Bordiga-Cesarano-Camatte-LuddNotes transversalesDescendances : où la critique s'est-elle prolongée ?

Descendances : où la critique s'est-elle prolongée ?

Pour situer d'emblée

Corriente pose le paradoxe de départ : malgré « l'assourdissant silence » officiel qui entoure Camatte — silence qu'il explique simplement : personne n'aime l'auteur qui a démontré que votre organisation est un gang —, son influence « a été ample et variée. Toute "l'ultragauche" française formée à partir de Mai 1968 l'accuse plus ou moins, et l'on pourrait dire de même des courants écologistes et primitivistes de l'anarchisme. » Six lignées principales se partagent aujourd'hui l'héritage de la constellation. Point de méthode important : ces lignées sont souvent rivales entre elles, et cette rivalité est elle-même un fait théorique. La constellation contenait des tensions non résolues — faut-il faire sécession ou combattre du dedans ? le sujet est-il l'espèce ou la classe ? le capital a-t-il gagné ou est-ce une tendance ? — et chaque héritier a tranché à sa façon. Cartographier les descendances, c'est donc cartographier ces tranchages : chaque lignée est une réponse possible aux questions que Cesarano et Camatte ont laissées ouvertes.

1. Le primitivisme et la critique anti-industrielle

Le tranchage : l'errance est la vraie question, la civilisation est le vrai problème.

Le vecteur de cette lignée est un homme, Fredy Perlman (1934-1985) : révolutionnaire américain d'origine tchèque, installé à Détroit, imprimeur et théoricien. Corriente raconte la transmission : Perlman « traduisit et publia en 1975, sous le titre The Wandering of Humanity, deux essais de Camatte dans lesquels celui-ci approfondissait la question des "présuppositions du capital", c'est-à-dire de l'héritage millénaire de domestication de la nature et de l'être humain qui ouvrit le chemin au despotisme du capital ». Perlman écrit ensuite son propre grand livre, Against His-story, Against Leviathan! (1983) : l'histoire de la civilisation racontée comme la croissance d'un monstre-machine, le Léviathan, qui broie les communautés humaines depuis la Mésopotamie — du Camatte transposé en épopée. Par les réseaux de Perlman et du journal Fifth Estate de Détroit, les idées passent dans l'anarchisme américain, où John Zerzan les radicalise : pour lui, l'aliénation ne commence ni avec le capital ni avec l'agriculture, mais avec le symbole lui-même — le langage, le temps compté, l'art. Il faut voir que Zerzan tranche exactement là où Cesarano avait interdit de trancher : « l'origine de l'homme n'est pas derrière lui, elle lui fait face » excluait tout retour ; Zerzan choisit le retour.

En France, la lignée passe par l'Encyclopédie des Nuisances — revue puis maison d'édition fondée en 1984 par Jaime Semprun, transfuge du milieu situationniste, consacrée à la critique de la société industrielle. Corriente inscrit explicitement « les futurs fondateurs de l'Encyclopédie des Nuisances » parmi ceux qui, après l'impasse de Mai, choisirent « d'apurer jusqu'à la lie le calice de la défaite » et adoptèrent des perspectives « proches de "l'abandon de la théorie du prolétariat" prôné par Camatte ». Le livre le plus camattien de Semprun, L'abîme se repeuple (1997), pose la question que la domestication rendait inévitable : que vaut une critique sociale quand l'homme lui-même est devenu un produit du système qu'il faudrait critiquer ? Toute la critique anti-industrielle française contemporaine (le groupe grenoblois Pièces et Main d'Œuvre, entre autres) descend de cette souche.

2. La communisation

Le tranchage : garder le diagnostic, refuser la sécession.

C'est la descendance la plus rigoureuse théoriquement. Le mot « communisation » désigne l'idée que la révolution ne peut plus être une prise de pouvoir suivie d'une transition (étatisation, puis un jour le communisme) : elle sera la production immédiate de rapports communistes — l'abolition en acte de l'échange, de la valeur, des classes — ou ne sera pas. On voit la dette camattienne : si toute médiation (parti, État, programme) reproduit le capital, la révolution ne peut être que la destruction directe du rapport social.

Trois maillons. Gilles Dauvé d'abord (né en 1947, longtemps connu sous le pseudonyme Jean Barrot) : sa « Contribution à la critique de l'ultragauche » (1972) fait scandale dans le milieu conseilliste français — Bochet rappelle « le rejet dont fut victime son auteur de la part du milieu conseilliste, qui ne pouvait tolérer cette critique, et moins encore la tentative de Dauvé d'inclure des éléments de la théorie de Bordiga ». Dauvé fait exactement le geste de Camatte — croiser Bordiga et les conseils, congédier la gestion ouvrière — et forge le terme même de communisation. Théorie Communiste ensuite (revue fondée en 1977 autour de Roland Simon) : elle systématise en périodisant — l=='époque du « programmatisme » (quand la révolution pouvait être l'affirmation de la classe ouvrière, sa montée en puissance) est close ; désormais la révolution ne peut être que l'abolition par le prolétariat de sa propre existence de classe.== On reconnaît la matrice : c'est le couple domination formelle/réelle de Camatte, historicisé. Et la définition simonienne du sujet révolutionnaire est du Camatte dialectisé — comparons les textes. Simon : « Pour être une classe révolutionnaire, le prolétariat doit s'unir, mais il ne peut s'unir à présent qu'en détruisant les conditions de sa propre existence comme classe. […] l'union a pour contenu le fait que les prolétaires vouent tous leurs efforts à cesser de l'être. » Camatte, 1976 : mettre au premier plan « non l'autonomie du prolétariat, mais sa négation ». La filiation est textuelle. Endnotes enfin : revue anglo-américaine née en 2008 d'une polémique entre la revue anglaise Aufheben et Théorie Communiste, devenue la référence de la communisation dans le monde anglophone. Elle a consacré à Camatte un dossier entier (2024, « Time is an Invention of Men Incapable of Love »), reconnaissance de dette explicite qui traite aussi frontalement le dossier de 1982.

Le tranchage de toute cette lignée, formulé par Corriente : les communisateurs rejettent « catégoriquement toute possibilité de faire "sécession" avec le rapport social capitaliste, et donc refusent l'injonction de l'auteur de "quitter ce monde" » — on n'abandonne pas un rapport social, on l'abolit — mais ils reconnaissent que Camatte a posé le problème (la fin du programmatisme) avant tout le monde.

3. Tiqqun, le Comité invisible, Marcello Tarì

Le tranchage : ni l'exode ni la classe — la destitution.

La descendance la plus créative et la moins avouée. Tiqqun est une revue française parue en 1999-2001, d'où sortira le Comité invisible (L'insurrection qui vient, 2007 ; À nos amis, 2014 ; Maintenant, 2017) — auteur collectif anonyme associé à Julien Coupat et au procès de Tarnac. Or les concepts centraux de Tiqqun sont des reprises cesaraniennes non créditées : le « Bloom » — l'homme sans qualités produit par le capitalisme tardif, étranger à lui-même — est la « personne sociale » de Cesarano relue avec Agamben ; la « Jeune-Fille » — le sujet entièrement colonisé par la valorisation, qui se gère comme un capital — est l'« Ego-valeur » du §49 d'Apocalypse et révolution ; la « communauté terrible » est la communauté du capital vécue de l'intérieur. Quant à la « destitution » — le maître-concept du Comité invisible : ni prendre le pouvoir, ni le fuir, mais le rendre inopérant — elle est très exactement une tentative de synthèse des deux pentes de la constellation : l'exode camattien armé de l'immersion cesaranienne ; la formule deleuzienne fétiche de ces milieux, « fuir, mais en fuyant chercher une arme », en est l'emblème.

Marcello Tarì, historien italien des mouvements autonomes (Autonomie !, Il n'y a pas de révolution malheureuse), fait le pont explicite entre cette galaxie et l'Italie des années 70 — c'est sur lui que s'appuie Hoss pour lire les Gilets jaunes en termes cesaraniens. L'appareil de réception français est identifiable et documenté : les éditions La Tempête (rééditions du Manuel de survie en 2019, d'Apocalypse et révolution en 2020) et lundi.am (les trois articles qui servent de sources à ce dossier). Wajnsztejn précise même le canal de transmission : « les éditions La Tempête ont pris connaissance des thèses d'Invariance suite à notre texte "Invariance quarante ans plus tard" » — la chaîne Temps critiques → La Tempête → lundi.am est établie.

4. La Wertkritik (critique de la valeur)

Le tranchage : ni classe ni espèce — la valeur elle-même comme sujet automate en crise.

La Wertkritik est un courant théorique allemand né dans les années 1980 autour de Robert Kurz et du groupe Krisis, dont Anselm Jappe est le principal passeur francophone, et Moishe Postone (Chicago) le parent américain. Thèses centrales : le capital est un « sujet automate » qui domine la société ; la critique doit porter sur le travail lui-même (catégorie capitaliste) et non se faire « du point de vue du travail » ; la valeur est entrée en crise terminale avec la micro-informatique. La parenté avec Camatte est frappante, et Corriente la constate : la thèse camattienne de l'opposition « à titre humain » « coïncide, jusqu'à un certain point, avec les analyses de Moishe Postone et du groupe Krisis ». Mais il marque aussi la différence, en faveur de Camatte : pour Postone et Krisis, la lutte des classes est « un facteur subordonné et dépourvu d'intérêt historique » (elle n'a jamais fait que moderniser le capitalisme), tandis que Camatte « prête une très grande attention à tous les avatars et hauts-et-bas de cette lutte » — au moins jusqu'à sa sortie. Il s'agit donc d'un parallèle convergent plus que d'une descendance : les deux corpus se sont élaborés indépendamment, sur les mêmes textes de Marx. Le point de friction technique reste entier : la valeur est-elle dépassée (Camatte) ou en crise (Kurz) ? — voir Capital fictif et crédit de sens. Et Jappe joue les intermédiaires non sans retour de bâton : Guigou juge sa conclusion « poétique » sur Ludd typique de ses positions sur 68 comme simple « modernisation » du capitalisme.

5. Temps critiques

Le tranchage : garder l'inspiration, réinjecter la dialectique — la « révolution à titre humain ».

Temps critiques est une revue française fondée en 1989 par Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, et c'est la descendance directe assumée — jusque dans la biographie : Riccardo d'Este, l'ancien de Ludd, a rejoint la revue « jusqu'à son décès » ; et Guigou avait « presque » obtenu de Camatte une préface pour un projet d'édition française de la Critica dell'utopia capitale, en lien avec la compagne de Cesarano. Leurs concepts-relais dérivent tous de la constellation en la dialectisant : la révolution à titre humain (la formule de Camatte en 1968, devenue leur programme — une révolution menée au nom de l'humain dépossédé, non d'une classe) ; l'inessentialisation de la force de travail (le travail devient inessentiel à la valorisation — proche de la « désubstancialisation » camattienne, comme le note leur correspondant Bruno S.) ; la société capitalisée et l'État-réseau. Leur position dans l'héritage est réflexive, et c'est ce qui la rend précieuse : ils gardent Camatte-Cesarano comme moment historique décisif tout en critiquant le « parachèvement » — Wajnsztejn rappelant à Guigou que lui-même employait ce terme « jusqu'à ce que je le critique ». C'est l'héritage passé au crible de la dialectique manquante.

6. Les réceptions inattendues

Quatre échos hors des lignées principales, qui mesurent la dispersion du legs. L'accélérationnisme : le texte de Camatte « Déclin du mode de production capitaliste ou déclin de l'humanité ? » figure dans le #Accelerate Reader (2014), l'anthologie de référence du courant accélérationniste — Camatte y est enrôlé comme théoricien de l'autonomisation du capital, ancêtre involontaire de Nick Land ; c'est une descendance par inversion, détaillée dans Pôles opposés. Extinction Rebellion : « quelques éléments d'Extinction Rebellion se sont intéressés au parcours d'Invariance et aux positions de Camatte », signale Wajnsztejn — le rapport espèce/nature comme porte d'entrée. La collapsologie critique : la lettre pandémie de 2020 a circulé bien au-delà des milieux ultragauches ; le schéma menace/errance/extinction parle à la génération de l'effondrement. La littérature mondiale : Rachel Kushner, Creation Lake (2024, finaliste du Booker) — Bruno, le théoricien retiré dans sa grotte que l'espionne-narratrice infiltre, est un Camatte à peine transposé. Consécration paradoxale, et poste d'observation : ce que le capital fait d'un théoricien de la sortie du capital, c'est un personnage de roman.

Ce qui est novateur chez eux et qu'on retrouve (souvent sans crédit) ailleurs

Cinq idées nées dans la constellation circulent aujourd'hui sous d'autres noms. Le capital comme sujet et communauté → Postone (sujet automate), Tiqqun (Bloom), et jusqu'à la vulgate « le capitalisme est un système qui nous traverse ». La lutte des classes à l'intérieur de la personne → toute la critique de la production néolibérale de subjectivité : Foucault (Naissance de la biopolitique, 1979), Dardot et Laval (La nouvelle raison du monde), Byung-Chul Han (Psychopolitique) — aucun ne cite Cesarano, tous le répètent. L'écologie comme mode de gouvernement → la critique de la collapsologie et du capitalisme vert ; l'analyse du Club de Rome de 1972 reste la matrice. Le crédit comme théologie → Lazzarato sur la dette, Agamben sur la théologie économique, la redécouverte du fragment de Benjamin. La critique du militantisme (rackets, sacrifice) → tout l'anti-activisme contemporain, jusqu'aux réflexions sur le burn-out militant.

Liens

Jacques Camatte · Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano · Ludd (groupe) · Détracteurs et critiques · Pôles opposés · Dépassements — où mène cette pensée

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