Généalogie de la constellation Cesarano-Camatte-Ludd

Pour situer d'emblée

La constellation naît de la rencontre, entre 1966 et 1972, de quatre traditions révolutionnaires qui, jusque-là, s'ignoraient largement — et c'est cette rencontre improbable qui explique sa physionomie unique : une critique de l'économie politique héritée de Bordiga, armée d'une critique de la vie quotidienne héritée des situationnistes, sur fond de conseillisme redécouvert et de jeune Marx relu. Cette carte présente chaque affluent : qui, quoi, ce qu'il apporte à la constellation — et ce qu'il lui lègue de toxique, car chaque héritage a son revers.

1. La Gauche communiste italienne (Bordiga) — l'affluent de Camatte

Amadeo Bordiga (1889-1970) est le grand oublié du panthéon marxiste, et il faut le présenter pour comprendre tout ce qui suit. Ingénieur napolitain, il fut le premier dirigeant du Parti communiste d'Italie à sa fondation en 1921, avant d'être écarté au profit de Gramsci sous la pression de Moscou — son intransigeance déplaisait à une Internationale en voie de stalinisation. Marginalisé, il anime après-guerre un petit parti, le Parti Communiste International, porteur d'une doctrine à part : le communisme est un programme invariant, fixé dans ses grandes lignes depuis 1848, qu'il ne s'agit ni de moderniser ni de soumettre au vote ; la démocratie — y compris interne au parti — est une mystification bourgeoise, car elle traite comme une somme d'opinions individuelles ce qui est une vérité de programme (« La mystification démocratique » de Camatte systématisera : la démocratie organise des individus « qui ont perdu leur unité organique originelle avec la communauté ») ; l'URSS n'est pas socialiste mais capitaliste d'État ; et l'antifascisme est un piège qui subordonne les prolétaires à la défense de la démocratie bourgeoise.

Ce que la constellation hérite de Bordiga : le communisme comme passion et non comme gestion (le beau texte de Camatte, « Bordiga et la passion du communisme », 1972) ; l'anti-eurocentrisme — l'attention aux périphéries, que Camatte gardera toujours : « affirmer que tout mouvement social révolutionnaire ne peut qu'alimenter la contre-révolution à partir du moment où en Occident le prolétariat ne fait rien […] c'est faire preuve d'eurocentrisme ou justifier le colonialisme » ; et surtout la description du capital comme monstre social anonyme — Bordiga pensait déjà le capitalisme au-delà de la figure du propriétaire individuel, comme une puissance impersonnelle en voie de devenir communauté. Camatte est l'héritier qui garde cette description et abandonne la prescription (le parti). Le legs toxique : le théorème « l'antifascisme est une mystification », défendable comme analyse stratégique des années 1920, devient chez le Camatte de 1982 la matrice du dérapage sur Rassinier (voir Détracteurs et critiques, section 6). Et un legs biographique, décisif : Camatte a connu au PCInt une communauté réelle — « intellectuels et ouvriers agricoles mélangés », Bordiga « qui embrassait les camarades à leur arrivée ». Ce que le jeune Camatte a aimé dans le parti, c'est une Gemeinwesen ; toute son œuvre cherchera à la retrouver ailleurs, une fois le parti congédié.

2. Le conseillisme et Socialisme ou Barbarie — l'affluent de Ludd

Le conseillisme (ou « communisme de conseils ») est la tradition née de la révolution allemande de 1918-1919 : les conseils ouvriers (assemblées de délégués révocables élus sur les lieux de travail) comme forme même de l'auto-émancipation, contre le parti d'avant-garde léniniste. Ses organisations (le KAPD — Parti communiste ouvrier d'Allemagne, scission de 1920) et ses théoriciens (les Hollandais Herman Gorter et Anton Pannekoek) furent excommuniés par Lénine en personne dans La Maladie infantile du communisme. Cette tradition, précise Jappe, était « tout à fait absente » en Italie — on la découvre dans les années 1960 via la France, et via une revue en particulier : Socialisme ou Barbarie (1949-1965), animée par Cornelius Castoriadis, issue d'une scission du trotskisme, et devenue « la frange la plus avancée en Europe d'une critique du léninisme ». C'est en la découvrant que Faina et d'Este quittent Classe operaia pour fonder le Circolo Rosa Luxemburg, matrice de Ludd ; et c'est cette tradition qu'Invariance republie méthodiquement dans sa première série.

Mais l'apport est aussitôt dépassé, et la manière dont il l'est constitue un des gestes fondateurs de la constellation. L'analyse de Corriente : Socialisme ou Barbarie, malgré sa radicalité, « demeurait lié à la problématique trotskiste qui situait en Russie (et dans la bureaucratie "ouvrière" en général) le centre névralgique de la contre-révolution » — la revue combattait la bureaucratie, comme si le problème était de savoir qui gère. La comparaison avec la tendance américaine Johnson-Forest (C.L.R. James, Raya Dunayevskaya) est éclairante : dès 1947, celle-ci avait compris que la bureaucratie stalinienne était « le fruit organique du développement capitaliste », donc que « le problème ne pouvait être résolu à travers l'analyse des "bureaucraties", mais à travers celle du capital ». Pierre Guillaume, ex-membre de S.ouB., dressera en 1972 le bilan de la déviation : « le programme anticapitaliste fut remplacé par un programme anti-bureaucratique dans lequel l'autonomie et la démocratie occupent un rôle déterminant. Toute la conception communiste en était bouleversée. » Et Mai 68 tranche empiriquement le débat conseilliste lui-même : « la grève sauvage générale de Mai 68 ne produisit aucun organe spécifique de gestion ouvrière » ; les conseils du Mai rampant italien « ne tendirent aucunement à l'appropriation de l'appareil productif ». Autrement dit : quand les prolétaires se sont soulevés, ils n'ont pas voulu gérer les usines — ils n'en voulaient plus. Le conseillisme lègue donc à la constellation sa forme (l'anti-léninisme) et son échec (la gestion n'est pas le contenu de la révolution) — d'où la formule camattienne qui scelle le dépassement : le prolétariat n'a jamais proposé « qu'une gestion différente du capital ».

3. L'Internationale Situationniste — l'affluent de Cesarano

L'Internationale Situationniste (1957-1972), animée par Guy Debord, est le courant qui a déplacé la critique du capitalisme du terrain de l'exploitation vers celui de la vie quotidienne : le capitalisme mûr ne domine plus seulement le travail, il colonise le temps libre, le désir, l'espace urbain — c'est la « société du spectacle », où la vie est remplacée par sa représentation. De l'IS, la constellation hérite : la critique de la vie quotidienne (la « colonisation de la vie quotidienne » des bulletins de Ludd est du vocabulaire situationniste assimilé) ; la théorie de la récupération (tout ce qui conteste le système peut être retourné en produit du système — Ludd en fera sa grille systématique contre les « récupérateurs ») ; le style d'intervention (tracts, scandales, le pamphlet « De la misère en milieu étudiant » de 1966 comme modèle) ; et l'exigence d'unité entre la vie et la théorie — on ne peut pas prêcher la révolution et vivre en notable.

Mais le rapport est critique dès l'origine — la section italienne de l'IS « maintint ses distances avec hauteur » envers Ludd, et Cesarano ouvre le Manuel de survie contre l'hédonisme de Vaneigem. Surtout, l'analyse rétrospective (Corriente) montre pourquoi l'IS ne pouvait pas franchir le pas que franchira la constellation. Les situationnistes avaient introduit des contenus en rupture (abolition sans transition du travail salarié et de l'échange), mais restaient prisonniers de « deux conceptions liées au cycle antérieur réduites pratiquement à des incantations : la revendication de tout le pouvoir aux conseils ouvriers, et l'accès concomitant du prolétariat (redéfini comme classe quasi universelle de tous les dépossédés de l'emploi du temps de leur existence) à une théorie et une conscience supposées siennes ». Le diagnostic du philosophe Eduardo Subirats nomme le vice logique : « lorsque, dans un contexte social où il n'existe aucun porteur empirique de la résistance contre la réification, on invoque programmatiquement la catégorie de prolétariat, celle-ci se transforme en deus ex machina » — un prolétariat défini par sa conscience supposée plutôt que par sa position réelle n'est plus un concept, c'est un personnage de théâtre qu'on fait entrer en scène pour sauver l'intrigue. La constellation hérite du problème — sa propre définition du prolétariat comme « mouvement vers la totalité » est tout aussi subjectiviste — mais au moins elle le sait : Camatte en tirera la seule conclusion cohérente (abandonner la théorie du prolétariat plutôt que de l'incanter), Cesarano l'assumera comme pari.

4. Marx contre le marxisme — l'affluent souterrain

Le geste philologique commun à toute la constellation : scinder Marx en deux. D'un côté, le Marx du mouvement ouvrier — productiviste, progressiste, chantre du développement des forces productives — celui dont Camatte dira qu'il rend « imbécile de se proclamer marxiste ». De l'autre, un Marx ésotérique, reconstruit à partir de trois corpus alors marginaux, qu'il faut présenter. Les Manuscrits de 1844 : les manuscrits de jeunesse, redécouverts au XXe siècle, où le communisme est pensé comme réalisation de l'essence humaine — c'est là que se trouve la Gemeinwesen (« l'être humain est la véritable communauté de l'homme ») et la scène des ouvriers réunis où « ce qui apparaît comme moyen est devenu le but ». Le VIe chapitre inédit du Capital : le chapitre écarté par Marx, où se trouve la distinction subsomption formelle/réelle — la trouvaille exégétique de Camatte (voir Domination formelle et domination réelle du capital). Les Grundrisse : les grands manuscrits préparatoires de 1857-58, avec l'argent comme « communauté matérielle », le capital fictif, et le célèbre « fragment sur les machines ».

Cette scission n'est pas propre à la constellation : Corriente signale le « parallélisme évident » avec le couple « Marx exotérique / Marx ésotérique » que la Wertkritik allemande (la « critique de la valeur » : Robert Kurz, le groupe Krisis, Anselm Jappe) systématisera trente ans plus tard, avec les mêmes précurseurs (Lukács, Rubin, puis « autour de 1968, Krahl, Backhaus, Colletti et Perlman »). La constellation appartient à cette redécouverte internationale du Marx de la valeur — mais avec une inflexion propre : chez elle, la critique de la valeur débouche sur une anthropologie (le corps, l'espèce, la communauté), non sur une théorie de la crise.

Les affluents secondaires

L'opéraïsme comme repoussoir fondateur : il faut le compter dans la généalogie, car on hérite aussi de ses ennemis. Ludd est une scission de l'orbite de Classe operaia ; Cesarano milite au comité de base Pirelli, sur le même terrain que les opéraïstes ; les lectures sont partagées (le Marx des Grundrisse). C'est cette proximité qui explique la violence de la polémique — « l'ultime combine, l'ultime mystification » : on ne hait bien que ses proches. Freud, Lacan, Laborit, Leroi-Gourhan : l'outillage cesaranien pour penser l'hominisation, la prothèse et le sujet divisé (voir Révolution biologique). Adorno et Horkheimer : leur Dialectique de la raison (1947) — la domination de la nature se retournant en domination de l'homme — est le parallèle le plus proche de la remontée cesaranienne vers les origines de l'aliénation ; parallèle plutôt que source, rien n'attestant une lecture directe. E.P. Thompson : la réhabilitation historiographique des luddites (trad. it. 1969) donne son nom au groupe. Alice Miller : la psychanalyste de l'enfance maltraitée, source de l'ontose/spéciose du Camatte tardif. Rousseau : Cesarano traducteur des Confessions — la transparence, la naturalité, l'autobiographie comme théorie ; influence sous-estimée. Hegel : la Phénoménologie de l'esprit comme modèle formel du Manuel de survie, et le « moment spéculatif » retourné par Camatte contre le capital fictif.

Schéma de synthèse

Bordiga (PCInt) ────────────────────────┐ KAPD/conseils → S.ouB. → Johnson-Forest ──┤→ Invariance (Camatte)Ludd → Cesarano Marx 1844 / VIe chapitre / Grundrisse ────┘ ↑ IS (Debord, Vaneigem) ─────────────────────────────────┘ — avec l'opéraïsme (Tronti, Negri) comme repoussoir commun, et Freud/Leroi-Gourhan/Laborit comme outillage cesaranien.

Liens

Bordiga-Cesarano-Camatte-Ludd/Cesarano/Giorgio Cesarano · Jacques Camatte · Ludd (groupe) · Domination formelle et domination réelle du capital · Descendances — où est-ce que ça continue

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