Bordiga-Cesarano-Camatte-LuddCesaranoCapital fictif et crédit de sens

Pour situer d'emblée

Cette fiche articule deux concepts emboîtés. Le premier, le capital fictif, vient de Marx : c'est le capital qui ne représente pas de la richesse déjà produite, mais des promesses — du travail futur, des profits espérés. Le second, le crédit de sens, est l'invention propre de Cesarano, et c'est peut-être son concept le plus original : quand toute l'économie repose sur la promesse, le capital ne doit plus seulement emprunter de l'argent — il doit emprunter et prêter du sens. Une économie de la promesse est nécessairement une économie de la croyance ; une économie de la croyance a besoin de prophètes, d'eschatologie, de théologie. Voilà pourquoi, selon Cesarano, le capitalisme tardif se remet à parler comme une religion — apocalypse, salut, transition, mission — et pourquoi la critique de l'économie doit redevenir, comme au temps de Marx jeune, une critique de la religion. L'idée paraît spéculative ; on va voir qu'elle éclaire très concrètement l'économie contemporaine de la dette, puis — dans l'articulation finale — la bulle de l'intelligence artificielle.

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Le capital fictif : de Marx à 1971

Chez Marx, le capital fictif désigne les titres — actions, obligations, créances — qui ont un prix et circulent, mais ne représentent pas de la valeur déjà produite : ils représentent des droits sur de la valeur à venir. « Fictif en ceci qu'il ne se base pas sur de la valeur présente mais à venir », résume lundi.am. Une action vaut ce qu'on anticipe des profits futurs de l'entreprise ; elle est un pari matérialisé. Tant que ce secteur reste marginal, il huile le système ; quand il devient dominant, c'est toute l'économie qui se met à fonctionner à l'anticipation — et c'est précisément ce qui se produit, selon la constellation, au tournant des années 1970.

Le contexte historique est décisif, et l'entretien de lundi.am le rappelle : « la fin du modèle fordiste ainsi que la fin de l'étalon-or permettent à Cesarano et à ses amis de comprendre que le capital se transforme en capital fictif, c'est-à-dire en capital de crédit ». L'événement-clé : le 15 août 1971, le président Nixon suspend la convertibilité du dollar en or. Ce jour-là, la monnaie mondiale perd son dernier ancrage dans quelque chose qui existe ; elle devient promesse pure, adossée à la seule confiance dans l'État américain. Pour Cesarano et Camatte, ce moment est l'équivalent, pour leur génération, de ce que 1914 fut pour la précédente : la preuve que le référent a sauté.

Mais Cesarano avait vu venir le phénomène dès 1970, dans le bulletin n°3 de Ludd, par son aspect le plus quotidien : la socialisation du crédit. Le raisonnement, restitué par Jappe : le crédit, autrefois réservé aux entreprises, « est désormais socialisé, c'est-à-dire qu'il est concédé aux prolétaires et facilite l'invasion de la marchandise dans tout l'espace social. L'exploitation ne se limite dès lors plus à la vente de la force de travail mais envahit tout l'espace et toute la temporalité. À cause de la dette, le prolétaire est encore plus otage des dominants. » Le crédit à la consommation n'est pas un service rendu aux ménages : c'est l'extension de l'exploitation à la vie entière — celui qui doit rembourser sa maison et sa voiture ne peut plus faire grève, ni démissionner, ni dévier. Et la citation centrale du bulletin ajoute la torsion la plus profonde : « Ce que l'individu consomme en réalité dans la société capitaliste est toujours et seulement marchandise, c'est-à-dire capital, travail mort, organisé de manière à se reproduire et à s'accroître, qui se reproduit et s'accroît précisément dans la mesure où il est consommé. » Même la consommation n'est pas une jouissance : c'est le capital qui se valorise à travers vous. Quarante ans avant Lazzarato (La Fabrique de l'homme endetté, 2011), l'économie de la dette est posée comme rapport de pouvoir.

Chez Camatte, le capital fictif joue un rôle systémique encore plus radical : il est le véhicule de l'échappement (voir Domestication et échappement du capital) — le moyen par lequel le capital « dépasse la valeur et la loi de la valeur », s'affranchit de sa propre mesure, qui était le temps de travail humain. D'où le passage hégélien qu'il faut expliquer, car il joue sur le double sens du mot « spéculation » : « Le développement du capital fictif s'accompagne du triomphe de la spéculation. Chez Hegel le moment spéculatif est celui où il y a reconstitution de ce qui a été dissocié, le moment où le concept lui-même crée le positif. C'est la production de la réalité par le concept quand il n'y a plus rien en dehors comme présupposition sinon le concept lui-même. » Chez Hegel, la « spéculation » est le sommet de la pensée : le moment où le concept ne reflète plus la réalité mais la produit. Camatte retourne ironiquement ce sommet philosophique : c'est la spéculation financière qui réalise le programme de l'idéalisme allemand — des chiffres, des anticipations, des représentations qui produisent la réalité au lieu de la refléter. « La réalité devient production du capital, elle devient fictive. » C'est le socle de l'Anthropomorphose du capital.

Le crédit de sens : l'apport propre de Cesarano

L'extension cesaranienne double l'analyse économique d'une analyse théologique, et le raisonnement — restitué par la note de lundi.am — mérite d'être suivi maillon par maillon.

Premier maillon : « Le capital fictif, ne se fondant plus sur un travail qui est présent, mais sur le crédit et la spéculation, se doit, pour assurer sa domination, de réintégrer les discours théologiques. » Pourquoi ? Parce qu'une économie de la promesse exige de la croyance. Quand la richesse reposait sur du travail accompli, elle se constatait ; quand elle repose sur des profits futurs, il faut y croire — et la croyance ne se décrète pas, elle s'organise : il faut des récits, des prophètes, des liturgies. Deuxième maillon : « Le crédit est donc un crédit de sens. Toute crise économique engendre une crise métaphysique, une crise sur le sens de la vie. » L'expression « crédit de sens » condense une opération double : le capital emprunte du sens au futur (la « transition », le « progrès », la « croissance verte » — toutes promesses à échéance indéfinie qui donnent une direction au présent), et il prête du sens aux individus en crise (des identités, des missions, des causes), à charge de remboursement en obéissance. Troisième maillon, le plus incisif : ce mécanisme fait écran à l'antagonisme. « La théologie ne s'est jamais séparée du discours légitimant une réorganisation de l'économie : elle permet de faire écran, en offrant un sens fictif à une peur produite, aux termes d'un véritable antagonisme révolutionnaire. » La formule finale est à retenir comme un théorème : un sens fictif offert à une peur produite. La peur (de la fin du monde, du déclassement, de la guerre) est bien réelle, mais elle est mise en scène par ceux-là mêmes qui produisent le danger ; et le sens offert en échange — la gestion raisonnable, la transition, la sécurité — détourne de la seule question qui compte : qui produit la peur, et pourquoi.

L'anthropologie suit : dans un monde à crédit de sens, chaque personne devient « une firme débitrice en permanence de son sens, créditrice en permanence du non-sens généralisé » (Apocalypse et révolution, §47-48) — la dette n'est plus seulement financière, elle est existentielle : il faut en permanence justifier sa valeur, prouver son sens, rembourser le crédit d'attention qu'on vous fait. C'est le régime psychique de l'« Ego-valeur » (voir Anthropomorphose du capital).

Enfin, la généalogie longue était déjà posée dans le bulletin n°3 : « Avant de se matérialiser dans l'argent, la valeur d'échange se matérialise, sacralisée, dans le sacrifice, dans le mythe, dans le langage comme accumulation sérielle de signifiés. » Le crédit de sens ne date pas de 1971 : la religion fut toujours la banque du sens — le sacrifice est déjà un échange avec l'au-delà, le mythe déjà une réserve de signification. La nouveauté du capitalisme tardif est que le capital reprend directement la concession, sans passer par les églises.

Citations

  • « Ce que l'individu consomme en réalité dans la société capitaliste est toujours et seulement marchandise, c'est-à-dire capital, travail mort […] qui se reproduit et s'accroît précisément dans la mesure où il est consommé. » — Cesarano, Ludd n°3
  • « À cause de la dette, le prolétaire est encore plus otage des dominants. » — Cesarano (résumé par Jappe)
  • « C'est la production de la réalité par le concept quand il n'y a plus rien en dehors comme présupposition sinon le concept lui-même. » — Camatte, sur le capital fictif comme hégélianisme réalisé
  • « Toute crise économique engendre une crise métaphysique. » — Cesarano
  • « La théologie ne s'est jamais séparée du discours légitimant une réorganisation de l'économie : elle permet de faire écran, en offrant un sens fictif à une peur produite, aux termes d'un véritable antagonisme révolutionnaire. » — Cesarano/Collu
  • « Toute forme de domination, avant d'être quantifiable en matière d'accumulation de valeur, est qualifiable en matière de gestion des signifiés. » — Cesarano, Ludd n°3 : le pouvoir se mesure d'abord à ce qu'il fait au sens

Concepts liés

  • Anthropomorphose du capital — le capital fictif est le véhicule de l'échappée du capital hors de la valeur
  • Utopie du capital — le crédit de sens est la matière première de l'utopie-capital : les prophètes du Club de Rome vendent du sens à crédit
  • Communauté du capital (communauté matérielle) — Corriente note que la communauté matérielle est « fondée sur la concurrence de gangs rivaux » que le capital fictif finance
  • Dette (Maurizio Lazzarato) — la descendance directe, rarement créditée : La Fabrique de l'homme endetté (2011) refait le trajet de Cesarano via Nietzsche et Deleuze
  • Théologie économique (Agamben, Le Règne et la Gloire) — le philosophe italien a montré que les catégories du gouvernement moderne descendent de la théologie chrétienne ; à rapprocher du fragment de Walter Benjamin « Le capitalisme comme religion » (1921) : le capitalisme comme culte permanent où la Schuld (mot allemand qui signifie à la fois « dette » et « faute ») ne peut jamais être expiée. Le crédit de sens est la version opératoire de ces intuitions.
  • Économie de l'attention, scoring, crédit social — les littéralisations contemporaines : la solvabilité existentielle mesurée en continu

Controverses

La thèse forte de Camatte — le capital fictif a dépassé la loi de la valeur — est contestée par presque toute la tradition marxienne, y compris par la « critique de la valeur » allemande qui lui est pourtant proche. L'objection de Robert Kurz (théoricien du groupe Krisis) et d'Anselm Jappe : le capital fictif ne supprime pas la valeur, il en reporte la crise. Le crédit est une anticipation de valorisation future ; tôt ou tard, cette anticipation doit être honorée par du travail réel — ou annulée dans un krach. C'est ce que Kurz appelle l'« accumulation simulée » : une richesse d'apparence, suspendue à une échéance toujours repoussée. Les crises financières (1987, 2000, 2008) sont précisément ces rappels à l'ordre de la valorisation réelle — or si la valeur était morte, comme le dit Camatte, rien ne viendrait jamais rappeler à l'ordre. Sur le plan économique, l'objection emporte largement la conviction.

Mais on peut dissocier les niveaux, et c'est la position la plus solide : Camatte a tort sur le dépassement de la valeur (elle continue de régner, par ses crises mêmes), mais raison sur le régime de la promesse — la description d'une économie tenue par la croyance, l'anticipation et la métrique du futur, personne ne la fournissait en 1970, et elle éclaire toute la financiarisation ultérieure. Quant à Cesarano, son « crédit de sens » fonctionne dans les deux hypothèses : que la valeur soit dépassée ou en crise, le capital a besoin de faire croire — le concept est indépendant du verdict économique.

Une mise en garde méthodologique de Corriente complète le dossier : une théorie de la crise qui n'est plus indexée sur des êtres sociaux « dotés de déterminations antagoniques au capital » — c'est-à-dire sur des luttes réelles — débouche fatalement « en des rééditions actualisées du vieux catastrophisme social-démocrate » : l'attente du grand effondrement qui fera le travail à notre place. Le collapsologue est un prophète du crédit de sens inversé — il vend de la peur au lieu de vendre de l'espérance, mais il vend du sens tout autant.

Articulation au corpus MISSILES

C'est peut-être le concept le plus rentable de toute la constellation pour le livre, parce qu'il unifie trois dossiers. Premier dossier : la bulle de l'IA comme fusion du capital fictif et du crédit de sens. Les valorisations des entreprises d'IA — des centaines de milliards adossés à des profits futurs hypothétiques — sont du capital fictif au sens strict de Marx. Mais elles sont aussi du crédit de sens : la promesse eschatologique de l'AGI (l'intelligence générale artificielle comme rédemption de l'humanité ou comme apocalypse à conjurer — dans les deux cas, du sens emprunté au futur) justifie la réorganisation totale du présent : centrales électriques, droit d'auteur, travail, guerre. Et la structure cesaranienne — « un sens fictif offert à une peur produite » — décrit exactement le double discours de l'industrie : les prophètes du risque existentiel et les prophètes de l'abondance sont les deux guichets de la même banque, et la peur est produite par ceux qui vendent la protection. Deuxième dossier : la guerre en économie de la promesse. L'effort ukrainien est adossé à un crédit géopolitique (adhésions promises à l'UE et à l'OTAN, reconstruction promise, victoire promise) et les données du champ de bataille servent de collatéral — Palantir se paie littéralement en promesses d'État et en accès aux données ; le cloud state avance du sens (souveraineté numérique, résilience) contre hypothèque sur l'infrastructure future. Troisième dossier : le sujet endetté de sens. La « firme débitrice en permanence de son sens » relie l'économie de l'attention (la visibilité comme solvabilité) à la crise psychique de masse — la dépression comme défaut de paiement existentiel, que la Communauté du capital (communauté matérielle) traite par ses « spécialistes-thérapeutes ». Articulation théorique à construire : croiser le crédit de sens avec la « gloire » d'Agamben (Le Règne et la Gloire) — ce qui couvre la vacance du trône chez l'un, ce qui couvre la vacance de la valeur chez l'autre.


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