Révolution biologique
Pour situer d'emblée
« Révolution biologique » : l'expression déroute, et il faut d'abord dire ce qu'elle n'est pas. Ce n'est ni de l'eugénisme, ni du vitalisme mystique, ni un appel au retour à la nature. C'est la réponse de Cesarano à une question très précise : si le capital menace désormais les conditions de survie de l'espèce (crise écologique) et colonise l'intérieur des personnes (crise de la subjectivité), alors contre quoi et depuis quoi peut-on encore faire la révolution ? Sa réponse : l'antagonisme n'est plus seulement entre des classes, il est entre le corps de l'espèce humaine et le processus de production qui le met à mort ; et la révolution qui vient devra être « biologique » au sens où elle se joue au niveau de la vie même — de ce que l'espèce va devenir. La formulation complète, dans Apocalypse et révolution : « une révolution biologique définissant de façon irrévocable le sort de l'espèce. La libération vis-à-vis de la mort immanente coïncide avec la libération du corps de l'espèce vis-à-vis de la "machine" aliénée, qui s'est emparée de ses modes d'évolution et les transforme en pièges mortels. » Chaque terme sera déplié ; mais on peut déjà noter que la dernière proposition — une machine qui s'empare des modes d'évolution de l'espèce — désigne en 1972 ce que nous appelons aujourd'hui biotechnologies, IA et ingénierie du comportement.
Auteur(s) associé(s)
- Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano (concept propre, présent dès l'essai du bulletin Ludd n°3, développé dans Apocalypse et révolution et le Manuel de survie)
Le fondement : une anthropologie de l'hominisation inachevée
Pour comprendre pourquoi la révolution doit être « biologique », il faut suivre l'anthropologie que Cesarano construit avec trois outils : la paléontologie d'André Leroi-Gourhan — le grand préhistorien français qui a montré que l'outil, le langage et le corps humain co-évoluent, que l'homme est l'espèce qui s'« extériorise » dans ses prothèses techniques —, la neurobiologie d'Henri Laborit, et la psychanalyse de Lacan (le sujet divisé par le langage). Le texte de Dietrich Hoss permet de citer cette anthropologie avec la pagination du Manuel de survie.
Le point de départ : l'hominisation — le processus par lequel l'animal est devenu homme — est une révolution biologique inachevée, restée « à mi-chemin ». En sortant de l'animalité, l'espèce a créé la « société » ; or la société n'est pas encore l'humanité réalisée — elle est « la forme pseudo-naturelle où se réalise la communauté fictive » (p. 95). L'argument passe par une comparaison frappante avec les sociétés animales : les termites, les fourmis, les abeilles ont des sociétés parfaitement stables parce qu'elles reposent sur « la négation de l'individu » — la termitière fonctionne comme « un individu pluriel », un organisme dont chaque membre est un organe, « dans le cadre d'une "composition organique" où il est difficile de ne point voir le modèle biologique de la téléologie du capital » (p. 95-96). Autrement dit : la perfection de la termitière, c'est l'utopie secrète vers laquelle tend le capital — une société-organisme sans intériorité, entièrement automatique. L'affranchissement humain de l'animalité a consisté à déplacer le « régime instinctuel » de l'individu vers le social : « le social est cet "individu" collectif au fonctionnement autorégulateur, capable de se construire et de maintenir une pseudo-naturalité et un automatisme "instinctuel" qui lui sont propres » (p. 95-96). Les obéissances sociales — « à la guerre, à la famille, à l'autorité » — fonctionnent comme un instinct de substitution.
Mais — c'est le pivot de tout — l'espèce humaine ne peut pas se refermer en termitière, parce qu'il lui reste une propriété que les insectes n'ont pas : « l'élément constant qui qualifie l'espèce humaine est la contradiction active entre les manières de se produire et de se reproduire du social et la manière dont ses composants individuels se conçoivent » (p. 97). Il y a toujours un écart entre ce que le social fait de moi et ce que je me sens être. Pour être reconnu socialement, « l'individu (être indivisé) doit se nier comme tel et se scinder en deux » (p. 95) : d'un côté la « personne sociale » (le rôle, le masque — persona signifie masque en latin), de l'autre ce que la psychanalyse repère sous les noms de ça, de désir, de principe de plaisir. Cette scission douloureuse n'est pas une maladie à guérir : c'est le gisement révolutionnaire lui-même — ce qui, en chacun, ne coïncide pas avec la termitière.
D'où la thèse qui interdit toute lecture passéiste, et qu'il faut méditer : l'aliénation a commencé avec les premières « prothèses » (l'outil, le langage, le symbole, le sacré) par lesquelles « le corps s'est peu à peu séparé de lui-même pour faire consister le monde comme chose qui lui fait face » — mais puisque « les questions métaphysiques ont une histoire, elles se résoudront historiquement ». Pas de paradis perdu : « L'origine de l'homme n'est pas derrière lui : elle lui fait face. L'origine de l'espèce est la fin à laquelle tend la révolution biologique » (p. 100). L'humanité n'a pas encore eu lieu ; la révolution n'est pas une restauration mais un achèvement — l'achèvement de l'hominisation, que le capital interrompt et détourne. Et la définition du communisme qui en découle n'est ni un régime ni un programme : « la désagrégation et la fin de tout mode de production qui mette en contradiction directe, dans un antagonisme mortel, l'espèce humaine et son monde réel » (p. 164).
Les quatre démarcations (ce que la révolution biologique n'est pas)
La force du concept tient autant à ce qu'il refuse qu'à ce qu'il affirme, et Cesarano a explicitement tracé quatre frontières.
Pas un primitivisme. Contre la tentation du retour : « il ne faudrait pas comprendre l'affirmation du communisme comme un retour à la nature, une nostalgie du communisme primitif. Dépasser la scission entre l'homme et la nature, cela veut dire que "la tâche qui échoit à l'homme, c'est la conquête de soi dans la nature". » C'est la ligne de partage exacte avec la descendance primitiviste (John Zerzan lira la même anthropologie à rebours : puisque le langage et le symbole aliènent, il faut s'en défaire — conclusion que Cesarano interdit d'avance).
Pas un hédonisme. Contre Raoul Vaneigem et l'exaltation de la jouissance immédiate : « il y a une exaltation hédoniste qui ne combat pas le monde qu'elle prétend vaincre, mais le confirme ». Il faut au contraire « assumer un certain séjour dans le négatif », « porter la contradiction à la contradiction elle-même » — la prison du couple et la prison du soi, dont on ne s'évade qu'en s'y trouvant d'abord (voir Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano).
Pas un exode. Contre Jacques Camatte et son « monde qu'il faut quitter » : « il ne s'agit pas de "quitter le monde" mais bien au contraire de plonger complètement dans la dynamique du monde, compris comme totalité négative. "Rien ni personne n'offre en cadeau une aventure alternative : la seule aventure possible est de se conquérir un sort." » La sécession est une illusion de plus ; le combat a lieu dedans ou n'a pas lieu.
Pas un espoir. La démarcation la plus originale : « l'erreur de tous les mouvements révolutionnaires précédents est d'avoir mis au centre la notion d'espoir — qui est devenu également un mot d'ordre du capitalisme cybernétique. Et donc, fatalement, d'être déçus. » L'espoir attend de l'avenir ce qu'on n'a pas ; il est structurellement déceptible, et le capital en a fait un carburant. Cesarano lui oppose la certitude, qui ne repose pas sur des prévisions mais sur l'expérience : « c'est l'expérience concrète — d'autant plus concrète qu'elle est davantage vécue dans la passion — qui constitue le fondement de la certitude » (p. 155). On sait qu'une autre vie est possible parce qu'on en a éprouvé des fragments — dans la lutte, dans l'amour, dans les moments où la vie cesse d'être survie. Corollaire clinique : il faut apprendre à lire « derrière les "problèmes psychologiques" ou les dépressions chroniques, le mouvement de la certitude qui lutte pour faire surface » — d'où la formule : « Ce qui nous manque montre la voie. Les mutilations sont autant de signes. »
La dynamique : du prolétariat au corps de l'espèce
Comment passe-t-on concrètement de la lutte des classes à la lutte de l'espèce ? Le Manuel (p. 166-168) décrit la mue. À mesure que « le contrôle des programmateurs planifie en termes planétaires et totalitaires les échéances de sa crise », le mouvement réel « laisse en arrière ses propres apparences phénoménales » — les revendications catégorielles, salariales, partielles — « et tend à se donner une cohérence d'ensemble, un processus autoconscient, de moins en moins aveugle sur la fin qu'il vise réellement ». Le facteur décisif est paradoxal : « c'est l'arrêt à brève échéance du développement productif qui se présente comme le facteur le plus révolutionnaire de transformation du "monde" » — quand la machine s'arrête (crise, pénurie, effondrement), les catégories sociales qui enfermaient chacun tombent, et « les prolétarisés brisent de l'intérieur les limites qui les enferment dans la connotation de simple classe productive, pour se présenter comme corps de l'espèce » (p. 168). Hoss applique cette grille aux Gilets jaunes : leur « impureté » interclassiste — qui « fait grincer les dents dans les milieux de divers gauches et gauchistes » — serait précisément le signe du « corps de l'espèce » ; et le mot d'ordre « Fin du monde, fin du mois — même combat ! » l'expression d'une « certitude critique généralisée ». L'application montre à la fois la fécondité du concept et son risque : toute lutte « impure » peut être promue corps de l'espèce, sans critère de démarcation.
Reste la seconde partie du Manuel, l'Insurrection érotique, qui prolonge la révolution biologique dans l'intime : l'amour — y compris sexuel, « pour peu qu'il ne s'agisse pas d'une sphère autonomisée » — contient une « prétention à être » qui refuse toute réconciliation avec la misère du présent. La lutte et l'éros relèvent du même mouvement de la vie contre la survie ; témoignage d'époque rapporté par Wajnsztejn (Mai 68 à Lyon) : un camarade déclarant ne plus savoir « si c'était le désir de révolution qui le poussait à faire l'amour ou faire l'amour qui le poussait à désirer faire la révolution ».
Citations
- « Le front de la lutte des classes passe désormais à l'intérieur de la personne. » (Ludd n°3) — la prémisse subjective du concept
- « La domination du capital sur une collectivité sous-humaine et sur une planète empoisonnée se révèle toujours plus comme l'ultime obstacle qui sépare l'autogenèse créative de la communauté-espèce de son monde latent. »
- « L'origine de l'homme n'est pas derrière lui : elle lui fait face. » (p. 100)
- « Les prolétarisés doivent déserter le rendez-vous que leur fixe la sociologie pratique — ou bien y intervenir avec la soudaineté d'une force qualitative assez grande pour faire sauter tout instrument de mesure. » (p. 152) — la traduction stratégique du concept
- « L'initiation dont je parle est l'exact opposé de celle de la magie et de la religion : elle fait de chacun le maître et en finit ainsi avec mystères et dogmes de toute sorte […]. Et l'initiation commune à la lutte est aussi, par extension, la seule revanche qui suture la blessure infligée par l'initiation à la "vie", cette mort des rêves. »
Concepts liés
- Utopie du capital — le pôle adverse exact : la survie gérée contre la vie ; la termitière contre le corps
- Anthropomorphose du capital et Communauté du capital (communauté matérielle) — ce contre quoi le corps s'insurge
- Domestication et échappement du capital — le même problème chez Camatte, avec la solution inverse (sortir au lieu de plonger)
- Corps sans organes (Deleuze et Guattari) — L'Anti-Œdipe paraît en 1972, la même année qu'Apocalypse et révolution : deux réponses contemporaines et indépendantes à la même question — que peut le corps contre l'axiomatique du capital ? La comparaison systématique reste à faire.
- Forme-de-vie (Agamben, Tiqqun) — la descendance : l'idée d'une vie qui ne se laisse pas séparer de sa forme est l'héritière directe du corps cesaranien qui ne se laisse pas séparer de lui-même.
- Prothéticité originaire (Bernard Stiegler) — le philosophe français a construit sur le même Leroi-Gourhan le même constat (l'homme est l'être des prothèses techniques) mais la conclusion inverse : il n'y a pas de corps d'avant la technique à libérer, la technique est constitutive. Le débat Cesarano/Stiegler serait le vrai débat de fond — voir la fiche Stiegler du corpus.
Controverses
Les objections sont sérieuses et il faut les affronter une à une. Le biologisme : que signifie « le corps de l'espèce » comme sujet politique ? Un corps ne délibère pas, ne s'organise pas, ne signe pas de programme ; le concept risque l'hypostase — traiter une abstraction comme une entité agissante. Le subjectivisme (Jappe) : défini comme « mouvement vers la totalité », le sujet révolutionnaire devient invérifiable — on ne peut ni prouver ni réfuter qu'une lutte donnée est « le corps de l'espèce » en marche. La résorption (Guigou) : c'est l'objection la plus profonde — « la notion "d'être de l'espèce" donnée comme le négatif absolu à l'utopie capital a été sévèrement altérée, voire résorbée, par les biotechnologies, les fièvres transhumanistes, les genrismes forcenés et autre reproduction artificielle de l'espèce humaine ». Si le capital produit désormais le biologique lui-même (PMA industrielle, édition génomique, hormones de synthèse), le corps ne peut plus servir de tribunal contre lui — le point d'appui du concept a été colonisé. Le mysticisme de la certitude : remplacer l'espoir par la certitude peut n'être qu'un changement de tonalité affective sans changement de fondement — la certitude sans critère ressemble fort à une foi. L'angle mort du genre : un « corps de l'espèce » théorisé par un groupe exclusivement masculin ignore que le corps est toujours déjà divisé — sexué, racialisé, mis au travail différentiellement ; les féminismes matérialistes ne réfutent pas Cesarano, ils montrent ce qu'il n'a pas pu voir.
Ce qui reste debout après ces objections : la question posée. L'alternative « communisme ou destruction de l'espèce humaine », notent Hoss et Tarì, « n'a cessé de se confirmer » — la menace sur les conditions biologiques de l'existence est devenue le sens commun de l'Anthropocène. Cesarano reste l'un des très rares à l'avoir posée en termes révolutionnaires plutôt que gestionnaires (l'écologie d'État) ou prophétiques (la collapsologie) : c'est cette position d'énonciation, plus que l'ontologie du corps-espèce, qui garde sa valeur.
Articulation au corpus MISSILES
La révolution biologique est le concept-test du corpus : celui où la constellation est à la fois la plus datée et la plus actuelle. La plus datée, parce que l'ontologie du corps-espèce ne survit ni à l'objection de Guigou ni aux critiques post-naturalistes. La plus actuelle, parce que « la machine aliénée qui s'est emparée des modes d'évolution de l'espèce et les transforme en pièges mortels » nomme, mieux qu'aucun concept contemporain, l'assemblage IA-biotech-guerre algorithmique — la machine a désormais des raisons sociales et des contrats gouvernementaux. Trois fils à tirer pour le livre. Premièrement, la révolution biologique est l'anti-transhumanisme exact : là où le transhumanisme veut achever la prothésisation (résorber le corps dans le capital fixe), Cesarano veut que le corps se réapproprie ses prothèses — et comme son anthropologie interdit le retour à la nature, cette opposition ne retombe pas dans le naturalisme : l'axe normatif du livre peut s'y adosser. Deuxièmement, la page 152 — « faire sauter tout instrument de mesure » — est la seule proposition stratégique de toute la constellation pensée pour un adversaire prédictif ; elle mérite d'être confrontée aux travaux contemporains sur l'opacité comme tactique (le « droit à l'illisibilité », les attaques adverses contre les modèles). Troisièmement, la critique de l'espoir vise déjà le « capitalisme cybernétique » : à l'ère du doomerism et de l'optimisme technologique obligatoire — deux gestions affectives de la même impuissance —, la « certitude » cesaranienne, fondée sur l'expérience vécue et non sur la prévision, est peut-être la seule réponse à la confiscation du futur diagnostiquée par Camatte.
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