérique ne s'accompagnait pas d'une croissance théorique et critique. S'il avait été possible de la mener à bien et de la diffuser à temps, Critique de l'utopie capitale aurait constitué un antidote efficace contre bon nombre des poisons idéologiques — surtout d'origine transalpine (l'« idéologie française ») — qui ont infesté dès le début la prétendue « aile créative » du mouvement de 1977 ; de plus, la cohérence et la lucidité de Cesarano auraient contribué de manière déterminante à dissiper les malentendus dans lesquels la « critique radicale » finit par s'enliser.
Au-delà de son histoire personnelle, cet acte désespéré trouve ses racines dans les limites d'un courant qui, peu de temps après, allait révéler sa propre crise.
L'un des thèmes caractéristiques développés par l'auteur du Manuel de survie est la nécessité de soutenir l'« épreuve » qui, en période de faible tension sociale, s'impose à tout révolutionnaire : résister, dans l'« entracte » de la révolution, à l'assaut meurtrier des fantômes de la culpabilité, à la solitude qui mène à la désorientation, aux hallucinations et aux égarements qui conduisent à la folie, au retour des rôles habituels — économiques et familiaux — que l'on croyait avoir balayés. Giorgio Cesarano, profondément marqué par le suicide de son très cher ami et camarade Eddie Ginosa, souligne le danger auquel s'expose le révolutionnaire lorsqu'il ne peut se reconnaître dans un processus de lutte sociale et qu'il se perd dans l'irréalité hallucinatoire et omniprésente du processus de valorisation capitaliste, par rapport auquel il se perçoit comme irréductiblement autre. Dans cette situation, il peut ressentir la réalité tout entière comme étrangère, et vivre sa propre colère, sa propre révolte, comme exclusives et singulières — c'est-à-dire pathologiquement. C'est pourquoi l'isolement peut constituer un risque mortel, face auquel le révolutionnaire doit faire preuve de la lucidité et du recul nécessaires pour retrouver ses propres raisons et comprendre qu'elles sont celles de tous :
[…] la tâche biologique de la révolte confinée dans la damnation individuelle est de se reconnaître comme pratique générique étrangère à la théorie. Il ne manque aux hommes ni la force ni la lucidité de la critique pratique ; il n'existe aucune « personne » qui ne connaisse, au fond d'elle-même, les traits du cauchemar qu'elle appelle, avec tous les autres, la vie ; ce qui semble faire défaut, tant que cela ne fait que sembler, c'est le moindre sursaut d'un regard capable de transpercer le faux mur de l'individualité souffrante, de saisir, entre le soi et le soi qui se renvoient l'un à l'autre, du sommeil à l'éveil, les signes terribles de l'éradication de la vie — la brèche par laquelle reconnaître enfin ce qui est depuis toujours manifeste, visible : l'identité de la mutilation acceptée de manière paradoxale par tous au nom de l'identité de chacun comme différent et spécifique ; la vérité banale d'être tous dépouillés d'une identité réelle — identité avec le besoin d'être, avec le désir d'aimer — en échange d'une identité absolument carcérale, nouménale dans la forme et numérique dans la substance. Le besoin d'être est le besoin élémentaire, banal ; la souffrance de ne pas être est tout aussi élémentaire et banale. La complication, c'est « le reste », le « royaume » labyrinthique de ce qui n'est la vie de rien ni de personne et prétend être la vie du tout, et de tous dans le tout3.
— afin de puiser dans le malheur et le désespoir mêmes la force incommensurable d'une initiation révolutionnaire à la passion et à la vie.
Dans son ensemble, en plaçant au centre de ses préoccupations la critique de la vie quotidienne et l'expérimentation de possibilités menant directement à l'extase, le courant radical a dû payer un prix très élevé à la contre-révolution, subissant inexorablement l'autodestruction des individus les plus passionnés, ceux qui avaient le plus authentiquement savouré la vie et étaient les moins à même de s'adapter à la grisaille sans espoir du quotidien du capital. Contrairement à d'autres courants contemporains, qui étaient alors nos « ennemis », la tendance communiste radicale n'a pas été massacrée par la répression, ni n'a compté dans ses rangs de dévoyés ni d'infâmes ; dans l'ensemble, elle ne s'est pas reniée. À l'exception d'une poignée de personnes qui ont « trahi », allant jusqu'à collaborer formellement avec les idéologies et les organisations politiques du capital, la plupart d'entre nous ont abandonné la perspective révolutionnaire par inertie et conformisme, ou par ressentiment accumulé — envers le prolétariat qui ne voulait pas devenir révolutionnaire, ou envers les camarades les plus brillants et les plus admirés, en qui l'on plaçait sa confiance et qui, trop souvent, n'ont pas su faire suivre leur critique intransigeante, parfois impitoyable, de l'existant, de faits susceptibles d'armer efficacement leur colère. Mais tous ceux pour qui la passion révolutionnaire était une force « biologique », une énergie profondément enracinée dans leur être, ont continué à tisser la toile de Pénélope de la théorie et à expérimenter les solutions précaires qui leur permettraient de survivre et d'échapper malgré tout à l'intrusion d'un présent aplati et mystificateur. Certains se sont lancés dans des péripéties « romantiques » dans des pays exotiques — sans pour autant se réfugier dans l'idéologie touristique de l'« aventure » —, d'autres ont assouvi leur nostalgie par le crime. Beaucoup sont morts, d'autres sont en prison ; presque tous, en tout cas, ont « mal fini », comme cela devait arriver à des individus dépourvus de patrimoine et de savoir-vivre, et qui, de toute façon, ne se sont jamais intéressés à la réussite dans ce monde.
Pour le courant radical, le poids de la répression directe a été relativement secondaire par rapport au véritable massacre causé par l'autodestruction ou par des formes discrètes de liquidation sociale : routine policière et thérapeutique ; règlements de comptes au sein de la famille ; marginalisation forcée valant exil dans la pègre ; assassinat de la passion. De cette histoire, il y a une leçon d'une importance vitale à tirer, d'autant plus à une époque aussi impitoyablement cynique et nihiliste que l'actuelle, qui exalte de manière brutale et directe les valeurs du capital, et où les révolutionnaires sont soumis à un matraquage idéologique obsessionnel qui les pousse à considérer avec amertume et pessimisme leur propre obsolescence.
3. Bordiguistes et anarchistes
En Italie, il n'a jamais existé de courant historique se référant à l'ultragauche classique4. En effet, c'est le Parti communiste d'Italie lui-même qui s'est constitué sur des positions « extrémistes », entrant immédiatement en conflit avec Lénine puis avec la direction de Zinoviev au sein de l'Internationale communiste. Bien que le conflit avec les bolcheviks tout-puissants ait très vite conduit à l'exclusion de Bordiga, Repossi, Fortichiari, Damen, etc. — qui représentaient pourtant 90 % des adhérents — de toutes les fonctions au sein du parti, les représentants de la gauche du PCd'I refusèrent de rompre avec l'Internationale, comme l'avaient fait en revanche les conseillistes allemands et hollandais, et s'adaptèrent à un rôle d'opposition disciplinée, de fraction au sein du parti mondial, ce qui ne se solda par leur expulsion qu'à l'époque stalinienne.
La Gauche italienne de Bordiga, tout en considérant comme illusoire et contre-productive la création d'un nouveau parti en dehors de l'Internationale communiste, partageait le contenu essentiel de l'ultragauche, qui peut se résumer au refus de se laisser réabsorber par la social-démocratie centriste pour donner naissance au parti de masse imposé par Lénine et Zinoviev, puis par Staline. En tout état de cause, la Gauche italienne se distinguait nettement du courant conseilliste international, non seulement sur le plan organisationnel, mais aussi parce qu'elle restait fondamentalement plus fidèle au cœur de l'œuvre marxienne : elle critiquait toujours farouchement l'utopie autogestionnaire — qui revêtait en revanche une certaine importance dans les autres courants « extrémistes » — et plaçait toujours au centre de sa critique la loi de la valeur et le processus de valorisation capitaliste, dont l'abolition constitue le contenu de la révolution communiste.
Après la Seconde Guerre mondiale, la Gauche italienne fonda le Parti communiste internationaliste et produisit une quantité inestimable de théorie critique — elle révéla notamment, par une analyse approfondie, la nature sociale capitaliste de l'URSS. Rigoureusement fidèle au schéma révolutionnaire du passé, elle ignora totalement l'importance de 1968, continuant d'exister jusqu'à aujourd'hui sans jamais se rapprocher du « courant radical » — qu'elle a pourtant profondément influencé, notamment par le biais de la revue française Invariance.
L'autre raison pour laquelle la tendance conseilliste d'ultragauche n'a pas pu se manifester en Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale était l'existence d'un formidable mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste (FAI-USI), extrêmement vivant et radical jusqu'à l'avènement du fascisme. L'anarchisme est sorti de la Seconde Guerre mondiale avec des effectifs encore importants, mais bien plus faible sur le plan théorique que la troupe aguerrie des bordiguistes.
Le mouvement anarchiste qui affronta la tempête de 1968 était incroyablement sclérosé et défendait des positions ouvertement « pro-démocratiques ». Son activité était purement démonstrative, s'inscrivant dans une logique entièrement interne au mouvement, fortement conditionnée par l'expérience espagnole des années 1930 et par les « traumatismes » du fascisme et du bolchevisme : manifestations contre la répression des camarades espagnols, commémorations rituelles, anti-bolchevisme et anti-marxisme exacerbés, cauchemar du communisme autoritaire léniniste-stalinien, adhésion au « front antifasciste » officiel aux côtés de la DC et du PCI. Sa théorie était confuse et superficielle, restée pour l'essentiel bloquée au débat sur l'« organisation anti-autoritaire » datant d'avant-guerre. Le mouvement anarchiste, contrairement aux bordiguistes, non seulement ne put ignorer 1968, mais en fut même submergé : il dut subir la vigoureuse révolte de sa composante jeune5, puis de groupes organisés entiers, qui finirent tôt ou tard par s'en détacher pour rejoindre l'aventure communiste radicale naissante, en s'y identifiant ou en adhérant à une orientation conseilliste-ouvriériste.
4. Précédents internationaux
En Italie, il n'existe donc pas de véritables précédents à l'expérience radicale, qui peut être considérée en tout point comme le fruit du cycle de luttes de 1967-1970 — annoncé par un réveil notable de la lutte des classes, encore en partie contenu par le PCI et la CGIL à partir de 1960.
Les précédents des luttes et du courant italien sont tous internationaux.
D'abord la France, qui explosa en mai-juin 68 en même temps que l'Italie, mais qui avait connu des précurseurs très significatifs d'un point de vue théorique et organisationnel : Socialisme ou Barbarie et, surtout, l'Internationale situationniste. Dans un premier temps, les situationnistes se firent connaître comme protagonistes de quelques épisodes retentissants de contestation universitaire6, qui eurent un certain écho en Italie, où la théorie radicale se diffusa d'abord surtout au sein des occupations d'écoles et d'universités de la fin de l'année 1967.
Mais le mouvement américain de 1964-1967 eut un poids énorme sur la situation italienne. D'abord le mouvement des Noirs, dans ses deux composantes fondamentales : celle, violente, exprimée en partie par le mouvement Black Power (Malcolm X, le SNCC de Stokely Carmichael et Rap Brown), mais surtout incarnée par la révolte « muette » des ghettos (Watts)7, qui culmina dans la véritable insurrection de la métropole ouvrière de Detroit, où l'armée américaine elle-même fut engagée dans une semaine de combats maison par maison ; et celle, pacifiste et intégrationniste, représentée par Martin Luther King.
Les témoignages et les récits de la révolte de Detroit dégagent cette sensation exaltante de révolution : l'un des principaux centres industriels et ouvriers de l'époque — Detroit n'avait pas encore sombré dans le gouffre sans fond du désespoir et de la criminalité où la plongeraient la restructuration et la désindustrialisation des années 1980, mais était l'un des centres névralgiques du capital mondial, à l'instar de Turin et de Milan — était tombé aux mains des desperados armés des ghettos, qui avaient infligé une défaite cuisante aux forces répressives locales et affronté un formidable déploiement de forces militaires. Les ouvriers, ayant occupé les usines, avaient toutefois été incapables d'en sortir pour participer en masse à l'insurrection, bloqués dans cette même impasse révélatrice des mérites et des limites de l'autogestion menée par les conseils ouvriers, qui allait se manifester à nouveau lors du Mai français. L'ampleur de cette révolte est démontrée, de manière négative, par le désespoir qui s'est ensuite traduit par une violence insensée, à la suite de la répression de ce grand déchaînement d'enthousiasme.
L'été chaud de 67 mit le feu aux poudres du mouvement étudiant européen. Les manifestations du mouvement des droits civiques eurent également un fort impact émotionnel ; Martin Luther King, qui allait y laisser la vie, commençait à les orienter vers des questions sociales — soutien aux grèves et aux revendications des travailleurs noirs, qui constituaient l'essentiel de la main-d'œuvre dans les métiers les plus durs et les moins bien rémunérés.
Enfin, le mouvement des hippies et des étudiants blancs contre la guerre du Vietnam — au sein duquel s'exprimaient des courants radicaux — mit en pratique, sans médiation, la critique concrète de la vie quotidienne. Hippies et étudiants expérimentèrent des formes de vie communautaire, la libération sexuelle, le refus du travail, la critique de la famille et des rôles sociaux, l'illégalité, la consommation de drogues qui « élargissent la conscience », le nomadisme, la réappropriation des traditions religieuses pour atteindre l'extase. La puissance originelle du mouvement de jeunesse nord-américain ne doit pas être confondue avec l'importation ultérieure des valeurs de l'underground, opérée en Italie par des acteurs plus ou moins spécialisés, sous la forme d'une idéologie « toute nouvelle » qui eut un effet essentiellement démobilisateur et déstructurant vis-à-vis d'un mouvement ayant déjà acquis un niveau précis de conscience et de radicalité.
Avant 1967, l'underground italien se caractérisait par quelques manifestations contre-culturelles et communautaires minoritaires (Onda Verde, Barbonia City, maisons occupées à la campagne, diffusion des « communes » dans les métropoles), qui eurent le mérite de commencer à poser la question de la critique de la vie quotidienne — notamment la libération sexuelle, le refus du service militaire, les drogues douces —, reprise ensuite en d'autres termes par les révolutionnaires qui l'intégrèrent à l'apport de l'Internationale situationniste, et de donner le coup d'envoi à cette révolution des mœurs qui, dans l'Italie très provinciale et bigote des années soixante, allait finir par changer de manière irréversible la vie de toute une génération et marquer l'ensemble de la société.
5. Le courant radical italien naît du mouvement étudiant de 1968
Le courant radical italien est un produit du mouvement de 1967-1968. Plus précisément, les premiers noyaux de communisme radical virent le jour dans la tourmente des occupations scolaires et universitaires. Certains étaient déjà influencés par l'Internationale situationniste — qui forma à cette occasion une « section italienne » éphémère ; une composante provenait directement de l'anarchisme, balayé, surtout après Mai, par un vent de renouveau. Cela n'empêcha toutefois pas le mouvement anarchiste de perdre ses éléments les plus dynamiques et les plus déterminés, pour qui, dans le feu des luttes, l'antimarxisme de principe apparaissait particulièrement inacceptable.
À Gênes, par exemple, le mouvement trouva un point de référence dans le Circolo Rosa Luxemburg préexistant — un groupe issu du PCI, dont de nombreux adhérents étaient passés, tout comme Cesarano, par Classe Operaia, s'en détachant sur des positions antiléninistes — et très ouvert aux nouvelles idées antibureaucratiques. Mais la caractéristique la plus authentique de ce mouvement résidait dans sa spontanéité, incarnée à Gênes par la Ligue étudiants-ouvriers.
En 1968, tous perçurent — sauf bien sûr ceux qui la niaient par fidélité à un schéma idéologique, comme les trois petits partis bordiguistes8 — la force de la grande vague révolutionnaire, qui entraînait dans son sillage individus, groupes et masses, les poussant à passer à l'action et à abandonner leurs anciennes affiliations politiques et idéologiques de toute nature.
Au-delà de leur origine et de leur formation, les éléments les plus radicaux de 1968 étaient ceux qui étaient les plus prêts à remettre en question d'abord eux-mêmes, puis l'organisation globale de la vie, car, plus que toute autre chose, ils voulaient vivre, expérimenter, jouir, échapper à un avenir sans espoir parce que dépourvu d'aventure, déjà décidé pour eux par les adultes et par un mécanisme social dans lequel ils ne voulaient pas s'insérer.
1968 fournit l'occasion d'attaquer avant tout l'institution scolaire et universitaire, en dévoilant son fonctionnement antidémocratique (l'« autoritarisme ») et son injustice (la « sélection de classe »), c'est-à-dire sa nature de classe.
Le besoin théorique en découla, né de la nécessité de se doter d'outils permettant de s'exprimer, d'écrire, de poursuivre la lutte avec plus de lucidité et de cohérence.
L'œuvre de Marx finit par s'imposer comme l'outil théorique le plus adapté à une critique en profondeur de la nature de la société capitaliste, tandis que les organisations marxistes se révélaient n'être que des machines bureaucratiques, vouées à la médiation, à la négociation, au compromis, et furent donc écartées au profit de formes d'organisation assembléaires, ou plutôt, inconsciemment, conseillistes, tendant en tout cas vers une mise en pratique de l'anarchisme.
C'est ainsi qu'en 68 de nombreux anarchistes purent continuer à se sentir tels sans participer en aucune manière à la vie du mouvement officiel sclérosé, en créant des groupes improvisés, des ligues d'étudiants, des comités libertaires, etc.
Ainsi se trouvait dépassée dans la pratique l'opposition entre Marx et Bakounine, que les situationnistes avaient dépassée en théorie.
Bien sûr, au cours de l'année 1968, les événements français donnèrent un nouvel élan au mouvement italien et favorisèrent la pénétration d'idées plus neuves et plus radicales.
Le Mouvement du 22-Mars de Cohn-Bendit lui-même, présenté par les médias comme le nec plus ultra de l'« extrémisme » — il convient toutefois de rappeler que l'espace de l'information-spectacle était alors minime par rapport à l'omniprésence qu'il a atteinte dans la société télédépendante actuelle —, comportait en son sein une composante libertaire ; et le simple fait de voir au journal télévisé les drapeaux noirs des cortèges parisiens contredisait le spectacle politique italien, dont tout l'écran était occupé par le stalinisme piciste (déjà modernisé de force par l'URSS), par ses ramifications tiers-mondistes et par les sectes marxistes-léninistes qui prospéraient depuis quelques années.
Le groupe libertaire qui éditait la revue Noir et Rouge entretenait d'ailleurs des contacts directs avec les jeunes contestataires du mouvement anarchiste italien, et Cohn-Bendit lui-même participa au congrès anarchiste de Carrare.
On commençait à découvrir l'Internationale situationniste, dont l'œuvre complexe en cours de réalisation fut d'abord surtout prise en considération pour sa « critique de la vie quotidienne ». Cette dimension de la lutte dépassait explicitement les limites de la politique et coïncidait avec le sentiment qui, plus que tout autre, caractérisa 1968 : l'impression que tout était remis en question.
6. Étudiants et ouvriers
Giorgio Cesarano a laissé un roman sur 1968, I giorni del dissenso, dans lequel il décrit avec délicatesse et sensibilité l'atmosphère du « printemps des étudiants ». Bien qu'au moment où il écrivit ce livre — qui raconte d'un point de vue autobiographique certains épisodes de 1968 à Milan — il ne fût pas encore révolutionnaire, ses pages laissent transparaître la rencontre qui, peu après, allait le conduire au cœur de ce mouvement, qu'il observait encore avec la distance et la sympathie de l'intellectuel de gauche se sentant sacrément plus adulte que les étudiants aux côtés desquels il défilait.
Les pages de ce livre dégagent également l'impression indéniable de l'ampleur et de la grandeur de ce mouvement qui ébranlait le monde. Les ouvriers trouvèrent très vite leur inspiration dans le mouvement étudiant et de jeunesse ; les révolutionnaires réussirent alors à se positionner au point de jonction des deux mouvements, encore séparés dans l'ensemble par le fait que la masse des ouvriers acceptait provisoirement le « soutien extérieur » du PCI à son autonomie. Partout naissaient les Comités de base ouvriers-étudiants, ouverts de fait à tous les révolutionnaires9.
La participation active et autonome au mouvement, sous les sigles les plus divers mais généralement anonyme, sans organisation ni parti, a caractérisé l'expérience radicale en Italie, la plaçant au cœur des événements et des moments cruciaux.
Le mouvement italien eut, par rapport au mouvement français infiniment plus radical, l'avantage de la durée : il se poursuivit en effet, dans un crescendo constant, tout au long de l'année 1969, bénéficiant de l'apport décisif des masses prolétariennes du Sud engagées dans des affrontements retentissants avec l'appareil répressif, qui eurent un formidable retentissement dans tout le pays, et culmina dans les grandes luttes des usines du Nord lors de l'« automne chaud ».
En 1969 apparut Ludd, auquel Giorgio Cesarano adhéra dès le début, et qui participa activement au mouvement, surtout à Gênes, ville où il atteignit d'ailleurs une importance considérable. Dans la dernière partie de l'année, les composantes du mouvement encore liées au corps de la gauche et caractérisées par les différentes nuances de l'idéologie marxiste-léniniste ou ouvriériste s'organisèrent et se structurèrent en groupes politiques formalisés. Ludd dut donc commencer à s'opposer, à se démarquer, à mener une bataille qui, au fond, relevait de l'arrière-garde : ce n'était pas l'essentiel à ce moment-là, mais cela allait ensuite marquer profondément l'expérience du courant radical au cours des années suivantes.
À la fin de l'année, l'État dut recourir aux bombes pour s'imposer. Dès lors, toute l'histoire italienne fut marquée par les attentats et les actions armées, contraignant les révolutionnaires à ouvrir un autre front, lui aussi défensif, pour démystifier la violence d'État, à laquelle s'ajouterait par la suite celle de la composante armée qui s'était autonomisée par rapport au mouvement prolétarien.
Tout cela allait peser de manière déterminante sur l'activité des révolutionnaires au cours des années suivantes, mobilisant leurs énergies contre la répression et dans toute une activité de démasquage et de démarcation, et finissant par constituer un frein au développement de leur potentiel révolutionnaire.
Cela ne se fit toutefois sentir que quelque temps plus tard. Pendant un an ou deux, on eut du mal à reconnaître la réalité du reflux et l'ouverture d'une phase de repli.
7. Les fondements du communisme radical
Le point central autour duquel s'articulent les contenus caractéristiques du courant communiste radical est la conviction d'être entré dans une époque où le développement des forces productives est tel qu'il permet une affirmation directe du communisme, enfin au-delà des problèmes de la transition et du socialisme : le développement de la science, de la technique, de la mécanisation et de l'automatisation rend possible une libération radicale du travail. La richesse accumulée par le capital rend possible une réalisation immédiate du communisme.
Ce contenu central correspond bien à l'esprit général du mouvement qui « révolutionne les révolutionnaires », bouscule les limites de leur vie et les ouvre à une pratique qui ne suit plus en rien les schémas traditionnels tactique/stratégie, lutte économique/lutte politique, parti/syndicat. Par exemple, à partir de la revendication abstraite du droit d'organiser des assemblées dans les écoles, on bouleversait toute la vie scolaire, avec des grèves, des occupations, des interruptions de cours, des sabotages, la pratique de la liberté amoureuse et la révolte contre les familles.
Ce renversement se reflétait à son tour dans la conscience qu'il ne fallait désormais se fixer que l'objectif destructeur d'arrêter la machine capitaliste partout où cela était possible ; qu'il ne s'agissait pas de reconstruire, de transformer ou de réformer quoi que ce soit, mais essentiellement d'abattre, de manière irréversible, tous les aspects de l'état de choses existant : la structure productive et de classe aussi bien que les mœurs et les mentalités. Le nouveau surgissait spontanément, précisément comme nécessité d'exister dans la lutte, c'est-à-dire dans une condition d'antagonisme permanent qui imposait, en soi, un usage radicalement différent des espaces et des ressources.
Tout cela impliquait également une réactualisation des contenus de l'ultragauche, mais essentiellement sur le plan pratique, puisqu'il n'existait alors aucune connaissance précise du conseillisme historique — ce n'est pas un hasard si l'une des préoccupations de Ludd était justement la clarification de l'« idéologie conseilliste ».
La critique de la démocratie — thème d'origine bordiguiste — s'exprimait concrètement dans la conviction que, dans la « capacité d'action politique » conquise par les ouvriers et les étudiants, l'important était le rapport de force, le contenu que l'on parvenait à donner à la lutte, sa capacité à détruire les rapports existants et, en même temps, à affirmer le communisme dans l'immédiat. Sinon, les assemblées et les luttes seraient tombées entre les mains des conciliateurs réformistes ou des militants idéologiques m-l, qui les stérilisaient et les conduisaient vers la cogestion ou l'asphyxie.
La conception unitaire de l'organisation renvoyait aux AAUD-E allemandes et à la lutte historique des anarcho-syndicalistes et des anarchistes : ce n'est pas un hasard, comme déjà mentionné, si en 1968 l'opposition anarchisme-marxisme semblait dépassée.
De la même manière, les critiques à l'égard du léninisme et de la dégénérescence bureaucratique du mouvement révolutionnaire, qui incluaient les prémisses et les conséquences de la Révolution d'Octobre, redevenaient d'actualité. La dénonciation du caractère social capitaliste de l'URSS ainsi que de la Chine et du Vietnam distingua immédiatement les « radicaux » de tous les courants groupusculaires en formation, y compris les trotskistes — ces derniers n'ayant d'ailleurs jamais trouvé en Italie une place comparable, par exemple, à celle qu'ils occupaient en France : l'« idéologie italienne » spécifique fut en effet toujours nettement stalinienne.
Les « radicaux » s'identifiaient de même, de manière plus ou moins immédiate, à une série de principes et de pratiques — action directe, autonomie de la lutte, dénonciation des partis et des syndicats comme représentants du capital, défense des conseils ouvriers, intransigeance face à toute médiation menée par les réformistes et les progressistes — qui avaient été en leur temps caractéristiques de l'ultragauche germano-hollandaise et, en partie, de la Gauche italienne.
8. Ludd et le conseillisme
En 1969, Cesarano, désormais personnellement engagé dans les combats de première ligne du mouvement — du CUB Pirelli à l'occupation de l'Hôtel Commercio dans le centre de Milan, en passant par l'autogestion de la maison d'édition Il Saggiatore —, adhéra à Ludd.
Au-delà des divergences internes (le groupe était en effet loin d'être homogène), la participation de Cesarano contribua sans aucun doute à souligner les caractéristiques originales et neuves de cette formation, qui se qualifiait en effet — dès le choix de son nom, Ludd — comme le produit d'un commencement, d'un tournant qui n'avait plus rien de commun avec le mouvement ouvrier, disparu au moins depuis mai 68.
Ludd se posa toutefois la question du précédent historique auquel sa critique était inévitablement ramenée, et en avait une vision très claire : la théorie conseilliste était presque totalement inconnue en Italie.
Dans les bouleversements révolutionnaires qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale, en effet, l'« extrémisme » — caractérisé par le rejet de l'électoralisme et du front unique avec les socialistes — s'était manifesté en Italie au sein du courant bordiguiste, qui était toutefois nettement hostile au conseillisme et prônait une distinction très claire entre le parti politique et les organisations économiques, syndicales et de gestion. La tendance conseilliste était alors représentée par le groupe turinois de l'Ordine Nuovo (Gramsci, Terracini, Togliatti, Tasca), qui s'imposa comme une force importante, aux côtés des anarchistes, lors de l'occupation des usines de septembre 1920. La position de Bordiga était au contraire celle qu'il rappellera lui-même à la fin de sa vie : « Il ne fallait pas occuper les usines et les ateliers, il fallait occuper l'État et toutes ses ramifications. » Cependant, malgré sa formation incontestablement révolutionnaire et les positions nettement « extrémistes » défendues dans un premier temps, le courant de l'Ordine Nuovo devint par la suite l'instrument de la réunification avec la majorité socialiste « centriste », imposée par Lénine et la direction du Komintern dirigée par Zinoviev, et fournit ensuite les cadres à la « bolchevisation » du parti et à tous les revirements du stalinisme.
C'est pourquoi il n'y eut jamais en Italie de tradition conseilliste comparable à celle des Allemands et des Hollandais — si l'on excepte les minuscules minorités en exil entre les deux guerres, telles que celle constituée par Michele Pappalardi, Piero Corradi et leurs revues Réveil Communiste et L'Ouvrier Communiste. La redécouverte de la révolution allemande et du communisme des conseils est postérieure à 1968, et liée en grande partie à l'activité que La Vieille Taupe menait déjà depuis quelques années en France10.
Le premier numéro de Ludd publia les actes de la réunion organisée à Bruxelles par Informations Correspondance Ouvrières en juillet 69, à laquelle participa l'ensemble du spectre conseilliste, y compris les textes des groupes « immédiatistes » qui plaçaient au centre de leur pratique des formes de réalisation immédiate de la critique de la vie quotidienne (illégalisme, refus immédiat du travail, hédonisme), et qui avaient donc vivement contesté les autres participants. Dès le début, une partie de Ludd sympathisait clairement avec ce type d'attitude. Il ne fait aucun doute que le groupe milanais, dont faisait partie Cesarano, plaçait au centre de ses préoccupations la critique de la vie quotidienne, sous la forme d'une recherche de cohérence extrême dans les relations personnelles et d'une mise au jour des « besoins réels ».
Ludd publia également la Critique de l'idéologie ultragauche de Jean Barrot, qui reprenait à son compte la critique de l'ultragauche formulée par la Gauche italienne de Bordiga. Barrot, critiquant l'idéologie conseilliste, en rejetait les tendances gestionnaires au profit d'une défense de l'essentiel de l'œuvre de Marx : la critique de la valeur et du processus de valorisation capitaliste, dont la rupture et l'abolition constituent le contenu de la révolution communiste.
Ludd ne peut être rattaché au courant conseilliste : en prenant d'emblée ses distances par rapport au projet d'autogestion dans son ensemble, il rejetait également l'héritage du conseillisme historique.
Ludd ne se considérait comme l'héritier d'aucun courant historique ; il affirmait au contraire que le prolétariat n'avait aucun programme à réaliser.
Cette connotation négative de la critique — fin de la politique, du militantisme, du mouvement ouvrier et syndical, de l'activisme — allait prendre un poids déterminant dans la phase qui suivit celle où la tendance communiste radicale avait connu son apogée en termes d'activité et d'influence (1967-1971).
En effet, le reflux fut d'abord perçu surtout comme un retour des organisations politiques staliniennes ou néo-staliniennes : à la fin de l'année 69, on assista à un véritable boom des organisations — notamment la naissance de Lotta Continua, de Potere Operaio et du tristement célèbre Movimento Studentesco de Capanna et Toscano, qui se distingua par la répression sauvage des « provocateurs » —, et les révolutionnaires se virent contraints de se démarquer, de tracer clairement la ligne de démarcation.
Ce besoin se manifesta de manière négative, surtout sous la forme d'un rejet du militantisme, d'un reniement de la politique et du prosélytisme, et d'une véritable remise en cause « nihiliste » de toute forme d'intervention publique en dehors du cercle restreint des camarades — sauf par le biais d'« actions exemplaires », ou tout au plus en profitant des occasions offertes par les affrontements avec la police pour évacuer la rage accumulée. Les temps changeaient. Au cours de la période suivante — 1971-1976 — l'influence des révolutionnaires allait être très réduite.
Un processus d'« autoconsommation » du courant radical s'engagea, qui allait le mettre à genoux à la réouverture d'un autre cycle de lutte entre 77 et 79.
9. Le reflux. Azione Libertaria et Invariance
Traditionnellement, nous avons toujours considéré le 12 décembre 1969 comme la date qui clôt le cycle de 68 et ouvre le premier cycle de reflux. Cependant, comme toutes les dates historiques, celle-ci a elle aussi une valeur relative. D'abord, sur le plan international, la dernière grande manifestation de lutte, la grande révolte polonaise, éclata à la fin de l'année 1970. C'est également cette année-là qu'eut lieu l'invasion américaine du Cambodge, tandis que le mouvement américain atteignait son apogée de mobilisation contre la guerre, à la suite des célèbres événements de l'Ohio, concluant victorieusement son cycle, et que les troupes et surtout la flotte américaines au Vietnam connaissaient une recrudescence de mutineries et d'insubordination. En Italie aussi, 1970 fut encore une année de grande agitation sociale, malgré la répression et la fin de l'« automne chaud ». Les universités et les écoles continuaient d'être occupées, tandis que des groupes d'ouvriers échappant à l'emprise des groupes « extraparlementaires » créaient des réseaux de contact autonomes. À Milan, un regroupement anarchiste directement influencé par des éléments « radicaux », Azione Libertaria, réussit à mobiliser jusqu'à 3 000 personnes lors de deux manifestations de rue. Lors de l'une d'entre elles, à l'occasion du premier anniversaire du massacre de la Piazza Fontana, organisée par la seule Azione Libertaria en rupture avec l'ensemble du mouvement anarchiste qui refusait d'y prendre part en raison de l'interdiction prononcée par la préfecture de police, de violents affrontements éclatèrent dans le centre-ville, au cours desquels Saverio Saltarelli, un jeune militant de Rivoluzione Comunista, fut tué par la police.
Au cours de l'année, Azione Libertaria se détacha du mouvement libertaire et, entrant en rapport avec Ludd, entreprit un approfondissement du concept et de la pratique de l'autonomie ouvrière, à l'instar d'Informations Correspondance Ouvrières.
L'hypothèse centrale consistait à développer le contenu de l'autonomie ouvrière, en reliant entre eux les noyaux d'usine qui n'avaient pas accepté d'être absorbés par les groupes extraparlementaires ; on approfondit donc surtout la thématique du conflit sur les lieux de travail et l'on publia diverses revues, dont l'une, en 1971, portait le nom prophétique d'Autonomia Operaia — les autres étant Azione Libertaria (1970) et Proletari Autonomi (1971). Il faut préciser que, par rapport à la célèbre tendance homonyme qui lui succéda entre 1975 et 1979, cette expérience était qualitativement supérieure, car elle n'était pas entachée par les idéologies staliniennes et militaristes dont l'Autonomie de 1977 n'a jamais su se débarrasser entièrement. Par la suite, une rupture se produisit entre ceux qui voulaient se limiter à mettre en relation les groupes d'usine et les communistes radicaux qui percevaient déjà l'annonce du reflux et entendaient donc, d'une part, développer une activité théorique et, d'autre part, « se rapprocher » de groupes tels que Lotta Continua, Potere Operaio et le Collettivo Politico Metropolitano, qui, jusqu'en 1971, avaient été des alliés occasionnels des radicaux et des anarchistes.
L'influence théorique bordiguiste se faisait sentir. Là où, dans d'autres contextes, le principal point de référence théorique avait été Ludd et La Vieille Taupe, ce fut désormais Invariance, plus encore que l'Internationale situationniste, d'ailleurs connue seulement dans une certaine mesure : les principales références étaient surtout le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem et le seul numéro paru de l'édition italienne de l'Internationale situationniste, tandis que La Société du spectacle était en général peu et mal lue11.
Invariance trouvait son origine dans une scission de la section française du Parti communiste international (Programme Communiste), qui revendiquait le rôle de la théorie contre le parti, accusé d'activisme et assimilé aux sectes trotskistes — à vrai dire de manière assez injuste.
Invariance contestait fondamentalement l'utilité d'un parti organisé avec, entre autres, une activité syndicale, et opposait à l'organisation formelle des militants le « parti historique », c'est-à-dire l'ensemble de la théorie et du programme marxistes, qui ne se structure en formation militante que pendant les périodes révolutionnaires, tandis que, dans les époques contre-révolutionnaires, il se dissout pour éviter d'être entraîné dans la dégénérescence opportuniste : c'est ainsi que Marx provoqua la dissolution de la Première Internationale ; c'est ainsi que Bordiga ne reconstruisit pas de véritable parti après la guerre, mais se servit du Parti communiste international uniquement comme d'un instrument pour poursuivre son travail théorique, sans même en prendre la carte.
Invariance diffusa surtout l'immense œuvre de Bordiga en la traduisant en français, se rapprocha de manière positive de l'ultragauche — traditionnellement mise à l'index par l'ultra-léninisme bordiguiste — et produisit des textes originaux remarquables, notamment Le sixième chapitre inédit du Capital et l'œuvre économique de Marx, rédigé par Jacques Camatte alors qu'il était encore au sein du parti, et révisé par Bordiga lui-même.
Il ne fait aucun doute que le rapprochement avec une telle perspective était contradictoire de la part d'un courant — et surtout de la part d'un groupe comme Ludd — qui avait fait de 1968 un nouveau départ, l'ouverture d'une ère révolutionnaire entièrement neuve.
Mais cette contradiction s'estompa face au désarroi général entraîné par le reflux du cycle de luttes de 67-70 : on ne s'y retrouvait pas, on ne s'adaptait pas à la nouvelle réalité. La théorie, que l'on n'avait auparavant qu'entrevue, prit toute son importance. C'est avec avidité que l'on se jeta sur Marx et Bordiga, redécouvrant les armes de la critique dans toute leur puissance.
Le modèle du parti bordiguiste — petite secte traquée par les staliniens qui, dans les années 1950, avait défendu des positions anticonformistes, comme la célèbre section d'Asti qui joua les briseurs de grève lors des grèves staliniennes — semblait correspondre à la situation de notre courant au début des années 1970 : les luttes s'essoufflaient, l'horizon était occupé par les groupes maoïstes tapageurs, qui expulsaient systématiquement les communistes radicaux des assemblées.
Le « parti historique » de Marx n'était pas la structure bureaucratique et terroriste des bolcheviks, et il revêtait un charme ésotérique face à notre réelle indigence : c'était un parti qui pouvait se réduire à une étagère de bibliothèque, à une boîte aux lettres, à la correspondance et aux rencontres de deux ou trois amis. Mais en même temps, c'était une entité qui, si désincarnée fût-elle, s'étendait au-delà de l'espace et du temps, unifiant les générations et les continents dans l'invariance du programme communiste, établi une fois pour toutes par une illumination historique — semblable à celle des grands prophètes des religions révélées — qui, entre 1844 (Manuscrits économico-philosophiques) et 1848 (révolution), avait permis d'entrevoir la perspective de toute l'époque à venir. En effet, le contact avec Invariance stimula l'approche de la très riche production bordiguiste et l'étude de l'œuvre de Karl Marx ; l'isolement cessa d'être considéré comme un problème, il fut même valorisé : toute forme d'activisme constituait un obstacle à l'activité théorique. La place centrale parmi nos intérêts revint aux brochures, aux revues et aux polycopiés.
Le schéma logique était le suivant : le mouvement prolétarien international a refait son apparition sur la scène historique entre 1965 et 1970 ; l'épicentre de la révolution s'est déplacé vers les États-Unis ; la vague révolutionnaire a balayé l'Europe jusqu'à l'Est ; à partir de 1971, cette période a pris fin et une phase de reflux s'est ouverte, durant laquelle il ne s'agit plus d'intervenir activement, mais de ne pas se laisser réabsorber dans une réalité totalement dominée par le capital ; pendant ce reflux, il faut mener une immense activité théorique — assimiler l'œuvre de Marx et de Bordiga, la révolution allemande et l'ultragauche, l'École de Francfort — et l'utiliser pour passer à l'affirmation du communisme ; communisme qui doit être démontré sur la base des mouvements récents et des théoriciens qui les ont le mieux décrits (outre l'Internationale situationniste, à la suite de l'intérêt porté au mouvement américain, Norman O. Brown et Herbert Marcuse furent également redécouverts12).
Cela impliquait le rejet définitif de la politique avec laquelle il fallait en finir : aucune des variantes extrémistes ou militaristes n'offrait quoi que ce soit d'intéressant pour nous ; au contraire, même l'Autonomie ouvrière devait être rejetée, car elle ne faisait que s'enliser dans les limites d'une situation bloquée et asphyxiée. Seule la prochaine reprise du mouvement permettrait de replacer ces questions de manière dynamique dans leur véritable dimension. En attendant, il s'agissait de porter un regard critique sur l'intériorité qui tendait à être colonisée par le capital, ainsi que sur toutes les sphères discrètes et privées séquestrées par le capital total qui s'emparait des individus. Face à la prochaine réapparition de la révolution, il fallait être prêt, en ayant forgé des armes théoriques issues non plus de la négativité, mais de l'affirmation et de la fondation théorique du communisme.
La possibilité concrète était d'enrichir immensément nos armes grâce à l'apport de la tradition marxiste et bordiguiste. Mais d'un côté, la tendance immédiatiste allait s'obstiner dans son utopie, créant le comontisme ; de l'autre, Cesarano allait produire l'effort théorique le plus intense, en assumant sur lui-même, en les vivant au cours de son parcours théorique et pratique, les contradictions de tout le courant.
10. La dissolution de Ludd et la renaissance de l'immédiatisme
Si le reflux entraîna également une croissance théorique et une immersion plus ou moins fructueuse dans les études selon le nouveau modèle bordiguiste-invariantiste, il signifia toutefois la fin des groupes qui, comme Ludd, s'étaient identifiés aux nouveaux contenus du mouvement, en tirant toute leur force.
La nature hétérogène de Ludd fit de sa dissolution un fait spontané et presque indolore. La question de savoir comment résister à une vague contre-révolutionnaire n'avait même pas été posée. Il n'y avait eu aucune tentative de se doter d'une organisation susceptible de durer. Au contraire, la dissolution du groupe pouvait même être considérée comme un fait positif, car elle évitait la récupération idéologique, la réabsorption dans l'essence même du capital.
Cependant, avec l'épuisement de Ludd, les vestiges de l'immédiatisme ne disparurent pas avec lui, et continuèrent d'influencer la production théorique ultérieure.
Trop facilement, les véritables révolutionnaires — à l'opposé des adeptes sectaires d'une idéologie qui les valorise —, pris en étau entre la supériorité écrasante du capital et l'apparente inconsistance de leur présence en tant qu'antagonistes, dès qu'ils ne trouvent plus d'écho dans un mouvement réel incarnant socialement leur perspective, ont tendance à ne pas se prendre au sérieux.
La dissolution « spontanée » d'un regroupement est toujours le produit d'une faiblesse ; elle tend à être rapidement refoulée par les révolutionnaires, en raison de l'incertitude quant à la portée réelle de ce à quoi ils ont participé et d'un sentiment inconscient de pudeur. Dans les années 1970, cette précipitation était aggravée par l'angoisse de passer à une sphère d'activité supérieure, ou en tout cas plus cohérente, fondée sur l'illusion qu'en tant qu'individus non seulement on serait moins entravé, mais même renforcé dans sa propre quête de radicalité. (D'ailleurs, à l'époque, ce choix pouvait trouver confirmation dans un environnement social bien plus intéressant et propice à un explorateur aventureux que celui d'aujourd'hui.)
Cela peut être tout à fait justifié, et même la preuve d'un besoin profond de radicalité, qu'un groupe, en période de reflux, se dissolve pour refuser de tomber dans une répétition rituelle de ses propres gestes, qui ferait de la perpétuation de l'organisation une fin en soi et autonomiserait celle-ci par rapport à l'activité des individus qui la composent, les transformant en militants. Nous avons de nombreux exemples de la misère de ces petits groupes qui s'obstinent à faire du prosélytisme dans le but de recruter quelques militants pour maintenir la flamme de l'organisation.
Cela ne signifie toutefois pas que la scission ou la dissolution d'un groupe, même numériquement insignifiant — ce qui n'était pas le cas de Ludd —, ne soient pas des faits extrêmement importants pour la suite des événements, et ne doivent pas être pris très au sérieux.
L'histoire de Ludd est exemplaire car, d'une part, elle témoigne de l'essence révolutionnaire du groupe, qui n'avait rien à gagner à se perpétuer comme « entreprise » autonomisée alors que ni le mouvement immédiat ni la tension théorique n'étaient suffisants pour le maintenir en vie ; mais d'autre part, elle témoigne également de la superficialité avec laquelle on l'a « laissé tomber ».
Du point de vue du mouvement révolutionnaire, les ruptures, les scissions, les dissolutions doivent avoir pour fonction d'enrichir et d'apporter de la clarté aux autres. C'est pourquoi, lorsqu'une expérience prend fin, il est essentiel d'en tirer les leçons, et que ce bilan soit dressé de manière consciente et explicite. Sinon, il en reste des résidus confus, qui continuent ensuite à produire des conséquences indésirables.
Ainsi, dans le cas de Ludd, il y eut des répercussions absolument néfastes.
Il y eut d'abord celle de la déception et du ressentiment, qui se développa même des années plus tard, dans la tendance à se substituer à la classe ouvrière. Ce fut la tendance de l'immédiatisme « armé », qui prit diverses formes au sein du mouvement des années 70 et dans la multiforme Autonomia Operaia, pour trouver son aboutissement le plus régressif et le plus catastrophique dans l'expérience dramatique d'Azione Rivoluzionaria.
De plus, on ne tira pas pleinement les leçons de l'idéologie de la vie quotidienne, ce dogmatisme immédiatiste qui donna naissance à des hiérarchies occultes trouvant leur écho dans l'automortification des militants les plus faibles. Cesarano fut clairement sensible à cette dégénérescence et en fit une critique très dure et très précise. Mais, étonnamment, cette critique resta dans la sphère « privée », celle des proches, des amis. Dans ses ouvrages, Cesarano la tint pour acquise, comme si elle avait déjà été menée à bien ailleurs. En réalité, le problème fut écarté sans avoir jamais été clarifié jusqu'au bout. Le comontisme, héritier déclaré de cette « idéologie de la vie quotidienne », poussa l'immédiatisme jusqu'au paradoxe de qualifier de « communauté humaine » le cercle des camarades (précisément : comontisme = Gemeinwesen). Cesarano, bien qu'il eût déclaré à maintes reprises sa profonde étrangeté vis-à-vis de la théorie, de la pratique et de la perspective comontistes, ne parvint jamais à un véritable règlement de comptes théorique qui aurait clarifié la question de manière exhaustive. La « critique de la vie quotidienne » avait été réduite à un odieux ensemble de préceptes inquisitoriaux, se concrétisant en une organisation bien vivante et concrète, envers laquelle on peut éprouver toute la sympathie personnelle et humaine du monde, mais dont on ne peut nier le caractère théoriquement régressif par rapport à Ludd.
Le fait est que l'héritage immédiatiste de Ludd alla au-delà des manifestations naïves et grossières du comontisme et de son « idéologie de la criminalité ». C'est, de manière générale, dans tout l'horizon radical que le quotidianisme continua de prendre racine. Au rejet de la politique, du militantisme, de la continuité organisationnelle, de la valeur d'une activité commune durable, faisaient écho, d'une part, le repli exclusif sur la théorie — qui, en soi, ne fait de mal à personne — et, d'autre part, le choix de modèles d'action ne s'inscrivant plus dans la classe, ou dans des noyaux auto-organisés de la classe, mais dans le cadre de la désagrégation sociale et psychique. (Ce même rejet de l'organisation doit aujourd'hui être réexaminé d'un œil critique, car en l'absence des groupuscules gauchistes envahissants il a perdu une grande partie de sa pertinence, et peut apparaître à un révolutionnaire d'aujourd'hui comme une phobie incompréhensible — surtout parce qu'elle a un effet inhibiteur, qu'elle engendre l'impuissance, qu'elle prive d'efficacité et d'outils de communication valables, lesquels ne peuvent se forger qu'avec le temps, et qu'elle nie l'expérience acquise.)
Les manifestations révolutionnaires d'avant-garde furent recherchées dans la folie, le délire, la criminalité, dans des explosions de violence irréfléchies et insensées, ou, tout au plus — comme dernier lien avec l'idéal de l'action collective —, dans les émeutes des ghettos noirs aux États-Unis, et même dans les émeutes fascisantes et clientélistes des villes du sud de l'Italie (Reggio de Calabre, Caserta).
L'explosion « sauvage » — le terme vient des hiérarchies du savoir, qui savent en effet — de l'extranéation contre l'aliénation, de la passion contre la souffrance, là où le prolétariat moderne se révèle à l'attaque, dans les ghettos déjà impraticables aux bourgeois isolés de Detroit et de New York — tout comme à Reggio de Calabre, à Caserta et dans le Barrio Latino, lorsque, pour des « motifs futiles », la colère jaillit —, montre sous quels traits la lutte pour la vie contre le « progrès » de la nécrose doit, parce qu'elle le peut, se manifester. Ce sont précisément les traits féroces du retour à la forêt primitive, de la violence sauvage. […] La nuit, le sauvage conquiert l'espace que, le jour, usurpent maîtres et serviteurs ; les bourgeois ne s'aventurent pas dans ces mêmes rues où s'élèvent les bureaux de leurs représentants, qui, dans cet espace-temps reconquis par l'ennemi, ne les représentent plus. Et même de jour, le sauvage réapparaît dans des raids désespérés et fulgurants, les mitraillettes pointées sur les guichets des caissiers, hors de portée de l'œil électronique de la télévision policière13.
Ce point est très important pour comprendre le « tournant » pris par le courant radical au début des années 70, qui allait conduire à sa stérilisation ultérieure. Il est particulièrement fondamental si l'on veut comprendre Critique de l'utopie capitale, qui s'est justement trouvée confrontée à la tâche de donner une issue théorique à ce moment historique crucial.
C'est également dans l'œuvre la plus importante de Cesarano que l'on peut trouver la racine de cet immédiatisme : les émeutes des ghettos noirs, mais aussi les manifestations individuelles de violence immotivée, les bandes criminelles, ou encore les crises intérieures débouchant sur une névrose et une folie que plus aucune structure répressive ou thérapeutique ne peut contenir, sont déjà considérées, dans leur immédiateté, comme des manifestations du mouvement communiste, de la pratique révolutionnaire qui abolit l'état de choses existant.
Cesarano inscrivit ces actes de révolte dans un discours théorique général visant à démontrer le caractère « biologique » de la révolution, son enracinement dans le corps vivant de l'espèce humaine, qui s'attaque simultanément à l'univers inorganique, au Moi-personne et au langage produit par la « rationalité » dominante.
Chaque fois qu'un homme « devient fou », renverse violemment la cage qui l'emprisonne et déclare inexistant et mensonger l'existant, l'imagination se réalise. Ce « chaque fois » est en passe de devenir « toujours ». Dans les indices croissants de criminalité, de névrose et de folie, dans la fréquence croissante des explosions collectives de colère « immotivée », dans l'insubordination, dans l'aliénation, dans l'absentéisme rampant, on voit se dessiner les étapes intermédiaires du cheminement de l'imagination vers le renversement définitif de la réalité comme organisation de l'irréel, et vers la conquête d'une totalité organique qui réalise la fin de l'utopie capitale inorganique, la fin de la préhistoire et le début de l'histoire comme équilibre atteint de l'être-là avec l'être, conjonction enfin atteinte de la volonté de vivre avec la vie14.
Mais l'apologie des moments de désagrégation sociale et psychique et des explosions soudaines de vitalité mortifère était préexistante et avait caractérisé la période de dissolution de Ludd et les prémices du comontisme. Elle s'inscrivait dans une tentative de coopter au sein du « mouvement réel » toutes ces formes de rébellion non concertée, en remplacement du prolétariat qui, à cette époque, était contraint de se replier sur des conflits particuliers au sein des usines ou sur la question du logement.
Pour mieux comprendre l'origine de cette perspective, il faut revenir à Invariance, qui constituait alors la principale source d'inspiration pour l'ensemble du courant communiste radical italien, même si les résultats étaient souvent divergents.
En effet, cette revue associa à la réédition des textes de Bordiga et aux études marxiennes des contributions originales, qui eurent une influence considérable sur notre courant, et en particulier sur Cesarano.
Par la suite, dans sa deuxième série, Invariance entama une rupture précipitée avec la théorie marxiste, qui allait ensuite la conduire — tout en conservant son nom, désormais contradictoire — à de nombreux revirements à 180° sur toutes les questions fondamentales, jusqu'à aboutir en 1977 — date cruciale également pour la rupture avec la théorie révolutionnaire de nombreux opportunistes — à l'abandon de la problématique révolution/contre-révolution.
Dans Critique de l'utopie capitale, on retrouve deux thèmes caractéristiques d'Invariance.
Le premier est le concept de « classe universelle » : la condition prolétarienne tend à se généraliser, les nouvelles classes moyennes — celles que l'on appelle aujourd'hui communément « tertiaires » — tendent à vivre une condition d'exploitation et d'aliénation analogue à celle du prolétariat. Au cours d'une crise révolutionnaire, le prolétariat a ainsi la possibilité de rallier à son camp la grande majorité de l'humanité, unifiée précisément comme « classe universelle »15. Ce concept fut intégré par Cesarano à sa perspective de révolution biologique, dans laquelle toute distinction de classe devient obsolète, puisque désormais l'« utopie capitale » s'oppose à l'espèce humaine tout entière.
Le second est celui qui voit dans les émeutes des métropoles américaines l'affirmation concrète du communisme. Ce concept fut amplifié par la conception d'une révolution « transfigurée », caractérisée par Cesarano uniquement par son œuvre destructrice, négatrice du capital, qui trouve sa continuité dans la violence absurde, y compris dans ses manifestations les plus sporadiques et les plus individuelles.
Alors que le rideau tombe sur le spectacle des guerres d'idéologie, menées hors des frontières, la guerre est bel et bien, comme le dit Marcuse, partout et à chaque instant — mais elle est partout et à chaque instant chez chacun, aucune frontière ne l'exclut, elle est indissociable des processus de production. Cette guerre est la critique pratique qui s'exprime, rien d'autre que cela. Les optiques de convenance de la politique et de la sociologie prêtent à la critique des masques et des déguisements chaque fois qu'elle se manifeste — et elle se manifeste toujours —, dans un effort manifeste pour l'exorciser. Le criminel, le voyou, les toxicomanes, les marginalisés, les sectateurs de religions et d'idéologies étrangères, les inadaptés, les « jeunes », les sous-prolétaires, les « névrosés », les aliénés mentaux (!) : l'ennemi originel, l'Antéchrist, ceux qui, par leur simple existence, nient globalement trop de choses pour qu'on ne voie pas que, tout simplement, ils sont tous. La critique est latente en chacun16.
Les manifestations visibles du prolétariat ne sont ainsi toujours et uniquement que des manifestations individuelles de la crise du Moi-personne, ou des explosions indifférenciées et aveugles : ne se pose jamais la question de les identifier historiquement, ni dans un secteur de classe en lutte, ni dans un ensemble de principes, ni, encore moins, dans une pratique collective et cohérente. Le concept de communisme disparaît, y compris celui de « totalité organique naturante », plus vaste mais aussi plus abstrait et plus générique. C'est pourquoi son œuvre comporte le risque d'être comprise comme une critique désespérée, qui ne tire sa force incontestable que de la douleur et de la folie.
Mais il n'est pas possible de la comprendre si on ne la considère pas comme le produit de tout le courant historique dont elle faisait partie et de son impasse théorique, laquelle était elle-même le reflet exact de la situation de blocage pratique dans laquelle se trouvaient les communistes radicaux à la fin du cycle de luttes de 1967-1970. À ce moment-là, le courant radical tenta de substituer à l'action généralisée et offensive du prolétariat, qui refluait, d'autres manifestations « nouvelles » qui ne pussent être récupérées par les appareils capitalistes ; et aux valeurs « de jeunesse », rapidement cooptées par l'industrie culturelle, capable de transformer la libération sexuelle elle-même, le communautarisme, la critique de la famille, les drogues psychédéliques et le rock en autant de nouvelles marchandises.
La force et les limites de Cesarano résident dans le fait d'avoir produit une synthèse puissante et unifiée de la théorie de toute une époque, en créant une machine critique complexe, mais contenant également les contradictions fondamentales du mouvement dont il était l'expression. Lui-même resta profondément pris dans l'impasse générale. En brûlant tous les ponts derrière lui, il abandonna également la perspective collective qui aurait été nécessaire précisément à ce moment-là. En renvoyant à un mouvement futur sans a priori la solution des problèmes imminents — alors même que Critique de l'utopie capitale fut le produit et le reflet de cette situation —, Cesarano ne se posa pas de manière explicite et déclarée le problème de la traversée d'une phase de reflux.
Le caractère abstrait de certaines conclusions de Cesarano trouve donc son origine dans la crise des communistes radicaux face à cette nouvelle phase de recul. En revanche, la profondeur et la richesse mêmes de sa pensée peuvent offrir les éléments permettant d'expliquer et de démystifier l'effondrement de tout le courant, face aux possibilités et aux épreuves du cycle de luttes qui allait suivre.
11. Deux points de vue opposés sur l'organisation
En 1971, le comontisme se constitua et le groupe qui s'était rassemblé autour d'Invariance fut dissous. Il convient de rappeler ces deux attitudes diamétralement opposées sur le « problème de l'organisation », dont la seconde fut adoptée par Cesarano et une grande partie du courant.
La première, celle du comontisme, identifia tout simplement le groupe-milieu de camarades qui le constituait — en grande partie d'anciens membres de l'Organisation conseilliste de Turin, similaire — avec le parti historique du prolétariat, ou plutôt avec la « communauté humaine ». Il créa ainsi une organisation, présente dans diverses villes italiennes (cf. Maelström, n° 2), qui abolissait toute distinction entre activité théorique et pratique, vie publique et vie privée, individu et organisation. Le comontisme prétendait donner vie à un communisme concret parmi ses membres, dont les fondements étaient :
- la collectivisation de toutes les ressources nécessaires à la survie ;
- la « cohabitation totale » ;
- la pratique constante de la « critique de la vie quotidienne » pour éviter de céder à la pression de la société : milieu, famille, rapports juridiques, etc.
L'illusion immédiatiste du groupe consistait à oublier un fait fondamental : entre le capitalisme — donc entre les rapports personnels dominés par la valorisation — et le communisme, il y a une révolution qui, selon Marx, sert entre autres à « se débarrasser de toute cette vieille merde ». Pour le comontisme, le Gemeinwesen était mis en pratique du jour au lendemain : il s'agissait de passer au communisme, fût-ce à vingt ou trente, et de communiser immédiatement les rapports ; cela rendit inévitable le passage immédiat à la production idéologique — l'immédiatisme s'accompagna aussitôt de la production de toute une série de corollaires « théoriques ».
Rétrospectivement, nous éprouvons de la sympathie pour le comontisme : ce fut un groupe courageux, qui resta toujours au sein du front révolutionnaire, affrontant vaillamment une dure répression, luttant contre les groupuscules maoïstes-ouvriéristes, tous dotés de structures militaires spécialisées créées dans le but de maintenir les assemblées et les manifestations dans un cadre acceptable pour leur père-maître, le PCI — à la seule exception, outre bien sûr les groupuscules d'ascendance bordiguiste qui connaissaient eux aussi la répression armée des « extraparlementaires » staliniens, de Potere Operaio, groupe à vocation guérillera qui, bien qu'il ne défendît pas publiquement les révolutionnaires, resta toujours à l'écart des persécutions. L'attitude provocatrice et sinistre du comontisme — qui fit assaut d'humour macabre le 12 décembre 1972, à l'occasion de l'anniversaire de la destruction de la Banca dell'Agricoltura de la Piazza Fontana à Milan — dut, entre autres, faire face aux calomnies systématiques de la gauche, pour laquelle, jusqu'à il y a quelques années, l'équation « situationnistes = fascistes » prévalait. Il est en revanche incontestable que le comontisme était un groupe révolutionnaire, que Chronique d'un bal masqué citait à juste titre comme partie intégrante du courant communiste radical. Sa prétention d'être resté sur le terrain de la pratique révolutionnaire n'était pas dénuée de fondement, alors que de nombreux autres anciens luddistes avaient accepté la séparation entre vie publique « militante » et vie privée, ce qui devait très vite les conduire au nihilisme passif et, dans de nombreux cas, au reniement du choix révolutionnaire au profit d'une carrière ou simplement d'une vie tranquille.
D'autre part, nous ne pouvons manquer de dénoncer encore aujourd'hui le recul du comontisme par rapport au niveau atteint par Ludd. L'immédiatisme comontiste n'est rien d'autre qu'un substitutionnisme du prolétariat poussé à l'extrême. De ce point de vue, le comontisme constituait un véritable modèle d'idéologie, fondé sur une hiérarchie non déclarée mais facilement visible, qui soumettait les recrues à des épreuves initiatiques et à des examens de radicalité. Il s'agissait là de l'aspect funeste de Ludd, que nous avons déjà évoqué à propos de la critique que lui avait adressée Cesarano, élevé au rang d'idéologie et appliqué systématiquement, sans un instant de répit. Parmi ses corollaires idéologiques, on trouve : l'apologie de la criminalité, seul moyen de survie réellement admis et respecté ; l'éloge, non public mais constant au sein du groupe, des drogues dures comme outil de déstructuration et de libération des rapports familiaux et répressifs ; l'attitude sectaire, de supériorité, envers tout ce qui était extérieur à l'organisation ; l'hostilité du groupe envers le prolétariat, travailleur et moutonnier, coupable comme tous ceux qui ne faisaient pas partie de l'organisation — laquelle se transformait ainsi en une bande en guerre contre l'humanité tout entière, sur le modèle criminel accepté sans critique. Ce n'est pas un hasard si nous parlons d'idéologie : la théorisation de ces attitudes pratiques échappait en effet à tout processus critique qui en aurait mis en lumière les fondements matériels ; il s'agissait de dogmes qui constituaient eux-mêmes le fondement de l'expérience extrêmement contraignante de ceux qui entraient dans le groupe. L'existence de cette forme d'immédiatisme fut certainement l'une des raisons qui rendirent si difficile pour Cesarano d'indiquer une quelconque issue pratique, le conduisant à se perdre parfois dans une abstraction désarmante.
Mais à la base de cette impasse et d'autres impasses de Cesarano se trouvaient plutôt les prises de position diamétralement opposées à celles des comontistes : celles d'Invariance.
La question de l'organisation fut « résolue » par Invariance en étudiant les mesures prises par Marx pour éviter que, pendant les périodes de reflux contre-révolutionnaire, le parti ne tombe dans le réformisme bourgeois. Cette analyse était extrêmement partielle, car elle faisait abstraction de toute l'activité de Marx visant à construire le parti communiste, et constituait une déformation de la tradition révolutionnaire qui, entre autres, évitait d'évaluer de manière critique l'activité strictement politique de Marx dans son ensemble. Cette attitude est explicite dans un texte de 1969, publié trois ans plus tard par Invariance sous le titre « De l'organisation », signé Camatte-Collu, que l'on peut résumer ainsi :
- sous la domination réelle du capital, toute organisation tend à devenir un racket ou une secte ;
- Invariance a évité ce danger en dissolvant l'embryon de groupe qui se constituait autour de la revue ;
- toute agrégation organisationnelle est exclue a priori, car elle se transformerait en racket ;
- les rapports entre révolutionnaires ne sont utiles qu'au niveau le plus élevé de la théorie, que chacun doit atteindre de manière autonome et personnelle, sous peine de sombrer dans le suivisme.
Selon Camatte et Collu, le danger de l'individualisme aurait été évité parce que la « production des révolutionnaires » était déjà en cours — en 1972 : l'ampleur du processus révolutionnaire était telle qu'un réseau de contacts interpersonnels au niveau « le plus élevé » de la théorie était garanti, et même considéré comme acquis. De manière très précise, Camatte et Collu exprimaient une erreur typique de tout le courant, et de Cesarano lui-même. En réalité, en 1972, aucune phase prérévolutionnaire ne s'ouvrait sur le plan international — le mouvement résistait tout au plus, mais uniquement en Italie —, aucune production inépuisable de révolutionnaires n'était sur le point de se produire — Camatte et Collu eux-mêmes allaient faire défection —, et donc le rejet du danger de l'individualisme n'était qu'une illusion. Il n'y avait rien de glorieux à avoir dissous les petits groupes constitués autour des revues ; au contraire, cela ne fit qu'accélérer ce qui était déjà en train de se produire : la dispersion des rares forces révolutionnaires qui subsistaient depuis 1968 et qui n'allaient plus se reconstituer (en France, il n'y eut plus de ruptures sociales de grande ampleur, et en Italie, le courant révolutionnaire arriva en 1977 tellement affaibli par l'individualisme qu'il ne fut plus capable de mener aucune action significative). Au contraire, l'individualisme favorisa le détachement de la dimension révolutionnaire : soit parce que la vie dans l'isolement engendre un sentiment d'amoindrissement de soi — auquel on n'échappe qu'à travers la confrontation avec ses pairs —, dans lequel le mouvement n'est plus perçu, ce qui engendre déception et dépression, perte des défenses face à l'« extérieur » envahissant et capitulation devant la tendance dominante ; soit parce qu'il dissimule le personnalisme et l'élitisme, et dégage ainsi le terrain de rapports gênants qui pourraient nuire à une réintégration opportuniste dans l'idéologie bourgeoise. Dans les années 1970 et 1980, l'intensification de l'œuvre de liquidation des résidus organisationnels — d'ailleurs déjà informels et extrêmement fragiles — et la crainte immotivée d'un retour en arrière vers la politique, l'« ouvriérisme » ou le gauchisme constituèrent toujours les prémisses du passage « de l'autre côté de la barricade » de la part de certains représentants de l'« élite » qui avait fait de la théorie un fétiche et se montrait réticente devant un prétendu danger de suivisme — danger en réalité totalement inventé et inexistant : en Italie, aucun groupe ni aucune personnalité, et en France certainement pas Invariance, n'ont jamais exercé un attrait comparable à celui de l'I.S. outre-Alpes, de nature à leur procurer des adeptes passifs.
Nous avons exposé ici deux façons de concevoir l'organisation, typiques du début des années 70, que l'on peut rejeter sans regret, et a fortiori sans aucune mythification de la part des plus jeunes.
La première, celle du comontisme, est le modèle communauté humaine – parti historique – bande de délinquants. Bien qu'estimable sur le plan humain — à l'instar de son épigone actuel, le groupe français Os Cangaceiros —, et souvent intéressante pour les solutions pratiques, organisationnelles et de mode de vie qu'elle proposait (les révolutionnaires doivent vivre « comme si » le communisme était déjà réalisé et peuvent ainsi affronter solidairement la terrible lutte pour la survie, deux fois plus dure pour eux), elle repose sur le ressentiment : le prolétariat n'est pas révolutionnaire, donc « nous » — petit groupe — sommes le prolétariat ; nous sommes la communauté humaine déjà réalisée. Cela conduit à évaluer de manière dogmatique et idéologique sa propre action sectaire et à offrir les issues les plus désastreuses : l'autocritique terroriste imposée à chaque geste et à chaque parole, le fétiche de la cohérence ; la régression politique toujours possible, causée surtout par l'attrait de l'action, jusqu'à la transformation pure et simple en bande de délinquants. Le tout fondé sur le fétiche-totem, et le chantage, de la « pratique », sur le mépris idéologique de la théorie et de l'action lucide.
L'autre, celle des invariantistes, qui s'étendit ensuite à une grande partie du courant radical, est le modèle du cercle de rapports entre « théoriciens ». Dans ce cas, l'énorme fétiche-totem de la théorie masque le caractère unilatéral de rapports limités à une élite très restreinte de « critiques ».
Cette attitude, maintenant que les illusions sur la « production » rapide et abondante de révolutionnaires ont disparu, relève purement et simplement de l'individualisme.
Il ne reste au contraire qu'à prendre acte du fait que les révolutionnaires sont désormais isolés. Accroître encore davantage leur impuissance actuelle par une telle prise de position contre l'organisation n'aurait aucun sens. L'issue offerte à ceux qui continueraient aujourd'hui encore, en pleine et angoissante atomisation des révolutionnaires, à s'obstiner dans la phobie anti-racket ou dans l'exclusivité des rapports entre quelques élus — à supposer qu'ils parviennent encore à en trouver — au niveau le plus élevé (et d'ailleurs : plus élevé que quoi ?) de la théorie, ne serait guère enviable.
S'il est aujourd'hui évident que toute renaissance de l'activisme et du militantisme conduit tout droit à un retour à la politique, il doit d'autre part être clair que le fétiche de la théorie séparée de l'efficacité et de la pratique collective — si possible organisée — n'offre aucune perspective attrayante. Les principes communistes, associés à une théorie critique dynamisée par la confrontation avec la production théorique des vingt dernières années et au principal acquis du passé récent — à savoir la revendication d'une révolution de et pour la vie, la remise en question des limites du Moi et de l'identité personnelle, dont l'œuvre de Cesarano constitue une dénonciation exhaustive et passionnante, l'expérience vécue de la révolution au sein de la révolution —, sont les seules garanties contre la dégénérescence mafieuse, à laquelle on n'échappe pas par un isolement qui se valorise lui-même, et encore moins par des voies originales et personnelles menant à une prétendue créativité.
Il est évident que dans les années 70, il n'y avait pas de danger de voir se créer une petite faction activiste-militante autour d'Invariance ou d'un noyau de « théoriciens ». Au contraire, le danger était exactement inverse : la désagrégation et l'abandon des questions les plus importantes à traiter :
- la remise à jour de l'apport des ultragauches historiques (Bordiga et le noyau porteur de la Révolution allemande, décisive pour l'ensemble de la révolution mondiale) ;
- un bilan de l'apport nouveau des années soixante ;
- la nécessité de créer un ensemble de rapports qui résistent dans le temps et soient capables d'affronter les possibilités révolutionnaires qui se présentaient dans les années soixante-dix.
Selon Camatte et Collu, la « production des révolutionnaires » résolvait comme par magie toutes les difficultés, alors que ce qui était sur le point de se produire, c'était la dispersion des révolutionnaires et la démonstration de leur incapacité à saisir l'occasion qui se présentait encore, et uniquement en Italie.
Au cours des années suivantes, la question du nihilisme fut posée, là encore en termes inversés par rapport à la réalité : en réalité, les manifestations nihilistes furent l'abandon de la tradition révolutionnaire, la fin de la tension vers des rapports communistes entre subversifs, le reniement du besoin de devenir une collectivité agissante, la sous-estimation de la nécessité de ne pas se laisser balayer par la contre-révolution.
Le comontisme constituait une caricature des rapports entre révolutionnaires, et l'illusion que tous les problèmes pouvaient être résolus comme par magie par une idéologie toute faite, qui prétendait être le concentré de la théorie des années soixante, déjà achevée, qu'il ne s'agissait plus que d'appliquer dans la pratique sans trop de chichis.
Aussi aberrante et insoutenable soit-elle sur le plan théorique, cette simplification reposait néanmoins sur une exigence profondément vraie : la théorie ne peut être une activité séparée et spécialisée, elle ne fait qu'un avec la cohérence quotidienne des révolutionnaires et avec le besoin de changer les choses dans la réalité de chacun, d'influer sur la société et sur l'histoire.
Le comontisme eut un résultat doublement contre-productif :
- parce qu'il créa une bande qui se voulait ennemie de la société et du prolétariat, se privant ainsi de toute possibilité de regroupement et d'efficacité ;
- parce qu'il fut par la suite facilement récupéré par l'idéologie la plus typique des années 70 — l'apologie, illustrée par Toni Negri, des groupes issus de la désagrégation sociale, au lieu d'en faire une critique radicale — et se révéla donc incapable d'offrir une perspective à un ensemble, assez important en 1977, de jeunes qui se détachaient de la pratique armée instrumentale et hiérarchique de l'Autonomie organisée et cherchaient à agir par eux-mêmes, courageusement, mais avec des idées peu nombreuses et confuses.
Mais le comontisme avait raison de rejeter l'élitisme de ceux qui évoluaient « au plus haut niveau de la théorie ». Cela ne pouvait que conduire à la création de rapports fondés uniquement sur le plan intellectuel.
Cesarano fut le seul à évoluer véritablement au plus haut niveau, en produisant une théorie claire et explicite, totalement anti-ésotérique, cherchant en vain une issue humaine dans ce milieu pseudo-intellectuel, caractérisé par une fragilité absolue et une formidable incohérence — à l'exception de Piero Coppo et Joe Fallisi, les seuls parmi ses collaborateurs à avoir conservé une cohérence révolutionnaire, sans jamais nourrir de prétentions à la supériorité découlant de la possession de la théorie.
12. Le communisme prophétique
Un autre aspect caractéristique de notre courant dans les années 70 fut la diffusion des prophéties.
Selon la périodisation que nous avons adoptée, 1971 marqua la fin du cycle ouvert en 1964 par les émeutes des Noirs et le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Une nouvelle phase d'attente s'ouvrit, qui, dans la perception des révolutionnaires, aurait toutefois dû être brève : 1968 avait rouvert l'ère des révolutions. Detroit (1967) démontrait surtout que les États-Unis étaient le nouvel épicentre de la révolution mondiale — contrairement à la prévision de Bordiga —, même si Gdańsk et Szczecin (1970) confirmaient l'importance de la « zone allemande », conformément à Bordiga. Puisque la théorie est prévision ou n'a pas de raison d'être, les prophéties fondées sur les calculs précis des cycles de crise, formulées par Bordiga dans les années 50, devinrent spontanément parmi nous un « article de foi » à demi sérieux, dans la mesure où elles résolvaient tous les doutes théoriques : une prophétie faisait référence à 1975, une autre, plus précise et plus circonstanciée, indiquait 1977 comme date d'une crise et d'une violente convulsion du capitalisme — pour nous, tout simplement, la date de la révolution.
Toute l'aura de secte ésotérique qui entourait le Parti communiste international — dérisoire comme organisation formelle, mais incarnation fascinante du parti historique — était confirmée par les mythiques Bordiga et Vercesi (Ottorino Perrone), membres du Comité central mais non inscrits au parti formel, simple expédient et instrument du parti historique, c'est-à-dire de la formidable activité théorique du prophète napolitain.
D'autres interprétations prophétiques marquantes étaient tirées de Norman O. Brown et d'Herbert Marcuse : du premier, on tirait une interprétation de Freud qui prévoyait l'exacerbation du conflit inconscient entre l'instinct de vie et l'instinct de mort jusqu'à une explosion finale destructrice-vitale ou autodestructrice-narcotisée ; chez le second, on percevait l'avènement d'une nouvelle ère qui déplaçait définitivement l'horizon révolutionnaire vers le triomphe d'Éros, la nouvelle sensibilité et les nouvelles valeurs inaugurées par le mouvement hippie américain. Toutes les prophéties ésotériques et astrologiques annonçaient l'approche de la crise finale et de l'ère du Verseau. À l'aube des années 70, tout pouvait être interprété en ce sens, non sans une certaine dignité théorique et une certaine cohérence dans la démonstration.
Dans ce climat « théorique », qui exprimait le désespoir et le refus d'accepter véritablement, avec le cœur, le repli sur les livres — refus dont nous avons vu le reflet idéologique dans le comontisme —, la diffusion des Limites de la croissance du Massachusetts Institute of Technology fut la bienvenue, car elle constituait une confirmation incontestable précisément parce qu'elle provenait du centre de réflexion de l'ennemi.
Critique de l'utopie capitale ne se limitait pas à cette religiosité révolutionnaire naïve. Le rapport du MIT y occupe une place centrale. Le concept d'« utopie capitale » est tout à fait clair : face à la réalité de la crise ultime, le capital prépare aussi des issues nettement utopiques — dont la seule réalité est la mystification idéologique —, parmi lesquelles celle d'une société à croissance zéro, maintenue par des substituts communautaires et par une libération quasi totale du travail ; ces projets, selon Cesarano, seront réduits à néant par la crise catastrophique et par le soulèvement du prolétariat révolutionnaire. L'imminence de cette explosion finale libératrice renforçait considérablement le sentiment d'attente et de prémonition prophétique qui imprégnait toute l'atmosphère de notre courant. Cette tension imprègne les conclusions des longs aphorismes de Critique de l'utopie capitale, dont la structure, dans la première partie de l'ouvrage17, tend à être la suivante : 1) une attaque, aussi violente qu'un pillage armé, où sont mises à sac les thèses des biologistes, physiciens, généticiens, anthropologues, psychanalystes, linguistes, etc., qui ne manquent jamais de révéler le cordon idéologique avec lequel ils entendent dissimuler, faute de pouvoir l'étouffer, l'explosion de la contradiction désormais cosmique avec la vie biologique de l'espèce et de la planète ; 2) la mise à nu de la nature utopique de leurs horizons et de leur inconsistance face à l'insurrection imminente du prolétariat révolutionnaire.
Dans ce schéma, il n'y a aucune concession au mysticisme, nourri de drogues et d'ésotérisme, des petits groupes qui se lançaient entre-temps dans toutes sortes de combinaisons « extatiques », communautaires, sexuelles et amoureuses ; on y trouve au contraire le ton rigoureux de celui qui réfute inexorablement les spécialistes du capital sur leur propre terrain, en pillant leurs connaissances et leur langage. Cependant, non seulement la référence explicite au LSD est répétée à plusieurs reprises, mais la saveur, la tension même de l'acide circulent entre ces lignes, ramenant le lecteur à l'héritage prophétique des années soixante et lui transmettant la dureté et le caractère dramatique d'une théorie trempée, justement, dans l'acide de l'expérience réelle et personnelle.
13. Le « cas » Cesarano
Le point de départ ne peut être que l'intuition fulgurante, et en ce sens concrètement et vitalement initiatique, du point de vue de la totalité18.
Cette phrase surprenante jaillit des pages du livre et donne la mesure de l'expérience de Cesarano. Si, dans les pages restantes de notre texte, par choix, nous ne parlons de lui que comme d'une simple molécule d'un mouvement historique et, au sein de ce dernier, comme d'un représentant du courant le plus radical et porteur de l'apport théorique le plus riche et le plus novateur, nous voulons, l'espace d'un instant, souligner la singularité de Cesarano. « Intuition fulgurante […] du point de vue de la totalité » ! Comment ne pas penser immédiatement au LSD ? Et fulgurante fut sa démarche critique, cohérente avec le virage radical pris par sa vie à partir de 1969, qui lui imprima le sens de la marche, maintenu implacablement jusqu'à la fin.
D'abord, l'expérience collective et publique de Ludd. Puis, à partir de 1971, commence la rédaction de l'œuvre de sa vie, cette Critique de l'utopie capitale — déjà anticipée par « L'utopie capitale », dans Ludd, Milan, n° 3, 1969 — par laquelle il règle définitivement ses comptes avec le monde de la culture et de l'intelligentsia officielle, dont il s'éloigne de plus en plus, inexorablement, dans la pratique.
Les premières pages de l'ouvrage contiennent les thèses fondamentales : 1) le développement de l'espèce depuis ses origines les plus lointaines est l'histoire de la soumission au travail et à la production d'outils-prothèses, qui prennent de plus en plus le dessus sur le corps vivant, réduit à un appendice aliéné ; 2) le développement de la psyché individuelle, séparée du corps, comme pensée qui se pense, devient l'histoire du Moi colonisé par le capital comme « personne », intériorisation de la « valeur » comme processus ; 3) la production du langage, comme ensemble de signes autonomisé, s'accumule à l'instar du travail mort et finit par acquérir un poids déterminant sur la communication humaine, allant jusqu'à dominer le sujet, désormais « parlé » par la langue.
Ces trois sphères constituent un processus unique, vu sous des angles — et par des disciplines — différents, à travers lequel l'espèce, à partir d'une carence instinctive originelle qui lui est propre, s'est séparée du corps vivant du monde (et de son propre corps biologique), s'en éloignant au point de le menacer aujourd'hui d'extinction, tel un ennemi extérieur. Et le corps, après des millénaires de survie irréductible, emprisonné depuis toujours dans l'inconscient, dans le refoulé, dans l'autre, réagit à la menace d'extinction par la critique armée, par la folie, par la révolution « biologique ».
Alors que tout ce qui existe n'est qu'un désert dominé par le capital, la passion « muette » des corps s'apprête à exploser, s'affirmant comme « totalité naturante », faisant échouer les projets cybernétiques ou de clonage — qui mettraient définitivement fin à la partie — et en révélant le caractère utopique.
Cet énoncé est suivi de l'attaque. Un pillage désordonné et passionné des scientifiques et des théoriciens du capital — ainsi que de divers penseurs critiques tels que Horkheimer et Adorno, les enseignements de Freud et de Reich étant eux aussi bien présents à l'esprit.
La théorie est utilisée comme un outil d'effraction pour réfuter les conclusions impitoyables que les théoriciens du capital réservent à la vie, et pour leur arracher les données qui démontrent la vitalité irrépressible de l'espèce biologique face à la faillite catastrophique de la société capitaliste, qui ne se reproduit désormais plus que comme un cancer du monde.
En avançant sur le terrain même de ses adversaires, sur le fil de l'abstraction scientifique et philosophique, en s'emparant de matériaux théoriques à mesure qu'il fait irruption dans les différents domaines de la pensée fragmentée, Cesarano parvient à régler ses comptes avec le monde de la culture et des modes intellectuelles — qui faisaient rage à l'époque et dans les années suivantes, y compris au sein du mouvement de 77 —, en consacrant des pages impitoyables à l'art, aux psychanalystes, aux thérapeutes, aux experts en linguistique et en langages, aux futurologues prônant des solutions « indolores » pour un monde voué à la catastrophe.
Dans le même temps, il parvient à nous faire partager avec force son parcours personnel. D'un côté, le siège subi par l'individu isolé, plongé dans un quotidien hallucinatoire où il évolue en endossant tour à tour les différents rôles socio-économiques auxquels la « personnalité » doit se soumettre, empêché de rencontrer les autres par le malentendu social que représente la circulation d'hommes réduits à une « quantité » de capital — du moins jusqu'à ce que la passion, risque et épreuve initiatique, ouvre la voie à la reconnaissance d'un autre, et par ce passage à celle des autres. De l'autre, le parcours qui le conduit à rompre avec le monde de la culture et de l'art dans lequel il avait lui-même vécu jusqu'en 68, et vers lequel il revient, en ennemi, pour régler ses comptes en suspens par le biais de la critique et de la lutte, seules expressions possibles qui ne soient pas immédiatement asservies et incorporées par le capital total.
Il fait référence à plusieurs reprises à l'expérience-épreuve de l'acide lysergique.
La violence et le caractère dramatique de son langage — pourtant rigoureusement abstrait et qui ne quitte jamais le terrain de l'adversaire — traduisent la condition « ségréguée » du révolutionnaire, resté isolé à la fin du cycle 1967-1970 mais déterminé à utiliser sa condition désespérée pour produire sa grande synthèse théorique, qui salue comme une certitude la prochaine réapparition, définitive et ultime, du prolétariat révolutionnaire. Soit il saura être et vaincre, soit le capital l'entraînera avec lui dans la catastrophe. L'irréductibilité du fondement biologique de la révolution garantit l'invincibilité de l'espèce.
La force et la limite de son œuvre résident dans la conviction que la crise du capital annoncée par le rapport du MIT, ainsi que les symptômes qui dénoncent la crise psychique de l'individu — folie, névrose, désormais incontrôlables par tout dispositif et toute structure répressive — et de la société — émeutes immotivées, pillages et violence collective, criminalité —, est irréversible et définitive, et contraindra l'espèce à vivre, enfin, si elle ne veut pas disparaître et s'éteindre.
Au début des années 70, la prise de conscience que la catastrophe du capital menace réellement la survie de l'humanité et de la planète, ainsi que le pari désespéré et passionné sur la vitalité de l'espèce qui venait de faire ses preuves dans le cycle de luttes tout juste achevé, constituent une caractéristique forte et fondamentale, qui peut à juste titre résumer les positions, bien que diversifiées, de tout le courant radical à l'aube de la nouvelle ère.
La force de l'alternative — la vie contre la mort, plutôt que le prolétariat contre le capital — est le signe d'une relative vitalité théorique, mais aussi d'une difficulté à fonder ses propres raisons sur la contradiction spécifiquement sociale.
En niant le fait que c'est un mouvement social bien précis qui l'a produite, on annonce également la stérilisation de tout le courant qui, de manière illusoire et hallucinatoire, « met la barre plus haut » dans ses affirmations, mais s'apprête à vivre son déclin et son crépuscule en quelques années.
14. Brûler les vaisseaux
Des références telles que celles au LSD marquent cette théorie du sceau de l'inassimilable, de ce que la culture ne pourra jamais s'approprier. Le monde des intellectuels, des écrivains, des poètes, des artistes et des universitaires italiens ne sut répondre, si ce n'est par la marginalisation et le silence, à un homme comme Cesarano, qui ne se contentait pas de se réjouir de la généralisation de la révolte des autres, mais qui s'alliait non pas aux étudiants mais aux « provocateurs », non pas à la gauche mais aux groupes les plus « ambigus » — accusés, comme toujours à l'époque en Italie, de « fascisme » —, et qui ne proposait pas de dissertations masturbatoires sur « la drogue » mais s'endurcissait à l'acide lysergique.
La force et le caractère dramatique de la théorie de Cesarano sont ainsi si manifestement l'expression directe de la vie et de l'expérience qu'ils en deviennent littéralement « innommables » pour tous les milieux culturels, même « révolutionnaires », des années 70.
Pour l'argent, on « vit » en mourant retranchés dans nos maisons ; pour vivre, on verse son sang sur les trottoirs de l'argent. Selon les savants, les sauvages seraient empoisonnés par les stupéfiants. En effet, la drogue gagne du terrain, tandis que le capital gagne du terrain sur la drogue. Mais la drogue hallucinogène — celle qui, pour ainsi dire, libère de l'hallucination de la « vie » en abaissant le seuil qui filtre, c'est-à-dire économise, les perceptions — s'attaque directement à l'économie qui appauvrit chacun en le clouant à la fiche perforée des perceptions programmées pour lui par les hiérarchies du savoir ; et, en lui permettant enfin de voir ce qu'il n'avait jamais vu auparavant, elle le détache du « réel » et lui rend la vérité qui lui appartient. Cette vérité ne peut être qu'atroce : humiliante et terrifiante. Mais définitive, inoubliable. La rupture n'est pas réversible, se lamentent les savants. Elle terrorise, consterne, ensauvage. Or ce qui terrifie, ce qui consterne et ce qui, dans le meilleur des cas, ensauvage, n'est rien d'autre que la vision de leur « vérité », soudain mise à nu19.
15. Une nouvelle phase s'ouvre
Au début des années 1970, on assista à un vaste élargissement de la perspective et des sources théoriques des révolutionnaires, qui correspondait également à une richesse existentielle considérable et à l'expérimentation de dimensions nouvelles.
La volonté de réalisation pratique immédiate ne trouvait plus d'exutoire dans les luttes sociales, et l'on tentait de conserver une dimension radicale dans la vie quotidienne.
Les théories immédiatistes trouvaient un vaste champ d'application : la criminalité, la folie, les expérimentations sexuelles correspondaient à la vérité pratique de beaucoup d'entre nous.
Sous des formes communautaires ou sous forme d'aventures individuelles — la « politique » étant désormais totalement exclue de nos intérêts —, on chercha à passer à une dimension créative, affirmative, qui corresponde à l'exigence théorique dominante : celle de fonder le communisme.
La richesse de ces expériences échappe en grande partie à toute reconstitution a posteriori, puisqu'il s'agirait d'évoquer des péripéties individuelles qui n'ont jamais été racontées.
Les mouvements de libération sexuelle, féministes et homosexuels jouèrent également un rôle considérable.
Dans l'ensemble, malgré les risques et les échecs, la portée de l'expérience globale de ces années nous semble très riche et globalement digne du mouvement qui l'a précédée, au point de mériter, le moment venu, un traitement à part. Elle exprime déjà la nécessité de sortir des limites d'une expérience historique qui, en revanche, dans ses connotations les plus spécifiques — identifiables à travers ses expressions théoriques — tend à perdre quelque peu le contact avec le réel.
Cesarano aurait certainement vu d'un bon œil son intégration au mouvement de la seconde moitié des années 70. Son enthousiasme pour les affrontements d'avril 75, qui marquent le début de l'histoire de l'Autonomie ouvrière, avait été remarquable.
Chez de nombreux autres individus et groupes, on observait en revanche une tendance à s'éloigner de plus en plus de la réalité, en faisant d'ailleurs un très mauvais usage de l'œuvre de Cesarano lui-même.
1975, et plus encore 1976, produisirent, outre une accentuation apparente du reflux, des signes décisifs d'un renouveau, surtout chez les jeunes qui n'avaient rien connu des luttes du cycle précédent.
Les années 70 sont coupées en deux par le suicide de Giorgio Cesarano. Nous avons déjà dit qu'il s'agissait d'une défaite collective. La contribution de Cesarano n'aurait pas été négligeable dans cette nouvelle phase. Lui-même avait perçu avec beaucoup de lucidité les nouvelles perspectives qui s'ouvraient. Il se retrouva seul face à de lourdes difficultés. Il avait quitté le cadre rassurant de sa famille et de sa maison de campagne en Toscane, ne supportant plus cet isolement.
Invariance avait repris certains points fondamentaux des travaux de Cesarano, en particulier l'anthropomorphose du capital20, et s'orientait d'une part vers la publication de textes qui auraient dû fonder positivement l'affirmation du communisme, d'autre part vers une vaste description de l'« errance de l'humanité », synthèse de l'histoire qui présentait des points de contact avec celle de Cesarano. Mais, dans le cas d'Invariance, il s'agissait d'une phase de transition : l'abandon de l'orthodoxie marxiste stricte devait conduire à un dépassement de la question révolution/contre-révolution et à un recentrage de l'intérêt vers un immédiatisme de réalisation qui, au-delà de toutes ses particularités, peut se résumer comme un véritable retour aux conceptions « naturistes » de certains hippies de la décennie précédente — appliquées, il faut le dire, à la lettre, par le fondateur et principal représentant de la revue ex-bordiguiste.
Le fait est que, pour beaucoup, la « théorie radicale » se révéla, au cours de ces années, un instrument permettant de se libérer de la tradition marxiste, ultragauche, ou révolutionnaire en général, et de s'engager sur des voies opportunistes et carriéristes, ou dans les diverses réaffirmations de la religion, de l'art, de la famille répressive, etc., que nous avons ensuite vues « s'épanouir » dans les années 80.
16. Communisme — individu solitaire et aliéné
Pendant le reflux des années 70, on tenait pour acquis qu'il était impossible de survivre longtemps dans la société capitaliste sans s'y intégrer. Il était inacceptable de tenter de résister comme organisation pendant une phase contre-révolutionnaire. La critique des groupuscules extraparlementaires — ces bandes de racketteurs en lesquelles tend à se transformer toute organisation qui cherche à se perpétuer dans la sphère politique, ou dans les circuits économiques « alternatifs », dans l'art, ou en tout cas dans n'importe quelle dimension esthétique telle qu'un « mode de vie » — était implacable. Cette même critique fut impitoyablement appliquée à nous-mêmes, au peu d'organisation que nous avions créé, et étendue aux formes d'agrégation autonomes d'usine et de quartier qui naissaient à cette époque, toutes rejetées comme manifestations « gestionnaires », finissant par faire partie de cette misère qu'il s'agissait de critiquer et d'abattre.
En ce sens, la ligne de conduite de Cesarano est paradigmatique : dissolution de Ludd ; rupture avec les dernières illusions idéologiques (les idéologies du quotidien et l'apologie du crime) ; isolement, y compris géographique, dans la campagne toscane ; consécration à une activité théorique aux horizons pour ainsi dire illimités.
Pour nous, le reflux niait la possibilité de réalisations formelles, organisationnelles et militantes. Cependant, 1968 avait bel et bien rouvert l'ère des révolutions, et il s'agissait donc de forger la théorie pour affronter la crise extrême du capitalisme. Le contenu du communisme était fortement mis en avant. Toutes les raisons d'être historiques des phases intermédiaires, du socialisme et de la transition ayant disparu, le communisme s'affirmait comme le dépassement de toutes les révolutions précédentes, la libération de ce qui avait été refoulé au cours des époques historiques passées et au sein de la psychologie de l'espèce tout entière. Il s'agissait de se débarrasser de toute cette vieille merde, d'affronter avec lucidité et en profondeur cette révolution au sein de la révolution qui avait été une caractéristique si déterminante des années 1968-1969, et qui continuait d'être la dimension, tout à fait particulière, dans laquelle vivaient et agissaient les révolutionnaires.
Au refus net et catégorique de poursuivre la lutte selon les modes de la « politique révolutionnaire », qui nous aurait inévitablement intégrés à l'être du capital, ne correspondait aucun recul sur le plan individuel.
La critique de l'idéologie du quotidien, de l'« idéologie de la critique de la vie quotidienne », ne doit pas induire en erreur. Elle ne correspondait en rien à un repli sur la « sphère privée » ou à la dimension effacée du « théoricien » révolutionnaire. La tension individuelle restait très forte.
Au contraire. La « pratique de l'isolement » constituait une radicalisation extrême de la dimension révolutionnaire, qui échappait à tout compromis. Et elle continuait à expérimenter l'aventure de la passion individuelle, du renversement des rapports familiaux et bourgeois, de l'élargissement de la conscience dans toutes les directions et par tous les moyens.
De cette dimension, Critique de l'utopie capitale constitue une illustration cristalline. Dans l'œuvre de Cesarano, la tension à laquelle s'expose l'individualité même du révolutionnaire est absolument évidente : le ton dramatique dit assez qu'il ne s'agit certainement pas « seulement » de « théorie ». L'attaque contre l'identité fictive est menée jusqu'au bout. La critique remet en question l'« ego révolutionnaire » lui-même, ses masques d'autovalorisation et les différents rôles qu'il doit nécessairement endosser dans la dimension irréelle de la survie. La vraie guerre est une dimension dont, en soulignant la nature « biologique » de la révolution, on clarifie, au-delà de tout malentendu possible, la matérialité.
C'est une « guerre d'amour » : de chair, de sang, de souffrance et d'extase.
Ce qui, de cette dimension subjective spécifique, peut, après tant d'années et tant de défaites, échapper au révolutionnaire qui lit aujourd'hui Critique de l'utopie capitale, c'est l'exigence, presque préliminaire, de Cesarano : échapper à toute nouvelle idéologie.
En effet, tout en luttant sans relâche contre la réconciliation, sous quelque forme que ce soit, avec la société capitaliste, il devait maintenir une critique intransigeante de ce néo-préceptisme révolutionnaire, de ces nouveaux modèles de « mode de vie » qui, précisément à cette époque, étaient bien présents dans le milieu le plus proche de lui.
En résumé, la lutte de Cesarano devait se dérouler simultanément sur plusieurs plans : d'une part la critique concrète, la véritable guerre, l'affirmation de la dimension la plus profonde du communisme, la résolution de toutes les contradictions du développement de la préhistoire, « l'affirmation de l'espèce humaine », du véritable Gemeinwesen de l'homme — une affirmation « au nom de l'humain », mais qui ne fait absolument pas abstraction de la contradiction vivante qui la sous-tend : l'individu révolutionnaire, « suspendu » dans l'inconnu mais en mouvement dans une direction bien précise, vers l'extase, l'aventure, la passion, fouetté par sa soif de nouveauté et d'authenticité ; armé uniquement de capacités critiques et de créativité, dépourvu d'expériences historiques toutes faites, il rencontrait sur son chemin des pièges de plus en plus nombreux. C'est pourquoi Cesarano devait éviter toute rechute possible dans un préceptisme de la radicalité, cette intransigeance formalisée dont il avait déjà pu constater les effets. En même temps, il avait bien conscience de la dilution du mouvement révolutionnaire dans sa dimension la plus large, mondiale, au sein des nouvelles idéologies issues de la réappropriation du « style des Sixties ». Si, par exemple, jusqu'en 67 l'expérience des hippies américains avait constitué un aspect neuf et authentique du mouvement révolutionnaire, dès le début des années 70 le capital s'était fermement approprié l'idéologie « transgressive » des « alternatifs » californiens et la diffusait sur tous les marchés de l'idéologie.
Cesarano affirmait le contenu profondément « individuel » de la révolution, la critique implacable de toutes les formes de quotidien aliéné définitivement intégrée par la révolution à partir des années soixante ; il refusait que la théorie se transforme en dogmatisme terroriste, en cette sorte de phallophilie du négatif qui avait pris, autour de lui, la forme d'une idéologie de l'« illégalité », d'un éloge du vandalisme et du vol ; et il attaquait la diffusion désormais généralisée de fragments de critique de la vie quotidienne par les centres culturels directement soumis au capital, qui impliquait de larges secteurs du mouvement de jeunesse déjà contestataires.
Dans les années 1990, le capital diffuse ses messages de manière bien plus directe et n'a aucun mal à propager les idéologies les plus réactionnaires et les plus décrépites. C'est pourquoi peut aujourd'hui nous échapper la nécessité des véritables tours de force critiques que Cesarano dut accomplir pour ne pas risquer de reproposer un modèle idéologique de radicalité immédiatiste, ou un clin d'œil juvénile à la Marcuse, alors même qu'il faisait des références très claires au LSD et, plus généralement, à l'abolition des frontières du Moi.
Dans Critique de l'utopie capitale, Cesarano explique clairement comment, chez le schizophrène, le mur derrière lequel le langage produit emprisonne la communication s'effondre, et donc comment s'effondre la barrière perceptive qui trace la frontière entre le Moi et le monde, ouvrant la possibilité explosive d'un rapport dialectique entre l'individu et l'autre. Dans le même temps, il doit dénoncer le risque de la « damnation privée » qui attend « celui qui, dans l'explosion du sens vivant, vécue comme péripétie individuelle, a voulu brûler d'un seul coup la totalité de son propre sens »21 ; et dans le Manuel de survie, il ressent le besoin de mettre en garde contre de nouvelles formes d'autovalorisation qui transforment l'expérience « psychotique » ou « névrotique » en un nouveau rôle spectaculaire.
À bien des égards, aujourd'hui, les choses se sont simplifiées. Le capital a dépassé la phase où il tirait de l'expérience psychédélique de nouvelles formes culturelles et artistiques ou, à un autre niveau, s'annexait de vastes secteurs de nouvelles générations tendant à se rebeller spontanément. Aujourd'hui, l'individu esquissé dans Critique de l'utopie capitale est plus que jamais d'actualité : il perçoit avec vertige son appartenance à un monde Autre que lui-même, ainsi que l'impossibilité de communiquer avec les autres personnes qui, hors de l'hallucination, lui apparaissent comme des masques. C'est d'ailleurs précisément dans la description de la réalité hallucinatoire du flux continu de rapports aliénés qui constituent le quotidien du capital — où l'individu endosse tour à tour les rôles de son cycle de valorisation, au travail, en famille, dans les relations « sentimentales » codifiées — que Cesarano écrit certaines de ses pages les plus fortes, celles où se reconnaîtra le révolutionnaire « perdu » dans la réalité d'aujourd'hui.
Aujourd'hui, le risque de déracinement et de désorientation complets est encore plus présent qu'à l'époque, car il manque le lien avec un passé récent de révolte généralisée.
17. L'activité du Centre d'initiative Luca Rossi
C'est pourquoi une activité telle que celle entreprise par le Centre d'initiative Luca Rossi prend toute son importance. Nous la résumons ainsi :
- Clarification de la tradition révolutionnaire, nécessaire pour établir des principes qui transcendent les véritables vagues de barbarie avec lesquelles le capital déferle sur le monde qu'il a colonisé — racisme, guerre, résurgence sanglante de problématiques nationales antérieures à la Première Guerre mondiale, expansionnisme belliciste des religions du passé —, en accordant une attention particulière aux courants d'ultragauche à l'époque du fascisme et du stalinisme. Ce travail implique la reprise des projets entamés mais non menés à bien dans les années 70 : l'affirmation du communisme et sa description positive. Car il faut faire face à la mystification qui accompagne l'effondrement de ce que soixante-dix ans de contre-révolution ont fait passer pour du « communisme » ; et, dans le même temps, le fascisme et le racisme ne sont plus des épouvantails spectaculaires mais des zombies gigantesques armés jusqu'aux dents.
- Dresser un bilan du courant radical italien, car la précipitation révolutionnaire de ces années-là a « brûlé » une série de questions sans les résoudre, et s'est heurtée à une impasse retentissante au moment potentiellement le plus favorable (1977) ; raison pour laquelle toute cette expérience historique doit être cernée, en en tirant les leçons qui s'imposent. Il y a notamment un besoin précis de rendre accessibles les résultats de cette période, mais il est impensable de les présenter séparément d'une discussion qui les rende compréhensibles et critiquables, y compris par les révolutionnaires d'aujourd'hui. Il s'agit donc de s'atteler à la double tâche de diffuser les principaux textes radicaux des années 70 et d'en tenter un bilan critique.
- Dans l'immédiat, éviter de répéter ce qui était déjà une erreur à l'époque et qui serait aujourd'hui tout à fait inconcevable : à savoir la valorisation de l'isolement, qui rend l'activité théorique abstraite et invérifiable. Au contraire, il faut évaluer avec le plus grand soin et sans aucune négligence les expériences des révolutionnaires sur les lieux de travail, au sein des organisations de base du prolétariat, dans les centres sociaux, car elles constituent une sève vitale sans laquelle même les tâches préparatoires concernant la tradition révolutionnaire ne sont pas réalisables aujourd'hui. Une leçon que l'on peut tirer immédiatement de la théorie radicale des années 70 est que les révolutionnaires ne peuvent se couper des rapports concrets avec les luttes sociales sans s'engager sur les voies que nous avons déjà vu emprunter par tant de penseurs géniaux, anciens révolutionnaires ; et, en même temps, qu'ils ne peuvent renoncer à la critique concrète et vécue de la vie quotidienne sans retomber péniblement dans le nihilisme passif.
- Ne pas avoir peur de toutes les solutions organisationnelles et structurées susceptibles de nous aider à atteindre une pleine efficacité opérationnelle.
Dans les conditions actuelles de crise profonde du capitalisme, d'où n'émerge pourtant ni la fleur du prolétariat révolutionnaire international, ni même un mouvement de classe clair capable de s'autodéfendre, les révolutionnaires courent tous les risques typiques des phases précédentes de reflux, mais n'ont plus aucun lien historique avec un mouvement de lutte mondial récent. Ainsi, en un sens, bien plus encore que dans les années 70, ils se retrouvent à avancer au bord du gouffre, menacés par les pièges du désespoir, de la déception, de la crise « catastrophique » de dévalorisation, dans laquelle il est pourtant de plus en plus difficile de trouver une issue vers l'attaque et la révolte — qui, par comparaison avec aujourd'hui, était alors à portée de main. C'est pourquoi personne ne peut plus se permettre la moindre indulgence en matière d'isolement. La communauté, l'organisation et la solidarité révolutionnaires sont des besoins urgents, dont on ressent dramatiquement le manque, mais dont la réalisation est terriblement lointaine. Tout cela va dans le sens d'un lien fort entre révolutionnaires, à réaliser sans retomber dans le sectarisme. L'étape actuelle du travail « préparatoire », de clarification des principes, exige non seulement de la cohérence et de l'intransigeance, mais aussi un grand enrichissement des contacts, des sources et des discussions. Le milieu révolutionnaire comme tel est trop asphyxié, c'est une parodie « nostalgique » de ce qu'il fut, pour pouvoir constituer à lui seul un point de référence valable. C'est pourquoi nous avons besoin de toutes les contributions, afin de créer un peu de circulation d'idées, de recherches, d'études, qui créent au moins les conditions minimales d'un renouveau.
Il ne pourra plus y avoir de mouvement sans principes ni théorie, mais nous ne reproduirons pas l'étroitesse d'esprit typique du crépuscule des radicaux.
18. Épuisement du courant radical en période de reflux
Nous vivons un présent tragique et sanglant. La crise actuelle manifeste simultanément les traits classiques d'un coup d'arrêt de l'économie au sens strict — chômage, surproduction, surexploitation, concurrence effrénée, exportation du désastre vers l'Afrique et l'Amérique latine — et au sens large — incapacité à contrôler la situation mondiale22, effondrement financier, famines, guerres, destruction effrénée de l'environnement et des ressources.
Parallèlement aux aspects de la faillite générale dénoncés par la théorie radicale dans les années 1970 avec la démystification de l'« apocalyptique » du capital, tous les conflits interethniques, raciaux et religieux, apparemment propres aux phases antérieures du développement capitaliste, refont surface sur la scène historique. Le capital n'a résolu aucun des problèmes qu'il a commencé à créer depuis l'époque de son expansion planétaire à la fin du XIXe siècle. Au sein même des bastions du surdéveloppement capitaliste, les pathologies non résolues de la société — criminalité, violence aveugle et psychoses —, symptômes d'une crise profonde, se sont installées comme un cauchemar quotidien pour des millions de prolétaires.
Il est plus urgent que jamais de disposer d'armes théoriques capables de détruire les pièges des fausses alternatives réactualisées et activées par les conflits et le chaos qui entourent, au Sud et à l'Est, l'Europe « civilisée », et qui s'insinuent désormais dans ses ghettos sous les traits du racisme, de l'intégrisme islamique et de l'horrible fascisme — de tout ce qui, au début de notre histoire, nous semblait un vestige du passé, désormais condamné sans espoir. Pour analyser et combattre, il faut les principes du programme communiste, des repères que nous ne pouvons pas tirer uniquement de notre présent, du musée des horreurs qui nous assiège. La position communiste révolutionnaire face aux guerres mondiales, à l'internationalisme, aux questions de race et de nation est parfaitement d'actualité ; en dehors d'elle, il n'existe aucune perspective qui ne mène pas à des guerres et à des pogroms. À ses côtés, la « critique radicale », complexe et variée, constitue la synthèse la plus complète des mouvements révolutionnaires récents dans les métropoles du capitalisme. Dans leur ensemble globalement plus riches et plus vastes que la perspective communiste radicale proprement dite — dont elle ne constitue qu'une composante, par ailleurs limitée dans le temps —, ces mouvements expriment également des caractéristiques nouvelles qui ont enrichi la perspective communiste. Avec une grande cohérence, Giorgio Cesarano, puisant sa perspective historique dans le mouvement de 1968, faisait référence, lorsqu'il parlait de « critique radicale », aux précédents de l'Internationale situationniste — et, dans une moindre mesure, de Socialisme ou Barbarie — en France, ainsi qu'à Ludd — et, dans une moindre mesure, à l'Organisation conseilliste et au comontisme — en Italie. Cesarano s'intéressait à ce qui se manifestait de nouveau et de différent par rapport au mouvement ouvrier et à la tradition révolutionnaire. Nos exigences actuelles sont autres. Aujourd'hui, nous devons rechercher un ancrage historique plus profond face à la tempête du présent et, par conséquent, nous situer plus profondément dans l'espace et dans le temps, reprendre l'étude — alors enlisée dans des conclusions provisoires — de la théorie de Marx et de sa reprise partielle vers 1920. (Dans les années 1970, il était impensable, par exemple, que la question balkanique ou le conflit turco-arménien occupent quotidiennement les premières pages des journaux et les journaux télévisés.)
Une fois ses prémisses historiques clarifiées, la théorie de Cesarano s'ouvrait à l'infini vers l'avenir, vers la perspective révolutionnaire, et s'attelait à l'immense tâche de fournir ses raisons et ses outils à la révolution future, pressentie certes bien plus proche qu'elle ne nous apparaît aujourd'hui. Il comptait sur les revues et les groupes radicaux de l'époque — Invariance, Errata, Négation — ainsi que sur une série d'individus et de situations, au cœur desquelles se trouvait Puzz-Situazione Creativa, qui semblaient se mettre en mouvement au milieu des années 70. C'est pourquoi il ne faut pas se tromper, induits en erreur par une représentation anachronique, sur la nature de son œuvre : une recherche ouverte, inachevée, avide de se confronter à d'autres apports. Au contraire, Cesarano resta pour l'essentiel isolé. Le courant théorique auquel il se référait s'est tari. La période de reflux post-68 a gravement affaibli le courant radical, qui, vers la fin de la décennie, est devenu presque totalement incapable de produire des analyses critiques, et qui, dans les années 80, n'a fourni que des contributions sporadiques, isolées, qui, à notre avis, ne pouvaient plus être rattachées à un point de vue commun.
L'effritement progressif de la théorie radicale a été marqué par deux faiblesses principales : l'innovation théorique à tout prix ; l'absence de débouchés pratiques et sociaux, qui a engendré une attitude nihiliste et passive.
Cesarano lui-même, et avec lui une bonne partie de Ludd, percevait le mouvement révolutionnaire comme quelque chose de complètement neuf, n'héritant en aucune manière de la tradition révolutionnaire antérieure. Cette attitude fit naître en lui le besoin d'une nouvelle grande synthèse, allant nettement au-delà des limites contingentes du moment, et à laquelle il se consacra avec l'esprit passionné d'un chercheur, se lançant tête baissée dans une grande bataille théorique qui attaquait simultanément les fronts ennemis de l'économie, de la psychanalyse, de la linguistique, etc. Cependant, Cesarano, même lorsqu'il sortait des limites de la théorie révolutionnaire classique — qu'il considérait d'ailleurs en grande partie comme dépassée et devant être surmontée par la « nouvelle » théorie qui ferait inévitablement son apparition avec la nouvelle révolution —, ne l'abandonna jamais pour reculer sur le terrain du réformisme, du pacifisme ou de toute autre idéologie « conciliatrice » du capital.
Pour beaucoup d'autres, en revanche, l'innovation théorique fut essentiellement l'outil servant à s'attaquer non pas aux sciences du capital, mais aux principes révolutionnaires eux-mêmes.
Dans cette optique, de nombreux révolutionnaires se mirent à courir après une nouveauté théorique après l'autre, une découverte après l'autre, jusqu'au reniement complet des prémisses et à l'abandon définitif de la perspective révolutionnaire. Parmi ceux qui étaient les plus proches de Cesarano, nous avons déjà évoqué les revirements à 180° d'Invariance ; nous pourrions également citer le cas de Gianni-Emilio Simonetti, plus nettement opportuniste dans sa recherche d'une issue à la théorie révolutionnaire, obtenue par un approfondissement « critique » de toutes les modes culturelles et philosophiques du moment.
L'épuisement du mouvement dans la société a, en revanche, favorisé le repli de nombre de nos camarades vers un nihilisme passif. On a déjà souligné que, chez Cesarano, la critique de l'idéologie du quotidien n'a jamais correspondu à un relâchement de la tension individuelle, ni à un abaissement du niveau de la critique toujours dirigée contre la « vie » aliénée. Dans de nombreux cas, en revanche, la perte de l'engagement social a simplement signifié un relâchement dans la vie quotidienne, un retour à toutes les habitudes antérieures, à la formidable force d'inertie de la structure provinciale et familialiste typique de la société italienne.
Dans certains cas, l'une des principales références théoriques de Cesarano, à savoir Adorno et l'École de Francfort, a pesé négativement en ce sens. Alors que chez Cesarano la tension dialectique qui le distinguait des théoriciens « critiques » allemands, coupés du mouvement révolutionnaire, était toujours très claire, d'autres ont imité de manière parodique leur attitude de détachement critique, ce qui finissait par entraîner un recul vers l'acceptation du présent et de la survie. On pourrait retracer de nombreux cas individuels, mais ce qu'il importe essentiellement de souligner, c'est l'affaiblissement général du courant révolutionnaire. En ce sens, il fut possible de faire un usage « contre-révolutionnaire » de Cesarano lui-même. La bévue de ceux qui en vinrent à la « critique de la politique » précisément au moment où — à partir de 1975 — la situation sociale commençait à se rouvrir fut typique. Le sabotage de Puzz s'inscrit dans cette trajectoire (cf. les deux numéros publiés de Provocazione). En partie aussi en réaction au crypto-groupe comontiste qui collaborait avec Puzz — le comontisme, bien que dissous, continua d'exister de manière informelle jusqu'en 197723 —, certains des animateurs de la revue imitèrent l'attitude d'Invariance : destruction de toute forme d'organisation, même informelle, ainsi que de toute expression collective, sans parler d'action pratique ou d'intervention aux côtés des mouvements sociaux de plus grande envergure qui commençaient à se manifester. C'est précisément cette renaissance de l'effervescence sociale qui avait tant passionné Cesarano à la fin de sa vie qui fut qualifiée de « politique » ou de « nihilisme », découverte typique des néophytes de la théorie radicale24. Et le regroupement très fragile de Quarto Oggiaro, formé de très jeunes gens et qui commençait à s'étendre à d'autres villes, fut saboté, dans le but de développer la « subjectivité critique »25. En effet, chez Cesarano, le concept d'« autogenèse créative » existe, mais il n'est pas opposé à l'activité collective et cohérente d'une communauté ou d'un groupe. Au contraire, ce concept fut présenté comme du subjectivisme, de l'individualisme, un éloge de l'isolement — contre lequel Cesarano avait mené son combat acharné —, constituant ainsi des exemples classiques d'« autovalorisation du Moi » permise par les rôles d'intellectuel créatif et de critique cultivé, qui devaient manifestement exercer un grand attrait sur des jeunes animés par l'esprit de parvenu propre à la critique radicale. Évidemment, certains d'entre eux ont fini par retomber dans le refrain éculé de l'autovalorisation artistique et de la régression philosophique. Le pire usage possible que l'on puisse faire de Cesarano. Sa théorie a été trahie en exploitant ce sentiment de vide qui découle de l'ampleur excessive de sa vision, laquelle rend son exposé trop abstrait, au point de sembler parfois déborder sur la philosophie. Ce qui déconcerte justement le lecteur révolutionnaire, qui peine à comprendre Cesarano de manière équilibrée, est devenu un atout pour ceux qui voulaient se forger un rôle d'auteur d'aphorismes moralisateurs. C'est ainsi que s'est accomplie la régression vers les domaines de la philosophie, de l'intellectualité, de l'art, que Cesarano pensait avoir irrémédiablement dévastés.
Chez Cesarano, l'attitude intrépide privilégiant le geste irréfléchi de violence et de révolte, la folie, était forcément moins développée que l'analyse des théories de l'ennemi. Il fut donc facile — peut-être en y ajoutant une pincée de critique du nihilisme contemporain — de considérer comme dépassées les rares formulations qui défendaient clairement la révolte des fous ou des criminels, et d'extrapoler toute la partie qui prenait ses distances par rapport aux manifestations du mouvement existant, ou qui mettait en lumière le caractère partiel des conflits particuliers ou leur récupération, pour fonder la retraite sur une critique détachée, hostile au réel, mais sans même une once de cette authentique passion destructrice propre à Cesarano, qui, par moments, armait sa critique d'une fureur héroïque. Les caricatures d'Adorno, qui poursuivaient l'exercice critique comme une sorte de passe-temps snob, ne percevaient même pas la rage brute des autonomes qui chassaient à coups de matraque Luciano Lama de l'université de Rome, ni les besoins primaires qui poussaient les chômeurs des métropoles à occuper des logements, à piller les supermarchés, à exploiter la contradiction momentanément rouverte dans la reproduction sociale pour assurer leur survie par le vol, à se jeter dans les affrontements contre la police avec la joie découlant d'une rage longtemps réprimée et de l'accumulation des frustrations. Le problème ne résidait certainement pas dans le fait qu'il y eût trop de violence ou que les armes à feu circulassent avec une extrême fréquence au sein du mouvement. Et pourtant, même ces critiques de demoiselles bien élevées émanaient du courant radical en pleine putréfaction en 1977.
Un malentendu a également joué autour de la question du « capital total »26. Ce point, effectivement central par exemple dans Critique de l'utopie capitale, s'il était pris sans réserve par le néo-critique radical zélé, lui faisait croire que le processus révolutionnaire était un fait strictement intérieur, qu'il s'agissait uniquement de lutter pour se débarrasser de l'armure capitaliste. Cette optique visait à réaliser ces rapports entre individus autonomes « au plus haut niveau de la théorie » souhaités en son temps par Invariance.
L'isolement devenait un facteur d'autovalorisation : chacun des théoriciens élus apportait son grain de valeur, reflétant la complaisance des autres. Au plus fort de l'année 1977, cette attitude signifiait nihilisme passif, neutralisme, abandon du champ révolutionnaire, désormais vidé de tout sens. Cet hypersubjectivisme conduisit précisément à l'abandon pur et simple du front individuel de la confrontation — la critique de la vie quotidienne ; le résultat final fut toujours un nihilisme passif.
19. La grande occasion de 1977
Vers la fin de l'année 1976, alors que les petits groupes de « radicaux » présents dans diverses villes d'Italie tendaient à adopter une attitude de supériorité creuse qui les rendait incapables de mener la moindre action efficace, il existait des occasions de rencontre avec les Cercles du prolétariat juvénile et l'Autonomie naissante.
Pour ne citer qu'un seul exemple de cette attitude, nous avons examiné l'issue malheureuse de Provocazione, la revue qui succéda à Puzz avec des ambitions théoriques plus grandes.
À partir de la fin 76, avec l'expérience des Cercles du prolétariat juvénile, annoncée par les affrontements du printemps 75, la situation italienne se rouvrit rapidement et recommença à offrir aux révolutionnaires de riches occasions de communication avec la société.
L'apparition sur la scène politique de l'Autonomie ouvrière ne constituait pas en soi une nouveauté. En effet, l'Autonomie ne peut être considérée à juste titre que comme une forme de militantisme de gauche cohérente. L'explication du succès de l'Autonomie réside essentiellement dans le choix clair de la pratique de l'illégalité et de la violence. Le bouleversement provoqué dans le paysage politique par les groupes autonomes ouvrit une brèche dans laquelle purent s'engouffrer les sauvages des métropoles.
Vers la fin de l'année 76, les expropriations prolétariennes de masse se succédèrent à un rythme effréné. Les Cercles du prolétariat juvénile conduisirent les jeunes des banlieues à des occupations massives de logements dans les centres métropolitains. À Milan, l'Université d'État, temple du stalinisme, fut sévèrement saccagée.
Les grands mouvements de Rome et de Bologne des premiers mois de 1977 concrétisaient le rêve des grandes révoltes armées contre le racket politico-syndical, nourri par les radicaux depuis tant d'années. L'année 77 n'eut ni l'ampleur, ni la profondeur sociale, ni la durée du mouvement précédent de 67-69 ; elle créa toutefois une situation encore plus favorable au communisme radical.
Cette fois-ci, la politique militante des groupuscules, qui avait constitué pendant tant d'années un frein et un blocage avec lequel les révolutionnaires avaient dû composer bon gré mal gré, fut immédiatement balayée par la critique féroce et moqueuse d'un mouvement dont le principe même était la nécessité de lutter pour soi-même, pour la vie de chacun, contre le sacrifice, l'ennui, le travail, pour se transformer immédiatement, tout en affrontant de front l'assaut du monde des marchandises.
De plus, cette fois-ci, le bloc stalinien PCI-CGIL fut identifié comme l'ennemi : il se rangea immédiatement et ouvertement contre le mouvement et, pour la première fois, perdit complètement le contrôle de la rue.
La situation à Bologne, extrêmement riche à ses débuts, vit l'entrée en scène de Radio Alice–A/traverso, qui, sous la bannière du néo-dadaïsme, s'essaya même à la réappropriation des situationnistes. Cela — au-delà de l'extrême ambiguïté de cette formation27, rentrée dans le rang face à la répression qui suivit les événements de mars — démontre l'énorme potentiel qui s'ouvrait au mouvement révolutionnaire, et que ce dernier n'a pas su exploiter.
L'Autonomie ouvrière romaine, qui disposait d'une excellente organisation, appuyée sur un ancrage social bien articulé et très profond, mit ses moyens techniques considérables — en premier lieu Radio Onda Rossa — à la disposition des « radicaux », tant sa soif de théorie et son besoin d'idées et de perspectives étaient grands face à la tentative d'isolement et d'encerclement qui suivit les combats de mars. Les autonomes de la Via dei Volsci étaient trop barbares et trop francs pour être digestibles, même pour les estomacs d'acier des récupérateurs professionnels. Ils n'avaient aucune aptitude à se reconvertir en intellectuels, et leur militantisme arrogant, hérité des années 1950, les rendait inaptes à introduire la moindre nouvelle mode dans le mouvement, en endossant le rôle par excellence moderne d'opérateurs culturels. Force leur était donc de s'opposer avec ténacité à tout ce qui ne relevait pas de leur objectif principal : mettre la ville de Rome à feu et à sang deux fois par mois, au cours d'affrontements avec la police menés avec une grande intelligence et un parfait sens tactique de la mesure. Il s'agissait de gens qui n'avaient absolument rien à voir avec la théorie radicale : ils allaient droit au but avec de grandes capacités organisationnelles ; leur rencontre avec les épigones de la théorie radicale fut positive et constitue une exception dans ces années de démission honteuse.
Dans ces circonstances très favorables, le seul débouché concret des radicaux fut la revue Insurrezione, dont la production fut d'ailleurs, pour les très rares personnes qui la réalisaient, extrêmement secondaire par rapport à l'aventure passionnante qui s'ouvrait dans les belles villes italiennes en lutte.
Il est vrai qu'un lourd tribut fut également payé au « nihilisme actif » : alors même que les jeunes de l'Autonomie continuaient à se détacher des organisations, lassés d'être utilisés comme des instruments par la direction opportuniste de Toni Negri, une frange d'origine radicale interpréta tout de travers et, au lieu de répondre au besoin généralisé d'un soutien théorique, d'expérience et de prise de conscience — qui faisaient défaut à un mouvement extrêmement désarmé de ce point de vue —, se laissa envahir par un complexe d'infériorité vis-à-vis des militaires du terrorisme politique et tenta de les concurrencer sur le même terrain. Le cas d'Azione Rivoluzionaria fut l'exemple le plus frappant de cette vague d'autoculpabilisation, et son issue désastreuse frôla l'autodestruction. Mais il y eut d'autres cas — heureusement moins spectaculaires — d'imitation grotesque et impuissante de ce militarisme qui constituait l'un des aspects les plus faibles de l'année 1977.
Le mouvement de cette année-là était composé presque exclusivement d'éléments très jeunes. L'émergence d'une « aile créative » fut l'expression d'un besoin profond de se détacher de l'orbite de la politique pour rechercher de nouveaux outils théoriques adaptés au détournement de tous les rôles de la survie. En l'absence du courant radical — dissous comme neige au soleil après les premiers mois de 1977, face aux premières difficultés concrètes du mouvement, et frappé très efficacement par la répression d'État qui bénéficiait alors du soutien total de toute la gauche, du PCI aux extraparlementaires —, ce qui s'exprima effectivement au sein de l'« aile créative » fut la tendance la plus faible et la plus opportuniste, qui tendit à s'opposer à une conduite cohérente et intransigeante, devenant ainsi l'un des nombreux « freins » du mouvement.
Il fallut constater que l'expérience collective à laquelle nous avions pris part s'était épuisée, qu'elle n'avait pas résisté à l'usure des cinq années précédentes.
Chez certains, une attitude de ressentiment envers la classe qui n'avait pas « voulu » être révolutionnaire. D'où cette analyse qui reniait totalement la conception de la lutte des classes, considérait le prolétariat comme contre-révolutionnaire et prônait l'immédiatisme, pourvu qu'il fût agressif, violent, fou. C'est en gros cette attitude psychologique et théorique qui allait donner naissance au nihilisme actif et armé. La méfiance envers la classe révolutionnaire — non plus trahie, mais traîtresse — conduisit au remplacement du prolétariat par l'avant-garde révolutionnaire elle-même, qui se chargeait de prendre directement les armes. Cette tendance tenta de faire chanter tout le monde en jouant sur le sentiment de culpabilité envers les victimes que la répression d'État fit très vite tomber dans ses rangs, se répandant dans les métropoles où l'affrontement était le plus dur. Mais elle fut de courte durée, compte tenu de son manque de souffle organisationnel. Elle brilla surtout de la lumière réfléchie des exploits des staliniens des Brigades rouges.
Dans d'autres cas, en revanche, le rôle privilégié accordé à la théorie donna lieu à l'équivoque consistant à identifier la révolution à la production de quelques pamphlets dans lesquels on critiquait tout et tout le monde. Cette tendance, qui trouvait ses antécédents dans le nihilisme passif déjà décrit plus haut, eut un effet des plus désastreux : la passion révolutionnaire fut remplacée par de grotesques ambitions intellectualistes. Cette attitude connut sa diffusion la plus caractéristique dans des milieux provinciaux tranquilles, où une certaine attitude savante pouvait produire des résultats valorisants pour soi-même. Ou bien, dans d'autres milieux, dès les premiers signes d'essoufflement du mouvement, faute d'occasions de critiquer le gauchisme des autonomes, la « théorie » des radicaux finit par s'étioler d'elle-même par manque d'objet, et la pratique par s'épuiser dans l'isolement habituel, satisfait de la réalité de la vulgaire populace rouge.
Ces deux tendances auraient pu trouver leur antidote dans les œuvres de Cesarano, si elles l'avaient compris. Il avait d'ailleurs fourni tous les éléments nécessaires à une critique des processus d'autovalorisation du Moi et au rejet sans appel des voies putrides de l'art et de la culture ; et dans Chronique d'un bal masqué — texte écrit en collaboration avec Piero Coppo et Joe Fallisi — il avait produit en temps utile une critique exhaustive du développement et du destin du lottarmatismo, l'idéologie de la lutte armée.
20. Conclusions
Bien sûr, lorsque nous parlons de la fin de l'expérience radicale, nous voulons exprimer une évaluation historique, délimiter un courant pour le dépasser. Cela ne signifie certainement pas que les individus qui le composaient n'aient pas continué à agir et à développer la même perspective ; au contraire, c'est précisément l'intransigeance absolue propre au courant communiste radical face à toutes les tentatives de récupération qui a permis à une tendance révolutionnaire de continuer à s'exprimer jusqu'à aujourd'hui28. Insurrezione publia au total cinq numéros entre 1977 et 1981. À Milan, un regroupement de « radicaux », réunifié pour l'occasion avec le noyau de Collegamenti, tenta entre 1979 et 1981 de créer une radio — au même moment, Rosso lançait Radio Black-out. Nous avons déjà évoqué l'expérience de Maelström. Il convient de signaler au moins les deux contributions remarquables de Mario Lippolis : Théorie radicale, lutte de classe (et terrorisme)29 et Vive le mois de mai et l'étendard sauvage30 — ce dernier fournissant d'ailleurs une analyse approfondie du courant radical, qu'il délimite historiquement selon une périodisation qui a manifestement influencé notre propre intervention.
Cependant, ces manifestations appartiennent déjà à la nouvelle époque, celle du grand reflux qui a suivi 1977 : les deux dernières livraisons d'Insurrezione sont presque entièrement consacrées à une analyse de ce reflux ; Maelström, tout comme nous, entendait dresser un bilan critique des années 70, d'où jaillirait une nouvelle perspective.
Dans les conditions actuelles, les « questions de race et de nation » se posent à nouveau dans toute leur tragique gravité, et cela constituera certainement un pilier de la critique dans un avenir proche. La perspective internationaliste, la nécessité de dépasser les nations, les religions et le racisme se posent à nouveau avec toute leur actualité à un moment où le monde est dévasté par le nationalisme, le racisme et les nouveaux intégrismes religieux. La situation italienne elle-même est aujourd'hui marquée par le localisme et le racisme, qui nous imposent non seulement les thèmes auxquels nous devrons inévitablement nous confronter, mais aussi l'angle sous lequel aborder la question du communisme, lequel doit se fonder précisément comme antithèse des particularismes ravivés par le capitalisme décrépit de notre époque.
Il y a eu une longue période historique durant laquelle ces questions semblaient désormais dépassées par un capital totalitaire parvenu à homogénéiser toutes les classes sociales et à unifier le monde entier sous sa domination, ne laissant aux conflits ethniques et religieux, circonscrits à l'Asie et à l'Afrique, qu'un rôle d'épouvantail dans l'information-spectacle. Il s'agissait d'une illusion, sans aucun doute partagée par la théorie radicale — et par Cesarano lui-même depuis l'époque de « L'utopie capitale » —, qui a négligé l'analyse de contradictions apparemment dépassées pour s'aventurer parfois, à la recherche d'une synthèse supérieure, loin du champ ensanglanté de l'histoire, échappant en partie à la contradiction du présent. Cette faiblesse de l'analyse a été le produit des illusions générées par le mouvement subversif de 68 : par moments, la théorie radicale a été presque fascinée par le « capital total », capable d'absorber et de reproduire à son image tous les conflits laissés en suspens par les époques des guerres et du colonialisme.
Le mouvement révolutionnaire des dernières décennies ne doit toutefois pas être sous-estimé au profit de la tradition révolutionnaire classique, qui trouve pourtant de nombreuses confirmations dans les événements contemporains. Il a en effet apporté des changements irréversibles dans la conscience collective de la nécessité d'aller au-delà.
En particulier, l'expérience du mouvement « contre-culturel » du passé, même si elle a longtemps été remâchée par les mâchoires du marché et diffusée sous des formes marchandes, n'en a pas moins mis en lumière une prise de conscience fondamentale, une donnée centrale, développée dans toute sa portée par la critique radicale et en particulier par Cesarano lui-même, mais qui s'est également manifestée dans le féminisme, dans le mouvement de jeunesse — surtout américain — et chez tous ceux qui ont exploré les méandres de la folie, de la recherche de l'élargissement de la conscience et des potentialités humaines : la révolution moderne remet profondément en question le principe d'identité personnelle et collective, le Moi comme siège séparé et hiérarchiquement dominant, la pensée qui se pense. La révolution moderne se penche sur l'abîme des instincts, de l'inconscient, du refoulé, pour prendre son envol à la recherche de l'extase, du dépassement de l'individualité dans la dialectique avec les mondes qui nous entourent. La décennie 1967-1977 a modifié de manière irréversible la subjectivité révolutionnaire et la façon dont elle se perçoit. En ce sens, elle revient sur les traces des traditions religieuses et de la magie, pour dévoiler des connaissances qui, au fil des siècles, ont été accaparées par l'ésotérisme des castes dominantes précapitalistes.
Ces conclusions nous mènent clairement hors des limites de cet exposé, mais Cesarano, dans son ouvrage, sait proposer une approche possible de cette aventure cognitive, en excluant le retour impossible des traditions mais sans en nier le noyau profond de vérité. Le dépassement du capital implique le dépassement des traditions archaïques, qui sont en train de s'éteindre sous l'effet de la réduction de tout à une simple fonction de l'économie. La revitalisation actuelle de la religion et des traditions profondes des peuples et des races ne constitue qu'un déguisement des conflits internes au capitalisme, et en réalité toujours dirigés contre le prolétariat, qui n'a plus, depuis longtemps, aucun trait national ou religieux à défendre. Celles qui se présentent aujourd'hui comme des forces traditionnelles ne sont que les fractions les plus bellicistes et les plus sanguinaires du capital mondial, qui enferment le prolétariat dans des communautés monstrueuses soumises à des idéologies totalitaires. Aucune des idéologies nationalo-religieuses modernes, grotesquement communautaristes31, n'a plus rien à voir avec le contenu des traditions : il ne s'agit que d'une manifestation de la « modernité » décrépite du capital contemporain.
Le cœur du dépassement actuel des traditions — le dépassement des limites du Soi individuel — se situe tout ailleurs et peut être retrouvé : Critique de l'utopie capitale fournit également des bases solides pour cette recherche. Avec ses atouts et ses limites, cette perspective constitue un niveau de lecture supplémentaire, peut-être le plus profond et le plus authentique, de l'œuvre que nous avons remise au jour.
juillet 1994
Notes
Note sur l'établissement du texte
Traduction française d'après l'original italien (Apocalisse e sopravvivenza, 1994, texte en ligne sur autprol.org), révisée en contrôlant les passages douteux sur la version anglaise publiée par Ill Will Editions.
Choix terminologiques : utopie capitale rend utopia capitale (le néologisme est délibéré chez Cesarano et ne doit pas être aplati en « utopie capitaliste ») ; ultragauche rend ultrasinistra/sinistra estrema désignant le courant historique, « extrême gauche » étant réservé au spectre politique contemporain ; extranéation rend estraneazione, que Cesarano oppose à alienazione ; quotidianisme rend quotidianismo. Les titres d'organisations et de revues italiennes ne sont pas traduits. Les textes de Camatte sont cités sous leur titre français d'origine.
Points à vérifier sur l'original imprimé (édition Colibrì 2021, revue et augmentée) : le titre exact du texte de Jean Barrot publié dans Ludd ; les dates de fondation et de dissolution de la FAGI, absentes de la version en ligne ; la référence de page de la citation de la note 21.
Footnotes
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Cette activité s'inscrit dans une période où l'on peut enfin se procurer les principaux textes de référence du « courant radical ». Il convient notamment de signaler la première traduction italienne intégrale de l'Internationale situationniste, parue cette année chez Nautilus, à Turin. ↩
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Ce centre porte le nom d'un militant de gauche tué par la police en février 1986, lors d'un obscur incident automobile dans les rues de Milan — les policiers qui l'ont abattu ayant affirmé avoir tiré « en légitime défense ». ↩
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Giorgio Cesarano, Critica dell'utopia capitale (Œuvres complètes, vol. III), Colibrì, Paderno Dugnano, 1993, p. 125-126. ↩
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Par le terme « ultragauche », nous désignons l'opposition internationale « extrémiste » à la « gauche » (bolcheviks-KPD), opposée au « centre » pacifiste (Kautsky-Bernstein-PSI) et à la « droite » social-patriote (Ebert-Scheidemann-Noske-Kerenski-Bissolati), qui s'est manifestée au cours du mouvement révolutionnaire ayant secoué toute l'Europe capitaliste entre 1917 et 1923. Ce courant s'est également largement répandu en Russie comme opposition au pouvoir bolchevique, et a placé au centre de son action la défense des conseils ouvriers — d'où l'appellation de « communistes des conseils » ou « conseillistes » sous laquelle sont désignés les ultragauches.
À titre d'excursus introductif aux problématiques de l'ultragauche historique, nous reproduisons ici un extrait de Pierre Nashua (Pierre Guillaume) datant de 1974, qui illustre parfaitement la manière dont cette expérience historique fut analysée par le courant radical après Mai :
↩L'un des aspects les plus remarquables est que la révolution allemande s'est faite sous le mot d'ordre : « Sortons des syndicats ! ». Alors que personne ne s'était affranchi des syndicats et de la social-démocratie avant la guerre, les organisations d'ultragauche ont rassemblé des centaines de milliers, voire des millions de travailleurs autour de positions révolutionnaires. Des organisations politiques telles que le KAPD (Parti communiste ouvrier d'Allemagne) ont été, à certains moments, des structures de masse plus puissantes que le Parti communiste lié à l'Internationale communiste.
D'une part, les syndicats s'étaient complètement intégrés à l'effort de guerre, comme d'ailleurs dans les autres pays, à des degrés divers. Ludendorff dut leur rendre hommage en déclarant que l'effort de guerre n'aurait jamais été possible sans la collaboration des syndicats et du Parti social-démocrate. D'autre part, les communistes de gauche recommandaient d'abandonner les syndicats pour en former d'autres. Ce mot d'ordre correspondait à un rejet total de la forme syndicale d'organisation, et s'accompagnait de la création concrète, par une partie du prolétariat, d'organismes très différents : les « Unions » contrôlées à la base. L'un des acquis de cette période est d'ailleurs le rejet de la séparation entre organisations politiques et économiques (parti/syndicat). […]
Des groupes comme le KAPD ont dès le début produit une analyse profondément juste de la Russie et du cycle de la révolution mondiale. Il faut dire qu'ils furent également les seuls à soutenir militairement et efficacement, par des insurrections, des attaques contre des convois militaires, etc., la Révolution russe, malgré leur critique sévère de l'orientation des bolcheviks et de l'Internationale communiste. L'évolution de ces groupes illustre tout le problème de l'organisation révolutionnaire. Ces formations ont disparu très rapidement, à mesure que la révolution était vaincue et que le prolétariat se repliait vers des positions désespérément défensives — purement réformistes : intégration à la société capitaliste. L'apparition de nouveaux problèmes les fit éclater sur presque tous les points, avec les réactions habituelles : terrorisme né du désespoir, activisme… N'oublions pas que la révolution allemande fut écrasée par la social-démocratie : toute l'histoire allemande de l'entre-deux-guerres, y compris la naissance du fascisme, ne peut se comprendre qu'en relation avec cet anéantissement. Toute l'évolution du fascisme n'a de sens que si on la relie à la révolution allemande, dont il fut en grande partie l'exécuteur testamentaire. Les révolutionnaires et les fractions les plus radicales de la classe ouvrière — en particulier les chômeurs — avaient été vaincus, mais la République de Weimar (1919-1933), initialement créée et animée par la social-démocratie et les syndicats, s'était montrée incapable de remettre de l'ordre dans l'économie et de satisfaire les revendications des chômeurs, en unifiant le capital national allemand : seul le fascisme put redonner du travail à tous, raviver l'aspiration à la « communauté » en y apportant une solution à sa manière, et discipliner tous les groupes sociaux au service des intérêts du capital national désormais unifié. Le fascisme répondit de manière fallacieuse aux revendications matérielles et idéologiques de la révolution de 1919, que la social-démocratie avait écrasée mais dont elle ne pouvait satisfaire durablement les aspirations, étant incapable d'unifier politiquement l'Allemagne. Face à cette situation, dès le début des années 1920, les révolutionnaires furent peu à peu réduits à l'état de secte, et seuls ceux qui acceptèrent la perspective d'une très longue contre-révolution furent capables de résister théoriquement. […]
Dans la révolution allemande, les minorités radicales saisirent le problème révolutionnaire, mais l'ensemble de la classe resta prisonnier d'une attitude revendicative. La gauche allemande est au fond l'expression théorique de ce que les révolutionnaires — souvent des ouvriers sans formation théorique préalable — avaient vécu. Cette expression découle à la fois de toute l'expérience, et de la défaite, de la révolution la plus significative de l'époque moderne, et des limites de la situation allemande. Ce double héritage s'exprime dans les groupes qui ont survécu, généralement rassemblés autour d'un ou deux exilés. Les seules formations significatives sont la Gauche communiste hollandaise (GIK-H, Gruppe Internationaler Kommunisten-Holland) et Paul Mattick, dans diverses revues américaines (International Council Correspondence, Living Marxism, New Essays). Il convient de distinguer les textes contemporains de la révolution de ceux qui sont postérieurs. Les premiers sont très riches, en raison de l'expérience concrète dont ils sont le produit. Très souvent, ceux-là mêmes qui parvenaient à ces « découvertes » théoriques issues de la lutte n'y étaient pas préparés. Par exemple, la critique de la révolution russe fut formulée à la suite d'une multitude d'expériences concrètes, de contacts avec des délégués de l'Internationale communiste, de mesures pratiques prises par la Russie et par l'Internationale, etc. Numériquement très faibles, les groupes qui ont survécu n'ont eu, pour ainsi dire, aucune influence sur aucune lutte importante ; malgré des contacts périodiques avec des ouvriers, ils sont restés pour l'essentiel dans un profond isolement. Mais, à l'instar de la Gauche italienne, grâce à un réseau de relations peu nombreuses mais complexes et étendues, ils ont pu jouer un rôle théorique absolument fondamental. Dans les groupes et les tendances — même ceux qui n'étaient pas directement liés à cette tradition — qui ont existé depuis (par exemple Socialisme ou Barbarie en France), on retrouve généralement la trace d'un ou deux membres de la Gauche allemande. Il existe une continuité entre celle-ci, la Gauche italienne et l'ensemble des « Gauches ».
(Pierre Nashua, Perspectives sur les Conseils, la gestion ouvrière et la Gauche allemande, Éditions de l'Oubli, Paris, 1977, p. 7-9.)
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La FAGI, groupe de jeunes autonomes en rupture avec les deux grandes organisations anarchistes italiennes. Eddie Ginosa en faisait partie ; au congrès de Carrare, aux côtés de Cesarano, Gallieri et Fallisi, il présenta Tactique et stratégie du capitalisme avancé dans ses lignes de tendance, suscitant de vives polémiques. Ce texte, après avoir été discuté et remanié au sein de Ludd, fut publié dans le n° 3 de Ludd – Consigli Proletari. [Les dates de fondation et de dissolution manquent dans l'original.] ↩
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Voir la note sur le scandale de Strasbourg et De la misère en milieu étudiant de Mustapha Khayati. ↩
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Cf. « Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande », Internationale situationniste, éd. italienne, Milan, n° 1, juillet 1969. ↩
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Partito Comunista Internazionale (Il programma comunista) ; Partito Comunista Internazionale (Rivoluzione comunista) ; Partito Comunista Internazionalista (Battaglia comunista). ↩
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Il faut distinguer les Comités unitaires de base (CUB) totalement autogérés de 1968-1969 et les organismes du même nom de la première moitié des années 1970, dominés par Avanguardia Operaia — groupe implanté principalement à Milan, d'origine trotskiste mais converti ensuite au maoïsme, qui allait donner naissance à Democrazia Proletaria avant de rejoindre finalement le Partito della Rifondazione Comunista. ↩
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« En 1965, Pierre Guillaume, membre de Socialisme ou Barbarie puis de Pouvoir Ouvrier, fonda la librairie La Vieille Taupe, rue des Fossés-Saint-Jacques à Paris. Autour d'elle se forma un pôle de réflexion et d'activité où l'on s'intéressait autant à l'Internationale situationniste — qui entretint pendant un certain temps des relations avec La Vieille Taupe — qu'à la Gauche italienne, connue à l'époque presque exclusivement à travers le prisme du Parti communiste international (Programme Communiste). Pierre Guillaume participa, par exemple, à l'édition anglaise du texte de l'I.S. sur les émeutes de Watts. […] Dès ses origines, la librairie refusa toute étiquette doctrinale. Elle n'était ni le siège de Pouvoir Ouvrier — Guillaume n'en étant pas membre — ni sa librairie. À une époque où il était difficile de se procurer les textes révolutionnaires essentiels, peu nombreux « sur le marché », épuisés, etc., elle voulut avant tout en faciliter l'accès. Le simple fait de proposer des textes de Marx, de Bakounine, de l'I.S., de Programme Communiste, de l'ultragauche, avait en 1965 un sens théorique et politique. À sa manière, La Vieille Taupe a participé à la synthèse théorique indispensable de cette époque. Elle a dépassé les sectes sans pour autant rassembler tout ce qui était "à gauche du Parti communiste". […]
En 1967, la librairie racheta les stocks considérables du fonds Costes, le seul véritable éditeur de Marx dans la France d'avant-guerre, à une époque où le Parti communiste français se préoccupait davantage de publier Thorez et Staline. Au début de l'année 1968, Le Capital étant épuisé aux Éditions Sociales, le seul endroit où l'on pouvait se le procurer était La Vieille Taupe. La librairie distribua les invendus de Socialisme ou Barbarie, mais aussi les Cahiers Spartacus qui, après la guerre, avaient publié plusieurs textes représentatifs de l'ensemble du mouvement ouvrier, de son extrême gauche à son extrême droite. Des milliers d'exemplaires de Rosa Luxemburg, de Prudhommeaux…, qui dormaient depuis des années dans une cave du Ve arrondissement, furent ainsi à nouveau proposés au public.
La Vieille Taupe ne niait pas la nécessité de la cohérence. Elle estimait simplement qu'on ne pouvait y parvenir ni en partant d'un seul des courants radicaux — tous unilatéraux — de l'époque, ni en se mettant à l'écoute des ouvriers comme le faisait ICO, ni en étudiant les formes prises par le capitalisme moderne comme le souhaitait Souyri, qui se tint à l'écart des polémiques provoquées par la scission de Pouvoir Ouvrier ; mais par une appropriation théorique des courants de la gauche communiste — et donc aussi du terreau historique sur lequel ils avaient vu le jour —, de l'Internationale situationniste, et d'une réflexion sur le communisme, en particulier sur l'apport de Marx.
Le petit groupe hétérogène issu de Pouvoir Ouvrier n'a pratiquement rien fait de "public" au cours des mois qui ont suivi mai 68. Pour l'essentiel, il a lu collectivement Le Capital et a commencé à assimiler l'apport théorique des différentes composantes de la Gauche communiste, ainsi que celui de l'Internationale situationniste. La Vieille Taupe n'était pas un groupe ; c'était plutôt un lieu de passage de différents courants, avec une dominante antiléniniste, où l'arrivée d'Invariance ouvrait une nouvelle problématique. » (« Le roman de nos origines », La Banquise, Paris, n° 2, 1984.) ↩
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Guy Debord, La Société du spectacle, trad. italienne de Paolo Salvadori, Vallecchi, Florence, 1979 (rééditée, avec les Commentaires sur la Société du spectacle, chez SugarCo, Milan, 1989) ; Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, trad. italienne de Paolo Salvadori, Vallecchi, Florence, 1973. En 1972, une traduction de Mario Lippolis, polycopiée à Gênes, était parue sous le titre Savoir-vivre. Traité à l'usage des jeunes générations. ↩
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Norman O. Brown, Éros et Thanatos (Adelphi, Milan, 1964) et Le Corps d'amour (il Saggiatore, Milan, 1969 ; réédition Studio Editoriale, Milan, 1990). De Marcuse, nous lisions surtout Essai sur la libération (Einaudi, Turin, 1969) et Contre-révolution et révolte (Mondadori, Milan, 1973). ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit., p. 30-31. ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit., p. 52. ↩
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Cité dans Transizione. ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit., p. 48-49. ↩
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C'est-à-dire la partie achevée et révisée par l'auteur. Le reste du livre est constitué des documents de travail de Cesarano, de ses notes et de ses fiches. ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit., p. 389. ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit., p. 31. ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit., p. 121. ↩
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Cesarano, Critica…, op. cit. [référence de page absente de l'original]. ↩
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Certaines régions du continent africain sont désormais en proie au chaos (Zaïre, Ouganda, Burundi, Liberia, Angola, Rwanda). L'échec du « Nouvel Ordre » américain en Somalie est évident. Ailleurs en Afrique, l'effondrement économique est total. La catastrophe algérienne menace directement l'Europe. En Amérique latine, la guérilla persiste dans de vastes régions. On peut douter que la Russie soit en mesure de contrôler les guerres dans les républiques de l'ex-URSS. ↩
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Le noyau dur du comontisme continua d'exister même après la dissolution formelle du groupe, contribuant énormément, entre autres, à l'épanouissement théorique de Puzz, qui finit par convaincre même Cesarano, lequel, dans les mois précédant son suicide, était à la recherche d'un exutoire humain concret et d'un moyen de diffuser ses idées.
Toni Negri fut le zélé récupérateur du comontisme, en mettant au point la théorie flambant neuve de l'« autovalorisation (sic) prolétarienne », qui constitua son cheval de bataille et celui de Rosso durant les années de plus grand succès de l'Aut. Op. Cette récupération tardive — alors qu'en d'autres occasions Negri n'avait pas défendu Riccardo d'Este contre la calomnie qui en faisait un fasciste, bien qu'il le connût depuis l'époque de Classe Operaia — donna lieu à une apologie des bandes de jeunes illégales et violentes de l'époque des expropriations prolétariennes. Nous employons le terme d'apologie pour préciser que la vision de Negri est totalement dépourvue de ce concept, typique de la théorie révolutionnaire et du comontisme, de la nécessité de « se débarrasser de la vieille merde », c'est-à-dire de l'idée que la révolution implique la critique et l'abolition du prolétariat.
Ce type de position peut se résumer ainsi : toute lutte pratique est réduite à un nihilisme actif ; la « théorie » consiste à liquider tout et à choisir les termes « justes » — même si, bien souvent, on en ignorait la signification : les bévues typiques de Provocazione auraient pu être amusantes si elles n'avaient pas fait partie d'une tendance dont l'influence fut déconcertante.
Pour rester dans le registre de l'humour macabre, rappelons que Re Nudo lui-même, l'ennemi juré de Max Capa, dès que le climat de 1977 se réchauffa de quelques degrés, fut lui aussi illuminé par la « subjectivité créative » — sans en faire pour autant une hypercritique comme le toujours révolutionnaire Capa, mais en l'ancrant dans la religiosité éclectique de Bhagwan Shree Rajneesh, comme voie vers la résignation. Dans l'ensemble, tout, de John Travolta à Brahma, fut utilisé pour démobiliser le mouvement de jeunesse violent et sanglant de 77 et pour mettre ses propres fesses à l'abri. (Tout cela fut dénoncé à l'époque par Insurrezione, dans la brochure Proletari se voi sapeste…, Milan, 1980.) ↩
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Nous ne voulons pas dire pour autant que la redécouverte de la théorie nietzschéenne du nihilisme et son application à de nombreux phénomènes de la vie sociale contemporaine fussent sans fondement. Une caractéristique de la revue Provocazione et de ses prédécesseurs était toutefois d'utiliser la catégorie « nihilisme » pour désigner toutes les manifestations du mouvement de 1977 : Brigades rouges, Autonomia Operaia, mouvements de jeunesse génériques, violence (invariablement qualifiée d'« agressivité », car la vraie violence était un concept « bon »), affrontement social (lui aussi toujours « faux » et qualifié d'« absence d'affrontement »)… ↩
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Au fond, la même chose s'est produite au sein de la gauche politique où, dès qu'on sentit que 1977 était une affaire sérieuse et comportait le risque de gâcher des années de préparation à la carrière politique, on assista à un exode massif vers le pacifisme, le légalitarisme, le réformisme, le Parti radical : tout le monde a pu constater la rapidité de cette fuite ces dernières années en allumant la télévision, où l'on retrouvait invariablement les visages effrontés de Lotta Continua dans le rôle d'animateurs des émissions de divertissement culturel les plus diverses. Scalzone et Piperno, anciens de Potere Operaio, se sont longtemps plaints, convaincus d'avoir subi une injustice en n'ayant pas été récompensés pour leur ancienneté dans le gauchisme. Après tout, tous, mais vraiment tous les autres, ont obtenu des emplois bien rémunérés ! Mais il fallait avoir précisé — avant mars 1977 — de quel côté on se situait pour pouvoir prétendre à ces postes. Les demandes d'inscription au registre des idéologues professionnels présentées hors délai n'ont pas été jugées valables. ↩
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Le capital n'est plus identifiable à une sphère distincte, économique ou structurelle, mais il est identique au social, étant devenu la subjectivité aliénée de l'espèce. ↩
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Ce groupe, représentant l'« aile créative » de l'Autonomie, avait eu à plusieurs reprises des contacts directs avec les rares communistes radicaux qui s'intéressaient encore à des problèmes triviaux comme le mouvement réel. Mais les personnes qui le composaient s'intéressaient à leur propre rôle d'intellectuels et à la possibilité de l'utiliser à l'avenir pour s'intégrer dans l'industrie culturelle. Leur perspective ne dépassait pas la simple survie. Étonnamment, car la revue A/traverso, du moins avant 1977, avait su décrire le mouvement de manière critique à travers des contributions globalement excellentes, du moins par rapport au niveau théorique du reste des autonomes. Radio Alice, quant à elle, avait été tout simplement géniale, véritable moteur du mouvement bolonais. Il s'agissait manifestement d'un groupe qui avait su représenter les besoins de l'énorme masse d'étudiants et de marginaux de tous bords gravitant dans le milieu universitaire de Bologne, contribuant ainsi à déclencher une véritable réaction en chaîne. À partir de ce moment-là, ils ont eu peur de l'incendie qu'ils avaient tant contribué à alimenter. Ils sont ainsi tombés de plein fouet dans la catégorie de l'« autovalorisation » selon Cesarano : ils ont cherché exclusivement à utiliser leur identité de révolutionnaires pour accéder à celle, bien plus convoitée à leurs yeux, d'acteurs culturels — finissant en réalité dans la catégorie de l'« autovalorisation » selon Toni Negri. Dans ces conditions, leurs rencontres avec les « radicaux », qui ne voulaient rien entendre de tout cela, ne furent que des dialogues de sourds. ↩
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Nous signalons, comme références récentes hors d'Italie, les revues suivantes : Encyclopédie des Nuisances, Les mauvais jours finiront…, La Guerre sociale, La Banquise, Le Brise-Glace, Mordicus, Théorie Communiste, Temps Critiques.
D'autre part, si nous voulons démystifier le passé récent en Italie, nous ne trouverons certainement pas grand-chose dans la production théorique en déclin des derniers communistes radicaux. À ce jour, il n'existe aucune tentative de bilan de la véritable guerre des années 1977-1979 — de l'expulsion de Lama à l'université de Rome à la lutte des travailleurs hospitaliers. La mystification dominante, y compris dans la culture de gauche, tend à occulter ou à refouler tous les traits profonds et caractéristiques de cette période et à en proposer une lecture profondément faussée sous le nom d'« années de plomb », qui ne met en avant que la fausse guerre spectaculaire entre l'État et des groupes politiques militarisés. Un aspect typique de cette interprétation officielle est la version de la « défaite » de ce mouvement, avancée entre autres par plusieurs représentants de l'Aut. Op. et des groupes militaires, présentée comme s'il s'était agi de l'issue d'une guerre civile ou d'un mouvement révolutionnaire capable de prendre le pouvoir. La défaite eut bien lieu, certes pas dans une bataille en rase campagne, mais elle fut sociale, et due à la profonde faiblesse et fragilité de ce mouvement. Il manque en outre complètement, de la part des autonomes eux-mêmes, une évaluation historique sérieuse de l'Autonomie, qui a joué un rôle si important dans la réalité de ce mouvement.
Il existe une « critique radicale » de la tendance militaire des Brigades rouges, initiée par Cesarano et Collu dans Apocalypse et révolution, et complétée de manière assez exhaustive par plusieurs autres des nôtres, ainsi que par de nombreux représentants de premier plan de l'Autonomie ouvrière. Il manque cependant totalement une critique radicale des contenus exprimés et défendus par les organisations armées telles que les Brigades rouges, Azione Rivoluzionaria, Prima Linea ; pour trouver quelque chose de ce genre, on ne peut se référer qu'à quelques textes des autonomes.
Les événements de la période 1977-1979 ont été décisifs pour l'ensemble des quinze années suivantes (1980-1994), et sont inévitablement ignorés aujourd'hui par les jeunes, qui ne peuvent même pas trouver facilement les revues et les livres de l'Autonomie qui bénéficiaient alors d'une diffusion considérable. Cette lacune, associée aux grossières déformations des récits de la culture et de l'intelligentsia — qui, contrairement à 1968, a jugé dès le départ intouchable le mouvement de 77, en raison de son opposition violente au PCI —, contribue fortement à la désorientation, et à la timidité qui en découle, du milieu subversif juvénile actuel.
Au milieu des années 1970, l'idéologie de la criminalité propre au comontisme, qui constituait auparavant une provocation à l'adresse de la gauche — d'où les incroyables calomnies, réitérées par la suite à d'autres occasions, qui, en 1975, deux ans après la dissolution du groupe, avaient visé les comontistes à l'occasion de l'incendie d'un siège milanais du PSDI —, était désormais devenue une pratique courante chez les sauvages des banlieues métropolitaines. ↩
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Dans Raoul Vaneigem, Terrorisme ou révolution, suivi de Wolf Woland, Théorie radicale, lutte de classe (et terrorisme). Notes pour le bilan d'une époque, Nautilus, Turin, 1982. ↩
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Publié par l'Accademia dei Testardi, Milan, 1987. ↩
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À titre de curiosité, puisqu'elle s'est très vite révélée être une bévue monumentale, il convient de mentionner la tentative de « récupération » de la pseudo-communauté religieuse menée en 1979 par Lotta Continua, qui se traduisit par une apologie effrénée du mouvement chiite de Khomeini — lequel se révéla très vite non seulement un serviteur zélé de la logique capitaliste internationale, mais aussi un vampire d'une cruauté exceptionnelle du prolétariat et des nationalités opprimées d'Iran, bien pire que les bourreaux cosaques que furent Pahlavi et son fils. ↩