Détracteurs et critiques adressées
Détracteurs et critiques adressées
Pour situer d'emblée
Cette carte rassemble les objections adressées à la constellation, classées du plus philosophique au plus politique. Pour chacune : qui parle, quel est l'argument développé (pas seulement sa conclusion), et ce qu'il en reste une fois l'objection encaissée. La règle du dossier : pas d'hagiographie — les critiques les plus fortes sont souvent venues des héritiers eux-mêmes, et la plus grave (le dossier négationniste) doit être traitée frontalement, parce qu'elle enseigne quelque chose sur les pathologies possibles de la radicalité.
1. La critique philosophique : l'humanité comme abstraction (Ray Brassier)
Ray Brassier est un philosophe britannique, figure du « réalisme spéculatif », qui a consacré à Camatte un article serré, « The Wandering Abstraction » (revue Mute). Son objection se construit en trois temps qu'il faut suivre.
Premier temps, le constat : « son appel à une communauté humaine dont les modalités fondamentales d'expression sont demeurées constantes tout au long des millénaires de transformation sociale et politique est une abstraction dans le sens le plus problématique du terme. » Camatte suppose qu'il existe, sous toutes les sociétés, une même essence communautaire humaine — la Gemeinwesen — qui attend d'être libérée. Deuxième temps, le cœur logique : « Camatte présuppose l'existence d'un ensemble de facultés d'expression humaine subsistant, non seulement du capitalisme, mais aussi de toute forme d'organisation sociale. Pourtant, attribuer ces qualités à la "vie" les rend indéterminées : elles cessent d'être des catégories socio-historiques, ou ne serait-ce que biologiques, pour devenir des postulats d'une anthropologie spéculative. » Autrement dit : une essence humaine qui n'est ni historique (puisqu'elle traverse toutes les époques) ni biologique (puisqu'elle n'est pas définissable scientifiquement) n'est rien de connaissable — c'est un article de foi. Troisième temps, la pointe politique : « la défense de la communauté face à la société fait écho, sans s'en rendre compte, au vieux trope réactionnaire » — allusion au sociologue Ferdinand Tönnies et à sa distinction de 1887 entre Gemeinschaft (la communauté chaude, organique, des liens vécus) et Gesellschaft (la société froide des contrats et des rôles). Cette distinction a une carrière politique connue : la nostalgie de la communauté organique contre la modernité libérale a nourri le romantisme anti-moderne allemand, puis l'idéologie völkisch. « Ici la dénonciation du despotisme du capital par Camatte se confond avec le rejet de la modernité. »
Portée de l'objection : elle vaut pour toute la constellation dès qu'elle invoque l'« espèce », le « corps de l'espèce » ou la « naturalité » — et le Camatte tardif, avec ses « rôles naturels » des sexes, lui donne rétrospectivement raison. Ce qui survit : Brassier ne touche pas le versant négatif de l'œuvre — l'analyse du capital comme communauté, représentation et milieu reste intacte ; c'est le point d'appui positif (la communauté à retrouver) qui tombe. On peut garder le diagnostic sans la promesse.
2. La critique marxienne : le fétichisme n'est pas réalisable (Rovatti, Holloway, Aufheben)
C'est l'objection technique la plus importante, car elle porte sur le mécanisme central. Rappel préalable de ce qu'est le fétichisme chez Marx : le processus par lequel les rapports sociaux entre les hommes prennent l'apparence de rapports entre des choses — la valeur semble être une propriété naturelle de la marchandise, le capital semble fructifier de lui-même, alors que tout cela est du travail social déguisé. Le fétichisme est une apparence socialement nécessaire, mais une apparence.
L'objection, formulée par le philosophe italien Pier Aldo Rovatti (à propos du « Fragment sur les machines » des Grundrisse) et reprise par Corriente contre Camatte : toute l'analyse de l'anthropomorphose repose sur « l'identification du mouvement apparent d'autonomisation du capital — sa réification ou fétichisme — avec le mouvement [réel] » ; or « le procès de fétichisation, d'autonomisation du capital, est un procès non-réalisable » — le capital ne peut jamais réellement s'affranchir du travail vivant et de la lutte ; il ne peut que le paraître. En prenant l'apparence pour le fait, « Invariance fait d'une tendance contradictoire un fait avéré, et ne reconnaît donc pas assez le caractère ouvert de la lutte qui caractérise ce processus ». Le théoricien John Holloway donne la version catégorielle de la même idée : « si l'antagonisme a une signification quelconque, alors au cœur de la catégorie [de la valeur] un élément d'incertitude, d'ouverture doit exister. […] Pour comprendre la valeur, il est impératif d'ouvrir la catégorie, comprendre la valeur comme lutte, comme une lutte dont nous faisons partie. » Et la revue anglaise Aufheben (« Théorie de la décadence ou décadence de la théorie », 1994) apporte la vérification historique : la décennie italienne 1969-1979 — la plus grande vague de luttes d'après-guerre, survenue après que Camatte eut déclaré le prolétariat absorbé — réfute empiriquement les théories du parachèvement.
La conséquence logique, que Corriente formule : si le capital a déjà gagné, la théorie s'auto-dissout — plus de crise possible, plus de politique possible, plus personne pour écrire ni lire la théorie. Et une théorie de la crise détachée de toute lutte réelle débouche « en des rééditions actualisées du vieux catastrophisme social-démocrate » : l'attente de l'effondrement qui fera le travail à notre place. La correction qui sauve tout : remplacer « accompli » par « tendanciel ». La domination réelle, l'anthropomorphose, la domestication sont des tendances réelles, puissantes — et inachevables. Cet écart entre la tendance et son achèvement est précisément l'espace de la politique.
3. La critique communisatrice : on ne fait pas sécession d'un rapport social (Dauvé, TC, Endnotes, Wajnsztejn)
L'objection des héritiers directs, rapportée par Corriente : les communisateurs rejettent « catégoriquement toute possibilité de faire "sécession" avec le rapport social capitaliste, et donc refusent l'injonction de l'auteur de "quitter ce monde" », tout en reconnaissant « ouvertement leur dette ». L'argument mérite d'être déplié, car il est plus profond qu'un simple désaccord tactique. Le capital n'est pas un lieu — un territoire dont on pourrait sortir en s'éloignant. C'est un rapport social — une manière dont les activités humaines sont médiatisées par l'échange et la valeur. Or on ne sort pas d'une médiation en changeant d'adresse : la ferme la plus autarcique reste dans le marché mondial par le foncier qu'elle a acheté, les semences qu'elle achète, les impôts qu'elle paie, la monnaie qu'elle utilise. La « sortie » est une position dans le rapport — et une position que le capital tolère parfaitement, voire commercialise (la néo-ruralité est un segment de marché). La sécession ne menace rien ; c'est pourquoi elle est permise.
Jacques Wajnsztejn (Temps critiques) donne à cette objection sa version dialectique, précieuse parce qu'interne à la famille : la vision du « parachèvement du capital » partagée par Camatte et Cesarano ne laissait logiquement que deux issues, toutes deux fausses — « le grand saut dans le vide (Camatte et "ce monde qu'il faut quitter" […]) ou/et croire en un sursaut de l'espèce et une révolution biologique ». Et son verdict sur Cesarano tranche le débat qui l'opposait à Guigou : « Cesarano ne souffrait pas, contrairement à ce que tu dis, de trop de dialectique (même hégélienne), mais de pas assez de dialectique. L'évolution ultérieure de Camatte et finalement son abandon de la dialectique et de la contradiction me renforcent d'ailleurs dans cette idée. » Comprendre : le défaut n'est pas l'excès de grands concepts hégéliens, c'est d'avoir fermé la contradiction — d'avoir décrit un capital si total qu'il ne restait plus rien à travailler dedans. C'est l'objection interne la plus féconde : elle ne rejette pas le diagnostic, elle exige de le rouvrir.
4. La critique orthodoxe : la capitulation théorisée (CCI)
Le Courant Communiste International — organisation de la gauche communiste « officielle », héritière plutôt de la branche germano-hollandaise — consacre à Camatte un volet de sa série « Critique des soi-disant "communisateurs" », intitulé « Jacques Camatte : du bordiguisme à la négation du prolétariat ». L'argument-type de cette famille de critiques : théoriser l'intégration de la classe ouvrière, c'est enregistrer la défaite comme un destin, fournir une couverture théorique à la démission, et rejoindre objectivement l'idéologie bourgeoise de la « fin de la lutte des classes ». La critique est prévisible, mais elle pose une vraie question de sociologie de la théorie : pourquoi l'abandon de la théorie du prolétariat s'est-il produit précisément au creux de la vague (1973-1975) ? Camatte répondrait : parce que le reflux a révélé la nature de tout le cycle. Le CCI répond : parce que les intellectuels désertent quand la classe recule. Les deux réponses sont invérifiables ; on notera simplement, à décharge, que Camatte n'a rejoint aucun appareil et a payé sa position d'un demi-siècle de marginalité cohérente — le profil du renégat classique ne colle pas.
5. La critique historisante : des thèses englobées par la révolution du capital (Guigou)
La plus mélancolique, et peut-être la plus profonde — formulée par un héritier, Jacques Guigou (Temps critiques), en 2019, contre le projet même de rééditer Cesarano. Son verdict : les textes de Cesarano sont « de précieux documents historiques, mais sans véritable portée politique pour aujourd'hui et sans doute pour demain ». L'argument développé : « la Critique de l'utopie capital exprime l'ultime avancée du moment subjectiviste de Mai 68 et du Mai rampant italien. Nombre des thèses posées par Cesarano ont été englobées par la révolution du capital ; notamment celles les plus chargées de dialectisme hégélien : opposition du quantitatif et du qualitatif ; présence versus représentation ; être et devenir. […] La notion "d'être de l'espèce" donnée comme le négatif absolu à l'utopie capital a été sévèrement altérée, voire résorbée, par les biotechnologies, les fièvres transhumanistes, les genrismes forcenés et autre reproduction artificielle de l'espèce humaine. »
Il faut mesurer la construction de l'objection : Guigou applique à Cesarano sa propre méthode. De même que Cesarano lisait le rapport du Club de Rome comme la récupération de la critique écologique par le capital, Guigou lit la « révolution du capital » des cinquante dernières années comme la récupération du point d'appui cesaranien lui-même — le corps, l'espèce, le qualitatif, tous devenus des marchés (biotech, bien-être, identités). La question qui en résulte est redoutable : que reste-t-il de la révolution biologique quand le biologique lui-même est produit par le capital ? Guigou ajoute une pique sur la réception : « D. Hoss, comme certains gauchistes lucides, cherche son nouveau sujet historique de la révolution. Deux "sujets historiques" sont brandis : l'espèce et l'art » — la redécouverte de Cesarano comme symptôme d'une quête de sujet de remplacement. Le contre-argument (Hoss, Tarì, lundi.am) : l'alternative « communisme ou destruction de l'espèce » « n'a cessé de se confirmer » ; et une thèse « englobée » n'est pas une thèse fausse — c'est une thèse dont l'ennemi a reconnu la justesse au point de devoir l'absorber.
6. La tache : le négationnisme aux marges
Deux dossiers distincts, à ne pas confondre mais à penser ensemble, car ils révèlent la même pathologie.
Le dossier Camatte (1982). Dans « Évanescence du mythe antifasciste », Camatte discute Paul Rassinier. Présentation nécessaire : Rassinier (1906-1967), instituteur socialiste, résistant, déporté à Buchenwald — puis, après-guerre, auteur d'ouvrages niant l'existence des chambres à gaz, devenu « le "père" du négationnisme "de gauche" en France » et l'inspirateur de Robert Faurisson. Tout en critiquant l'antisémitisme de Rassinier, Camatte écrit ceci : le « mythe antifasciste » étant fondateur de l'ordre d'après-guerre, « il est impossible d'obtenir une preuve scientifique irréfutable du nombre de Juifs tués tel que le revendiquent les sionistes et leurs alliés […] il en va de même pour l'existence ou la non-existence des chambres à gaz ». La phrase est indéfendable — l'extermination est un des faits les mieux documentés du XXe siècle — et la revue Endnotes, pourtant admirative, la qualifie de « misjudgment sérieux et peut-être impardonnable ». Son diagnostic mérite d'être retenu comme un concept : la reductio ad revolutionem — « la tendance à réduire toutes les questions politiques au conflit singulier entre capital et révolution ». Le mécanisme : le théorème bordiguiste « l'antifascisme est une mystification bourgeoise » (défendable comme analyse du front populaire) conduit Camatte à refuser la « fausse dichotomie » fascisme/antifascisme ; privé de tout frein empirique, ce refus finit par traiter les faits eux-mêmes comme des pièces du « mythe ». Endnotes précise que d'autres textes de Camatte de la même période s'opposent à l'antisémitisme et analysent la création d'Israël comme « produit de la défaite du mouvement ouvrier international ».
Le dossier Ranieri (2018). Dans son introduction au volume sur Ludd, Paolo Ranieri défend Rassinier « calomnié », et écrit « des phrases sur l'attitude prétendument victimaire des Juifs ». Le verdict de Jappe généralise à juste titre : « on se rend compte qu'une partie de l'ultragauche n'a jamais réglé ses comptes avec le négationnisme, auquel avaient participé plusieurs de ses représentants, ni avec l'antisémitisme qui en constituait la base. Si cela ne permet pas de jeter l'opprobre sur tout ce qu'a fait l'ultragauche française et italienne avant la fin des années soixante-dix, cela devrait cependant être l'objet d'une critique plus que vigilante. » Le contexte structurel : la Vieille Taupe, librairie parisienne issue de l'ultragauche (animée par Pierre Guillaume, ex-Socialisme ou Barbarie), devenue dans les années 1980 le foyer du négationnisme « de gauche » français.
La leçon théorique à formuler, au-delà des cas : l'anti-antifascisme de principe, coupé de toute discipline empirique, produit de l'infâme — quand la « démystification » devient un genre qui s'applique à tout, elle finit par dissoudre la factualité elle-même. C'est une pathologie de la radicalité comme telle (le geste « tout est mystification » n'a pas de frein interne), et il faut la traiter comme un symptôme à intégrer dans la théorie — les rackets ont leurs aveuglements mimétiques — ni comme une généalogie honteuse à taire, ni comme une raison de tout jeter.
7. Les critiques internes à la constellation
La constellation s'est aussi critiquée elle-même, et ces critiques croisées dessinent sa carte des tensions. Cesarano contre Camatte : « il ne s'agit pas de "quitter le monde" mais de plonger complètement dans la dynamique du monde, compris comme totalité négative » — la communauté du capital est un « misérable collage » à détruire de l'intérieur, pas un fait accompli à fuir. Cesarano contre Vaneigem : « il y a une exaltation hédoniste qui ne combat pas le monde qu'elle prétend vaincre, mais le confirme » — et il retourne contre Vaneigem sa propre phrase : « Ceux qui sont incapables de reconnaître leur présence chez les autres se condamnent à être toujours étrangers à eux-mêmes. » Ludd contre Basaglia et Laing : les « révolutionnaires partiels » qui renforcent le système — critique que Jappe juge manquer « de générosité », et qui illustre le coût du maximalisme : l'incapacité à reconnaître les réformes irréversibles (la fermeture des asiles en est une). Camatte contre tous, pour finir : « Je n'ai pas d'ennemis : l'enfermement s'abolit » — l'abolition de la critique elle-même. Ses détracteurs y lisent l'abdication ; lui, l'accomplissement. La phrase est indécidable, et c'est peut-être sa fonction.
Synthèse : ce qui tient après les critiques
Le bilan, une fois toutes les objections encaissées, peut se dresser en deux colonnes. Ce qui tient : le diagnostic de la domination réelle, à condition de le tenir pour tendanciel et jamais accompli (correction Rovatti/Holloway) ; l'analyse de l'autocritique du capital (intacte, et confirmée depuis cinquante ans) ; la théorie des rackets (jamais réfutée — et vérifiée par chaque organisation qui a prétendu la réfuter) ; la critique du programmatisme (reprise par ses critiques mêmes, TC et Endnotes en tête). Ce qui tombe : l'ontologie de l'espèce et de la naturalité (Brassier) ; le « parachèvement » (Rovatti, Wajnsztejn) ; la sécession comme stratégie (les communisateurs) ; et l'honneur théorique sur le dossier de 1982 (Endnotes). La formule de synthèse : la constellation survit comme diagnostic sans thérapeutique — et c'est exactement ainsi qu'il faut l'utiliser dans le corpus : prendre ses lunettes, pas ses remèdes.
Liens
Jacques Camatte · Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano · Ludd (groupe) · Anthropomorphose du capital · Descendances — où est-ce que ça continue · Dépassements — où mène cette pensée