Cartographie — Opéraïsme, Autonomia, post-opéraïsme

Pour situer d'emblée

Ce contrepoint mérite une cartographie à part entière, et pas seulement un paragraphe comparatif, pour une raison précise : l'opéraïsme n'est pas un courant voisin de la constellation Bordiga-Camatte-Cesarano-Ludd, c'est son frère ennemi le plus proche. Mêmes usines (Fiat, Pirelli), mêmes années (1961-1979), souvent les mêmes personnes au départ — Cesarano vient de Classe Operaia ; Faina et d'Este quittent le même vivier pour fonder Ludd — et surtout : les deux traditions partent des mêmes pages de Marx (le chapitre VI inédit, le fragment sur les machines des Grundrisse) pour aboutir à des politiques rigoureusement inverses. C'est ce partage de matrice qui rend la comparaison si instructive, et qui explique aussi la violence des polémiques d'époque : on ne se déteste jamais aussi fort qu'entre proches parents théoriques.

Le fil directeur de cette carte suit la chronologie, parce qu'ici plus qu'ailleurs la théorie est indissociable de l'histoire du mouvement qui l'a produite : Panzieri, Tronti, la scission fondatrice, Potere Operaio, Autonomia, la répression de 1979, l'exil et la mutation post-opéraïste, enfin le capitalisme cognitif comme dernier avatar. Puis les critiques, dans les deux sens.

1. Panzieri et Quaderni Rossi (1961-1965) : la matrice commune

Tout part d'un homme et d'une revue. Raniero Panzieri (1921-1964), dirigeant socialiste, traducteur du deuxième livre du Capital, rompt avec l'appareil du PSI et fonde à Turin, en 1961, la revue Quaderni Rossi — avec, entre autres, Mario Tronti, Romano Alquati et Danilo Montaldi, sous l'influence explicite de Socialisme ou Barbarie. Son geste théorique fondateur, développé dans « Sull'uso capitalistico delle macchine nel neocapitalismo » (1961) : récuser l'idée d'une neutralité de la technique. Le développement technico-scientifique n'est pas un progrès en soi que le socialisme récupérerait à son profit une fois la propriété collectivisée ; il est configuré, dès sa conception, par le rapport de production qui l'a produit — ce qui veut dire, concrètement, que la machine porte en elle la discipline d'usine et le rapport de pouvoir qui l'ont façonnée, et que socialiser la propriété sans transformer ce rapport ne change rien à la domination vécue sur la chaîne. C'est très exactement l'objection qu'on adressera cinquante ans plus tard à l'IA et aux plateformes : les outils nés d'un rapport de pouvoir en reconduisent la logique, quel que soit le discours qui les accompagne.

L'événement qui donne corps à la thèse : l'émeute de la Piazza Statuto à Turin, en juillet 1962 — des ouvriers de la Fiat, hors de tout mandat syndical, affrontent violemment la police après un accord jugé trop timide. Panzieri y voit la confirmation empirique de sa thèse : le conflit naît de l'intérieur du procès de production lui-même, avant et contre toute médiation syndicale ou partisane. C'est le moment fondateur d'où sortira tout l'opéraïsme — et, indirectement, tout ce qui s'y opposera : car c'est de la lecture divergente de cet événement que naît, en 1963, la scission entre Panzieri et Mario Tronti, qui juge l'attentisme de Quaderni Rossi insuffisant et fonde sa propre revue, Classe Operaia.

2. Tronti et le renversement copernicien (1962-1966)

Le geste théorique de Tronti, condensé dans Operai e capitale (1966, trad. fr. Ouvriers et capital, Entremonde, 2016 puis 2021), est décrit par son préfacier Alberto Asor Rosa dans une formule devenue canonique : « la découverte fondamentale de Tronti peut se résumer dans une formule qui fait de la classe ouvrière le moteur dynamique du capital et du capital une fonction de la classe ouvrière » — un renversement copernicien de la lecture marxiste orthodoxe. Ce n'est plus le développement du capital qui détermine, en dernière instance, la réaction ouvrière ; c'est la lutte ouvrière qui contraint le capital à se restructurer, à innover, à se redéployer — l'histoire du capital n'est que l'histoire de sa fuite en avant devant l'insubordination de la classe.

De ce renversement découlent trois thèses qu'il faut isoler. La partialité assumée du point de vue ouvrier : on ne peut comprendre le système social que depuis la position de ceux qui veulent le renverser — la neutralité scientifique est un leurre, et revendiquer un point de vue de classe n'est pas un biais à corriger mais la condition même de l'intelligibilité. Le refus du travail : contre toute la tradition qui fait de l'emploi et de la dignité laborieuse la revendication centrale du mouvement ouvrier, Tronti retourne la formule — « la non-collaboration pour programme, la passivité organisée, l'attente comme arme, le refus politique » sont les formes historiques concrètes de la généralisation actuelle de la lutte de classe. Le travail n'est pas ce qu'il faut libérer ; c'est ce contre quoi il faut lutter, y compris à l'intérieur du salariat. Le mot d'ordre-manifeste enfin, qui donne son titre à l'un des essais fondateurs publiés dans Classe Operaia : « Lénine en Angleterre » — importer dans le capitalisme le plus développé d'Occident (l'Angleterre industrielle, ou par extension l'Italie du miracle économique) la leçon stratégique de Lénine : la théorie ne vaut que par sa capacité à organiser une force capable de renverser le rapport de pouvoir, ici et maintenant, dans l'usine la plus moderne — pas dans un pays retardataire.

Tronti pose enfin le concept qui sera repris et retourné par toute la suite du champ : l'usine sociale (fabbrica sociale). À un certain degré de développement, le rapport capitaliste déborde les murs de l'usine et saisit la société entière comme moment de la production — la reproduction sociale elle-même devient travail productif pour le capital. Compare ce geste avec l'extension camattienne de la subsomption réelle à la société (Concept — Domination formelle et domination réelle) : c'est rigoureusement la même découverte, formulée indépendamment, dans les mêmes années, à partir des mêmes pages du Capital. Mais les conclusions divergent du tout au tout, et c'est là que se noue tout le désaccord de fond entre les deux traditions : si la société est devenue usine, dit Tronti, alors le terrain de la lutte s'est élargi d'autant — le quartier, la reproduction, la vie quotidienne deviennent des fronts de classe. Si la société est devenue communauté du capital, répond Camatte, alors il n'y a plus de dehors d'où mener la lutte. Extension du front contre disparition du front : cette bifurcation n'a toujours pas été tranchée par l'histoire.

3. Potere Operaio (1967-1973) : l'organisation

Classe Operaia se saborde en 1966 sur un désaccord entre Tronti — qui choisit de rentrer travailler le PCI de l'intérieur — et une partie de la rédaction, dont Toni Negri, qui juge cette voie liquidée d'avance. De cette scission, et de la vague de 1968-69 (l'occupation de Fiat Mirafiori, l'« automne chaud » des usines du Nord), naît en 1967 Potere Operaio (« Pouvoir ouvrier »), organisation structurée autour de Negri, Franco Piperno, Oreste Scalzone, avec Sergio Bologna et Nanni Balestrini. Contrairement à Ludd, né la même année dans le même bouillonnement mais sur un refus explicite du parti et du programme (voir Auteur — Ludd et le courant radical), Potere Operaio se veut une organisation de cadres, opérant dans les grandes usines du Nord, portant les thèses trontiennes (refus du travail, autonomie ouvrière) sur le terrain de l'intervention militante directe.

L'organisation se déchire en 1973 sur la question de la lutte armée. Lors du congrès de Rosolina (31 mai - 3 juin 1973), Negri porte la ligne de la dissolution : verser l'organisation dans les collectifs autonomes de base, et confier une fonction proprement militaire à une structure clandestine distincte — les partisans de cette ligne, exclus ou sortants, se retrouveront bientôt regroupés autour du journal Rosso. Potere Operaio s'autodissout officiellement le 3 juin 1973. Il faut noter, car cela pèsera lourd six ans plus tard : l'instruction judiciaire du « théorème Calogero » (voir §5) soutiendra que cette dissolution n'était que « fictive » — un simple saut de qualité organisationnel destiné à constituer deux niveaux, l'un public et légal, l'autre clandestin et armé. La thèse ne sera jamais établie ; elle aura néanmoins servi de socle à des années de détention préventive.

4. Autonomia Operaia (1973-1979) : le mouvement le plus large et le plus divers

Quelques jours avant la dissolution de Potere Operaio, les 3 et 4 mars 1973 à Bologne, vingt-huit collectifs ouvriers autonomes se réunissent en coordination nationale : c'est l'acte de naissance d'Autonomia Operaia. Il faut insister sur ce point structurel, car il change la nature de l'objet étudié : Autonomia n'a jamais été un parti ni même une organisation unifiée — c'est une aire politique diffuse, fédérant des collectifs d'usine, des comités de quartier, des radios libres, sans centre ni ligne unique. Trois pôles principaux, et leurs organes de presse, en donnent la texture : Milan et le journal Rosso, autour de Negri et de la ligne la plus proche de la théorie de l'« ouvrier social » ; Rome et I Volsci (Via dei Volsci), plus ouvrier et plus dur dans l'affrontement de rue, seul secteur à avoir noué une relation féconde avec les radicaux de la constellation en 1977 (voir Apocalypse et survie — Francesco Santini, chap. 19) ; Bologne et A/traverso, autour de Radio Alice, l'« aile créative » qui expérimente le collage néo-dadaïste et la réappropriation situationniste — avec toute l'ambiguïté que Santini relève : un groupe capable de décrire génialement le mouvement, mais qui finira par convertir son capital de révolutionnaires en capital d'opérateurs culturels.

Les pratiques qui définissent Autonomia sur le terrain : l'autoréduction (payer moins que le prix affiché dans les supermarchés et sur les factures d'électricité, collectivement et ouvertement) ; les expropriations prolétariennes ; l'occupation massive de logements vacants ; le sabotage et l'absentéisme en usine ; et, de façon croissante après 1975, une composante armée diffuse — jamais unifiée, jamais dirigée par une seule structure, mais suffisamment réelle pour nourrir, quatre ans plus tard, la thèse judiciaire d'un pilotage occulte. Le mouvement de 1977 (voir séquence 3 du 00.Cheminement) est son sommet et son chant du cygne : masse d'étudiants et de marginaux sans précédent, expulsion à coups de bâton du syndicaliste communiste Luciano Lama de l'université de Rome, puis reflux et surtout répression.

5. La répression : le procès du 7 avril 1979

Le 7 avril 1979, le substitut du procureur de Padoue, Pietro Calogero, fait arrêter Negri, Luciano Ferrari Bravo, Emilio Vesce, Oreste Scalzone, Franco Piperno, Nanni Balestrini et plusieurs autres, sous l'accusation d'insurrection armée contre les pouvoirs de l'État (article 284 du code pénal) et de constitution de bande armée. La construction accusatoire — qu'on désignera bientôt comme le « théorème Calogero » — postule un fil unique reliant tout le « terrorisme diffus » aux Brigades rouges, avec Autonomia Operaia comme direction occulte de l'ensemble ; Negri sera notamment inculpé, puis mis hors de cause, pour l'enlèvement et l'assassinat d'Aldo Moro. L'enquête s'étendra à plus de vingt-cinq mille arrestations à travers tout le pays — la plus vaste opération judiciaire de l'histoire républicaine italienne contre une mouvance politique. La thèse d'un commandement unique ne sera jamais démontrée ; les qualifications changeront à plusieurs reprises entre 1979 et l'issue des procès, au point qu'il devient, selon les mots des historiens du dossier, difficile de comprendre de quelle « insurrection » il s'agit précisément.

Un point mérite d'être retenu pour sa valeur presque emblématique : la détention préventive, qui se prolongera plusieurs années avant même l'instruction complète des charges, se transforme en lieu de production théorique — l'« Université de Rebibbia », depuis la prison où sont incarcérés Negri et ses camarades. C'est en détention que Negri écrit L'anomalie sauvage (sur Spinoza) et que Paolo Virno rédige Convention et matérialisme — deux textes qui prolongent, sous une forme radicalement déplacée, l'expérience de l'autonomie et du post-opéraïsme jusqu'à aujourd'hui.

6. Negri en exil : du refus du travail à la multitude

Negri s'évade vers la France en 1983 (élu député radical, il bénéficie un temps de l'immunité parlementaire, puis choisit l'exil plutôt que la prison), où il enseigne près de vingt ans, notamment à l'université Paris-VIII, avant de rentrer purger sa peine en Italie en 1997. C'est en exil que s'opère la mutation qui donnera naissance au post-opéraïsme. Le geste théorique central : reprendre le « fragment sur les machines » des Grundrisse — où Marx envisage un stade du capitalisme où la richesse dépendrait moins du temps de travail direct que de la science et de la coopération sociale objectivées dans les machines, le general intellect (l'intelligence collective) — et en tirer une conséquence optimiste que Marx lui-même n'avait qu'esquissée : ce general intellect, une fois développé, contiendrait en germe les conditions d'une auto-organisation des producteurs hors de toute médiation capitaliste. Carlo Vercellone le formule ainsi : la notion pointe vers « une nouvelle figure du travailleur collectif », porteuse de « tous les pré-requis d'une autogestion des conditions sociales de la production ».

De ce socle naît la multitude — concept que Negri emprunte au philosophe spinoziste Alexandre Matheron : non plus la classe ouvrière industrielle unifiée par l'usine, mais une multiplicité de singularités coopérantes, irréductible à toute représentation unitaire, et pourtant capable d'agir en commun sans passer par la médiation de l'État ou du parti. C'est le sujet d'Empire (2000, avec Michael Hardt) puis de Multitude (2004) : la souveraineté impériale globalisée engendre, par la coopération même qu'elle exploite, les conditions immanentes de son propre dépassement — le communisme n'est plus à construire de toutes pièces, il est déjà virtuellement présent dans la coopération productive contemporaine, qu'il suffirait de soustraire à la captation capitaliste.

7. Le capitalisme cognitif : la théorie dérivée

Prolongement direct de cette matrice dans les années 1990-2000 : la thèse du capitalisme cognitif, élaborée notamment par Yann Moulier-Boutang et Carlo Vercellone, diffusée par la revue Multitudes (fondée en 2000, dans la filiation directe de Futur antérieur, la revue post-opéraïste de Negri en France). Negri et Vercellone la définissent conjointement comme « un système d'accumulation » caractérisé par le fait que « la valeur productive du travail intellectuel et immatériel devient dominante ». La thèse implique une transformation de la notion même d'exploitation : le surtravail n'étant plus mesurable dès lors que la source de la valeur est la coopération cognitive diffuse, Hardt et Negri proposent de la repenser comme « l'appropriation privée de tout ou partie de la plus-value commune » — un capital devenu rentier plutôt que directement exploiteur, captant par la propriété intellectuelle et la finance une richesse produite en amont de lui, dans la société elle-même.

Compare maintenant ce diagnostic avec la personne sociale de Cesarano (Concept — Utopie capitale) : les deux traditions décrivent, à la même date rétrospective, le même phénomène — l'homme lui-même, sa subjectivité, sa capacité relationnelle, devenus le lieu principal de la production de valeur — avec des valences absolument opposées. Pour le capitalisme cognitif, c'est une promesse : le capital devenant parasitaire et superflu, le communisme des savoirs affleure. Pour Cesarano, c'est la catastrophe terminale : le capital colonisant l'intériorité jusqu'à convertir en quantité la dernière qualité qui lui échappait. Cinquante ans après, l'économie des plateformes — qui capte effectivement, à une échelle inédite, la valeur de la coopération sociale diffuse — permet de juger sur pièces laquelle des deux lectures a le mieux résisté à l'épreuve des faits.

8. La critique depuis la constellation Camatte-Cesarano-Ludd

La constellation qui fait l'objet de ce cours n'a jamais désarmé contre l'opéraïsme, et son objection mérite d'être isolée pour sa portée. Camatte vise nommément « l'autonomie du prolétariat dont parlait tant Potere Operaio » : traiter le capital et le travail comme deux sujets indépendants, dotés chacun de leur stratégie propre — l'un cherchant à dominer, l'autre à s'émanciper —, c'est oublier leur implication réciproque ; le travail n'est pas le bon camp face au mauvais camp du capital, il en est l'autre face, produite par lui et le produisant en retour. Il ne s'agit donc pas de choisir un pôle contre l'autre, mais de détruire les deux ensemble. Cesarano retourne contre l'opéraïsme sa propre catégorie de « recomposition de classe » : quand les sociologues opéraïstes répondent aux mutations du travail en affirmant que les nouvelles couches salariées « s'ouvriérisent » et rentrent ainsi dans la vieille grille de classe, Cesarano y voit « l'ultime combine, l'ultime mystification pour dissimuler le prolétariat à lui-même » — car ce qui se produit réellement est l'inverse : la prolétarisation déborde toute figure sociologique stable, et l'opéraïsme rapetisse l'événement pour le faire tenir dans ses catégories.

Le lien biographique referme la boucle : Cesarano lui-même vient de Classe Operaia, et Faina comme d'Este quittent le même vivier théorique pour fonder Ludd — la haine polémique se nourrit de la proximité de départ, jamais d'une ignorance mutuelle. Et l'histoire de la récupération, documentée par Santini, boucle le dossier d'une autre façon : Negri reprendra plus tard le vocabulaire du comontisme sous le nom d'« autovalorisation prolétarienne », en le délestant précisément de ce qui donnait sens au geste comontiste — la critique et l'abolition du prolétariat comme tel.

9. Les critiques adressées à l'opéraïsme et au post-opéraïsme, depuis d'autres traditions

Trois fronts, distincts de celui de la constellation elle-même. La critique de la valeur (Wertkritik) — Kurz, Jappe et leurs héritiers — reproche au post-opéraïsme un optimisme insuffisamment critique du travail comme tel : célébrer le general intellect et la coopération cognitive revient à réaffirmer, sous un vocabulaire renouvelé, la vieille téléologie marxiste du développement des forces productives faisant nécessairement « éclater » les rapports de production devenus trop étroits — une analyse qui, selon cette lecture, réactive la conviction progressiste de l'histoire au lieu de la déconstruire, quand bien même Negri et Hardt prennent soin de reformuler cette nécessité en simple « possibilité » pour se prémunir de l'accusation de déterminisme. La critique communisatrice (Théorie Communiste, Endnotes) rejoint sur ce point la Wertkritik par un autre chemin : postuler qu'une classe (fût-elle rebaptisée multitude) porte en elle, de façon immanente, les conditions de son émancipation relève du même schéma « programmatiste » que le vieil ouvriérisme classique — seulement déplacé de l'usine fordiste vers la coopération cognitive. La critique féministe matérialiste, enfin, vise un point aveugle plus ancien et plus général : Tronti comme la première génération opéraïste ont longtemps ignoré le travail reproductif et domestique — c'est en réaction, et en partie en marge de l'aire d'Autonomia proprement dite, que se développe le mouvement autonome des « salaires pour le travail ménager » (Mariarosa Dalla Costa, Selma James) ; l'objection vaut structurellement pour tout le champ : un « corps de l'espèce » ou une « multitude » pensés sans indexation sur les divisions réelles du travail (de sexe, de race, de statut migratoire) manquent l'essentiel de ce qu'ils prétendent décrire — la même objection, on l'a vu en séquence 6, que la critique féministe-matérialiste adresse à la révolution biologique de Cesarano.

10. Le carré des positions, version opéraïste

Reprenons l'outil du carré des positions avec ce nouveau matériau. Sur l'axe le capital a-t-il gagné ? / faut-il s'en réjouir ?, l'opéraïsme classique (Tronti, Potere Operaio) occupe la case pas gagné, le combattre du dedans — la même case que Cesarano, mais par le pôle inverse (la classe, pas le corps). Le post-opéraïsme (Negri, Multitudes, le capitalisme cognitif) glisse vers une case nouvelle qu'aucune des figures déjà cartographiées n'occupait : gagné, et s'en réjouir sous condition — le capital a saisi toute la société, mais cette saisie même produit, dit cette lecture, les instruments de sa propre abolition ; une position mitoyenne de celle de Land (voir Pôles opposés), dont elle partage l'enthousiasme processuel sans en partager la cible.

Ce qui reste vivant de ce contrepoint

Trois legs à retenir pour la suite du cours. L'usine sociale et la communauté matérielle décrivent le même fait avec un signe opposé — ce désaccord n'a jamais été tranché, et il continue de séparer aujourd'hui les politiques de l'organisation dans la reproduction sociale (grèves du logement, du soin, du climat) des politiques de la sécession ou de la destitution. Le capitalisme cognitif et la personne sociale décrivent le même phénomène avec la même inversion de signe — et l'économie des plateformes fournit, cinquante ans plus tard, un banc d'essai empirique pour juger laquelle des deux lectures a le mieux vieilli. Et l'objection camattienne sur l'implication réciproque du capital et du travail reste, à mon sens, la plus forte jamais adressée à toute théorie qui voudrait faire de la classe ouvrière — ou de son avatar contemporain, la multitude, ou le general intellect — un sujet déjà porteur de sa propre libération.

Lire

  • Tronti, Ouvriers et capital (trad. fr. Entremonde, 2016 puis 2021, trad. Yann Moulier-Boutang) — au moins « Lénine en Angleterre » et « Marx, force de travail et classe ouvrière ».
  • Steve Wright, Storming Heaven: Class Composition and Struggle in Italian Autonomist Marxism — la meilleure histoire critique d'ensemble, en anglais.
  • Negri, L'anomalie sauvage (sur Spinoza, écrit en détention) et Virno, Convention et matérialisme — les deux textes de l'Université de Rebibbia.
  • Hardt et Negri, Empire puis Multitude — à lire en gardant l'objection camattienne en tête.
  • Vercellone (dir.), Sommes-nous sortis du capitalisme industriel ? et Moulier-Boutang, Le capitalisme cognitif — l'exposé canonique de la thèse, avec la réponse de Negri lui-même dans Multitudes n°14 (2003).
  • En regard critique : Anselm Jappe et le groupe Krisis sur le travail comme catégorie capitaliste ; Endnotes sur le programmatisme ; Dalla Costa et James, Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, pour le point aveugle reproductif.
  • Dans le corpus : chap. 18-19 de Apocalypse et survie — Francesco Santini pour l'Autonomie vue depuis le courant radical ; Pôles opposés pour la place du post-opéraïsme dans le champ contemporain complet ; séquence 5 du 00.Cheminement pour l'articulation pédagogique.
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